Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
DIEU (I)
A – De la fabrication de Dieu ou l’usine à gaz céleste

[bloc_ombre]

A – De la fabrication de Dieu ou l’usine à gaz céleste.

[/bloc_ombre]

1 – Nom propre

Dieu : histoire d’une majuscule de majesté.La tradition met un D majuscule à Dieu, différenciation oblige Ne pas mélanger les torchons avec les serviettes, le programme élitiste est bien connu. D marque la sortie de l’anonymat et de l’identification vernaculaire à une plante, un animal, un être quelconque. Le nom propre évite aussi le surnom, le sobriquet désobligeant. Dieu est souvent accolé à une épithète glorifiante, louangeuse : Seigneur, Créateur, le Puissant… Le Coran pousse le bouchon le plus loin possible, impossible de l’évoquer sans le qualifié, la sobriété réformée n’est pas à l’ordre du jour. Interdit de le montrer, mais obligation de l’encenser, faut dire que sa Puissance peut réduire le locuteur à l’état de larve rampante sous le soleil de Satan (la péninsule arabique rôtie sous la Lumière divine).

  1. Dieu comme nom propre désigne « une entité » considérée comme une personne possédant des qualités particulières et intrinsèques dont la connaissance n’est pas indispensable. La majuscule suffit à sortir du lot l’objet du discours. Elle rend hommage à sa Grandeur et à sa transcendance absolue. Nous l’avons vu Élohim introduit dès les premières lignes de la Genèse une difficulté majeure d’interprétation. L’unicité et l’unité de Dieu se fait sous le signe du pluriel (le « him » final ne fait aucun doute). Dès l’origine, l’Un est multiple, casse-tête pour les rabbins et leurs confrères et néanmoins concurrents en monothéisme. Une seule certitude, brevetée sans garantie : « c’est écrit donc c’est vrai ». Démerdez-vous avec les copistes. Tout le gratin théologique adhère à la thèse suivante : Élohim n’est pas le Dieu des dieux ni un concurrent sémitique à Zeus. Ce pluriel arrangera les pontes du christianisme dans leur justification de la Trinité. Dieu naît ambiguïté et mystère.
    1. Impossible d’ignorer la contribution de Saul Kripke «  la Logique des noms propres  » [1]dans laquelle il triture à la sauce analytique anglo-saxonne une méditation microchirurgicale sur le nom propre. Je me contenterai de simplifier (à l’excès pour cause d’incompétence) les questions posées qui éclairent le D majuscule.
    2. Le nom propre met en jeu la question de l’identité, celle d’un corps et d’un esprit. Dieu, comme nom propre, n’échappe pas à la règle. L’absence de chair et d’os n’est pas une dé-preuve, les attributs évoqués plus bas comblent la contradiction. Le vide d’un attribut ne le réfute pas. Le gros-mot « identité » est lâché dans la géhenne post-adamique. D majuscule pose l’identité à la source de notre réflexion, n’en déplaise aux grincheux et aux néostaliniens de la novlangue.
    3. La dénotation (le fait de nommer) implique-t-elle une connotation ? Ex. le Saint-Empire Romain ce n’était qu’un empire auto-désigné par ses maîtres et les historiens. Il a pourtant une identité labellisée. Kripke entre dans le vif du sujet «  Dieu » — ce terme décrit-il Dieu comme l’unique être divin, ou bien est-il un nom de Dieu » ? Kripke p.15.
  2. Le nom propre n’est-il pas une abréviation ou un déguisement. L’imitateur parfait serait-il aussi l’original ? Peut-on déterminer un référent à un nom propre ? La description suffit-elle à qualifier l’identité  ? Lune et Moon désignent-ils la même planète ? Le référent ici est parfaitement utile. Tous les Moïse sont-ils le Moïse du Sinaï ? Dieu est-il Dieu pour tout le monde ?
  3. Kant a raison de poser la question de savoir si Dieu est connaissable a priori.
  4. Le nom propre est un désignateur rigide. Du moins, dans nos langues indo-européennes. Si l’on prend le cas du chinois ou du coréen le nombre de noms propres (nom de famille) est limité. Même accolé à des prénoms sophistiqués, il n’est pas rare de trouver des milliers d’homonymies parfaites (nom et prénom). Ne pas oublier que l’hébreu et l’arabe ne connaissent pas l’usage de la majuscule.
  5. Tous les attributs de Dieu suffisent-ils à le qualifier ? Est-on certain, malgré les dizaines de milliers de pages consacrées à Dieu, que l’on connaisse tous ses attributs ? La découverte d’une nouvelle propriété remettrait-elle en cause le nom de Dieu déjà certifié vrai. –#Il ne suffit pas de dire Dieu pour affirmer Dieu (cf. Chestov « Athènes et Jérusalem »).
  6. Dieu (God, Gott, Deus, Dios…) est un fait linguistique, un acte de langage. Les Yavhistes avaient parfaitement compris le piège de nommer. En l’occurrence, nommer, prononcer est la première sécularisation (Cf. infra La conclusion). Vocaliser, c’est aussi un acte anthropomorphique.
  7. L’apophatisme (théologie négative) pour désigner Dieu abolit le discours. Sa logique poussée à l’extrême retourne à l’aphasie, à l’impossibilité de prononcer. Ainsi toute théologie strictement négative nie toute théologie, sa vérité est une forme d’athéisme proche d’une gnose muette. La négation tente d’éloigner les idoles, de les dissoudre, toutefois, gare à ne pas idolâtrer la négation : idolâtrer vs idéolâtrer . Les métaphysiciens ont plaqué la question de Dieu sur celle de l’Être, hellénisation a contaminé la pensée première du judaïsme. L’idolâtrie fétichise, par exemple en marchandise (Cf. infra sur la sécularisation).

2 – Dieu indicible.

Toutefois, la prononciation du Nom propre soulève un terrible dilemme. Prononcer le nom de Dieu serait le réduire à une simple figure humaine ; donc, succomber au péché mignon de l’anthropomorphisme primaire. Hors de question.

  1. Le monothéisme étant une religion « supérieure », une AOC , il utilise l’écriture qui devient, on le sait, Écriture. Le tétragramme « YHWH » résout le dilemme : imprononçable, mais signifiant. L’imprononçabilité permet de garantir de toute confusion, elle préserve, aussi, de la volonté de compréhension et d’intelligibilité. La transcendance commence par la mise « hors-sol » de Dieu.
  2. L’indicibilité sauve les meubles. Elle permet aux penseurs : théologiens et philosophes (souvent mélangeant les genres) monothéistes de se garder une issue de secours. Repoussés dans leurs derniers retranchements, ils peuvent sortir leur joker : « indicible ». Ce qui ne les a pas empêchés de « dire », redire ou médire d’abondance. D’où l’invention de la pensée négative : « Dieu n’est pas ceci ou cela… » (apophatisme) ; la preuve par la négation fait appelle, sans le reconnaître, à l’imagination débridée.
  3. Toutefois, l’indicibilité possède des zones d’ombre. D’abord, celle de discourir sur ce que l’on ne peut connaître et, encore moins, d’exprimer sa découverte si jamais par malheur (ou par bonheur) on découvrait l’indicible. La tentation de rejeter la problématique est donc grande. Ce que font beaucoup d’athées et la totalité des ignares acculturés produits par la modernité et par la consommation. Heureusement que la philosophie ne s’interdit pas de poser des questions sur la nature de Dieu à condition de respecter des limites strictes comme, par exemple : rejeter la réalité empirique et surtout concevoir l’abstraction (cf. le paragraphe sur l’immatérialité).

Pour le plaisir d’écrire :

3 – Dieu : numérologie et géométrie.

⠀ La meilleure façon de discourir de Dieu reste d’utiliser les armes numériques et géométriques. Outils réputés neutres, infalsifiables, rationnels par excellence. Les premiers penseurs grecs usèrent et abusèrent des instruments d’arpenteur.

⠀ Toutefois, qu’en est-il de la réalité de leurs objets ? Pourquoi x est-il différent de y , quelle est la matérialité du chiffre 3 ? Qu’est-ce qu’un cercle dont le centre bouge sans cesse ? Réponse : il y aurait forcément « une harmonie fondamentale entre la structure de l’esprit humain et l’intelligibilité de l’univers » et que « les théories mathématiques donneraient une connaissance exacte de la nature et du monde  ». Donc, nous sommes en présence d’a priori, du moins tant que l’on reste dans la géométrie euclidienne. Dès l’origine, les mathématiques et la géométrie fondent la métaphysique. Questions que le judaïsme antique ne se posa pas. Einstein aurait sans nulle doute secoué le palmier des premiers penseurs juifs ! Les débats firent rage, les spéculations les plus folles se succédèrent. La théologie physique émergea des polémiques : alchimie, Newton, Descartes, Leibniz, Vico, Pascal, etc. Dieu le Grand calculateur et le Grand géomètre n’aurait-il pas fait des erreurs de calcul, pour preuve le mal, les perversions, les hérésies…

⠀ Les limites de la connaissance de Dieu sont celles de l’entendement humain perfectible, donc il faut améliorer sans cesse les outils de la connaissance, la foi restant la bouée de secours, le phare dans la nuit de l’ignorance.

⠀⠀ 4 – Retour de la logique.

⠀ Peut-on parler de Dieu ? Surtout comment parler de ce que les sens n’appréhendent pas directement ? Deux solutions :

⠀⠀ ⠀⠀ - Premièrement, admettre que le langage apporte des outils pertinents. Avec le risque majeur que Dieu soit un « acte de langage », un effet de style, un fruit exotique de la bonne vieille rhétorique. La question du nom, nous venons de le voir, n’est pas une mince affaire. A juste titre, Léon Chestov affirme qu’il ne suffit pas de dire « Dieu » pour affirmer Dieu. Le nom n’est pas une garantie suffisante. Interrogation fondamentale que l’on peut appliquer à moult problématiques : transcendance, le néant, le tout-autre, le non-moi…

⠀ Difficulté déjà évoquée à propos de l’apophatisme qui consiste à dire ce que Dieu n’est pas. Façon subtile de minimiser les dégâts, en cas d’erreurs, que les théologiens utilisèrent sans complexe. Attention, cette méthode aboutit à l’exténuation du langage, une sorte d’aphasie théologique. « La théologie négative est négation de tout théologie. Sa vérité est l’athéisme  » (Cl. Bruaire Le droit de dieu, 1974, p. 21). Cette répudiation du langage mène à un chemin de traverse plein de mystères. Toutefois, il est possible de considérer l’apophatisme comme une manière de garder ses distances et d’éviter de retomber dans l’idolâtrie (J-L Marion).

⠀⠀ ⠀⠀ – L’autre méthode de discourir sur Dieu consiste à recourir à une logique argumentative irréprochable. Il suffit de jeter un œil curieux aux théologiens pour se rendre compte que la logique fait partie intégrante de leur batterie de cuisine. La meilleure façon de contrer un confrère reste de démontrer ses contradictions internes et de mettre en cause ainsi sa logique donc de son discours. Les plus redoutables furent les nominalistes*, Guillaume d’Ockham en tête : « Tout discours concernant Dieu est donc dans la situation paradoxale d’un discours incapable d’accomplir une référence déterminée à son objet tel qu’il est en lui-même  ». Bref, la science humaine ne peut qu’être muette sur Dieu, si elle parle, elle tombe dans un verbalisme creux.
⠀ Plus tard, Wittgenstein radicalisera la position. Le terme Dieu, au sens métaphysique, ne saurait donc avoir un sens, aucune méthode permettant de le vérifier empiriquement ne pouvant être proposée . L’empirisme est la seule méthode et la seule source possible de la connaissance. La question métaphysique de Dieu et de la théologie sont renvoyées dans la grande poubelle de l’histoire des idées. La question de Dieu n’a pas de sens, elle s’effondre d’elle-même. Et pourtant, la glose sur ce sujet demeure. Les contre-feux (athéisme, matérialisme, agnosticisme…) n’ont pas éteint l’incendie. Le discours religieux persiste et signe, souvent, d’ailleurs, dans ses versions les plus détestables, bornées : traditionalismes, offensives évangélistes, islamismes, religions poli-tiques ou économiques. Dans « Dieu existe-il ? », l’irrévérent Hans Küng affirme : « l’homme doué de raison a le droit de savoir si ses prières et ses rites se rapportent ou non à une réalité autre que lui-même » (p.585). La théologie s’efface, ou fait plutôt, fait croire qu’elle s’efface devant l’étude du fait religieux aseptisée par la caution académique. (Cf. le Dictionnaire du fait religieux, PUF). La question de Dieu convient parfaitement à un discours athée du dernier chic.

⠀ – La philosophie contemporaine a engrangé et, plus ou moins bien, digéré les complexifications du XXème et XXIème siècles. Dieu devient un « objet » de réflexion multidisciplinaire presque intersectionnalitaire sous la forme de l’hypothèse onto-théo-logique. Théologie et logique : Aristote, Leibniz… toujours vivants !

⠀ La problématique obligatoire de quantification, la pierre angulaire de la logique et de l’ontologie, se heurte à la question des immatériaux. Comment parler de Dieu en tant que chose (par pudeur et/ou par peur des fatwas, les penseurs labellisés préfèrent parler de l’être et de l’étant – c’est un autre sujet). L’ontologie est la science de la chose en tant que chose, donc de la réalité de la réalité. Moment douloureux pour les bien-pensants et les bien-penseurs, ils durent forger une subtilité nouvelle : l’ontique, c’est à dire la science de l’objet en tant qu’objet perçu. Être et étant, les deux mamelles de la métaphysique et de la philosophie occidentale, sont préservés ainsi du monde vulgaire, ouf !

⠀ - Il faut bien un concept de Dieu, sinon la philosophie occidentale serait à la « ramasse », un triste pantomime coupé du bas-peuple repu de rites et de croyances. L’élite savante trouve dans ce concept une bouée de secours, le viatique de l’intello. Faut-il se poser la question de l’existence de la chose « Dieu » ? Piège redoutable qui conduit à la litanie des preuves de l’existence ou de l’inexistence de l’objet étudié. L’hegelo-connerie [2] a trouvé la réponse imparable, l’objet devient sujet à partir du moment où on l’érige comme concept. Le cartésianisme, cette maladie endémique de notre civilisation, avait aussi esquissé une réponse célèbre : « J’en parle, donc cela existe », on le sait depuis la Genèse, la parole est créatrice.

⠀ Pour les amateurs de panzerphilosophie, je ne résiste pas au plaisir sadique d’une citation du Maître Hegel, extraite de Métaphysique et Logique (Iéna 1804-805) : « L’infinité est, en vertu de son concept, le sursumer simple de l’opposition, non pas l’être-sursumé, qui est le vide en face duquel se trouve l’opposition elle-même ; la contradiction absolue de ‘infini détruit l’opposé dans le simple, mais le simple n’est simple que dans la mesure où il sursume cet opposé et est soi-même à partir de son devenir-autre ;…(j’arrête la citation par compassion, la phrase continue encore huit glorieuses lignes) p.58.

⠀⠀ 5 – L’immatérialité.

Si on exclut de l’image traditionnelle de Dieu la fonction de Créateur, il devient impossible de prouver son existence via sa présence dans les choses de la création. Cela ne prouve pas pour autant son inexistence. En effet, notre privation sensorielle n’empêche pas une inexistence matérielle comme essence ou tout simplement comme immatérialité. En s’appuyant sur Berkeley (1685 – 1753), il est permis de penser que ce qui n’est pas perçu n’existe pas, mais il n’existe que des idées et de esprits, donc, être c’est percevoir et être perçu. Cela ne nie pas la réalité, mais l’imperfectibilité de l’expérience sensible conjointe à une « cause » qui n’est qu’une négation de toute détermination. Berkeley, rarement compris, affirme : « je ne cherche pas à transformer les choses en idées, mais plutôt les idées en choses ». Le Révérend (il était évêque anglican) cherche au moyen d’un subjectivisme absolu et un nominalisme paradoxal à prouver l’existence de Dieu, car celui-ci est le seul moyen d’assurer la véracité de nos perceptions, en l’absence de réalité matérielle extérieure avec laquelle nos perceptions pourraient s’accorder.

⠀ Un arrêt sur image s’impose, car, présentement, nous entrons dans la part maudite et obscure de la conception de Dieu du monothéisme. D’abord, pour simplifier l’exposé, le rédacteur de ces lignes opte pour la synonymie entre incorporel et immatériel, au risque de choquer les puristes. Patience ! la confusion n’est pas fortuite.

⠀ L’animiste et certains polythéistes se pensaient entourés d’esprits et même se savaient composés d’esprits qui faisaient tourner la boutique corporelle et cosmologique. Bref, restons modeste face à la mentalité primitive, car nous aussi baignons dans un monde bourré d’esprits que notre connaissance arrogante préfère appeler : incorporels ou immatériels – ondes, images mentales de souvenirs, de réminiscences, mais aussi le danger virtuel du vide, la brûlure par le feu, la distance, le monde derrière l’horizon. Qui a vu ses propres pensées ? Qui connais le vent du battement d’ailes d’un ange ? Qui n’a pas été à la chasse aux dahus ? Bref, l’invisible est très visible grâce à des représentations culturelles, cultuelles, mémorielles, hallucinogènes…

⠀ Déjà les stoïciens pensaient qu’ils y avait quatre incorporels : le temps, le lieu, le vide et l’exprimable (qui n’est donc pas encore exprimé). Les mêmes affirmaient aussi que « tout est corps ». Contradiction ? Que nenni ! Nos stoïques ne se dérobaient pas devant l’obstacle. Ils mirent au point un nouveau concept : le tout, le mélange, la fusion, le lien. Modernes, les Anciens ! L’Un-Tout devient la logique opératoire qui permet de joindre les deux bouts de la contradiction. Le Tout unit les parties multiples et forme l’Un. Pas question de postuler la séparation des spécialités à la mode d’Aristote. La logique permet de faire le lien. L’exprimable devient le pivot de la pensée, il crée une dynamique sans fin, comme l’horizon, il dévoile une partie de son incorporel à chaque pas du marcheur.

⠀ Donc le vide appelle le plein, l’interaction avec le monde dans lequel règnent le limité et l’illimité, le fini et l’infini, le continu et le discontinu. Comme le silence fait la musique, le vide donne sens, il fait le lien entre les espaces, les corps éloignés. L’Un-Tout forme un corps extensible bien qu’enfermé dans sa plénitude. L’unicité du tout inaugure non seulement une physique dynamique, mais aussi une métaphysique promotrice d’une force cachée, d’une puissance obscure tou-jours prêtes à se manifester. Donc, Dieu serait le plein du vide ou le vide est aussi plein de Dieu, créateur même du vide comme respiration, comme stase de la pneuma.

Le judaïsme a toujours rejeté violemment la « corporéité de Dieu ». Maïmonide exprime le mieux la tension intrinsèque à la pensée juive. D’abord, cette conviction viscérale de croire que « l’Un n’est ni corps ni une force sans corps et qu’il n’est pas sujet aux changements d’états des corps comme le mouvement et le repos, ni en essence ni dans ses accidents » (Commentaire de la Mishna, Sanhedrin ,10). Il s’appuie sur la tradition forgée à partir de Deutéronome, IV, 15 : « Vous n’avez vu aucune forme  ». Toutefois, le Texte étant écrit par des hommes pour les hommes les descriptions ne sont que de pures métaphores, des sortes de bandes dessinées pédagogiques. L’intervention éventuelle de Dieu se fait toujours par un agent (ange, prophète…) nécessaire à la communication humaine : donc pas d’incarnation, mais un messager comme médiateur. D’ailleurs, l’incarnation serait une blague, une farce anthromorphiste, on sait que Dieu n’a pas le sens de l’humour, pas même d’humour juif si subtil et auto-dérisoire fut-il. Toutefois, les rabbins du Talmud se laissent aller à des dérives anthropomorphes, la vraie question n’est pas « Dieu a-t-il un corps ? », mais « quel genre de corps a-t-il ? », la subtilitude est toujours au rendez-vous. A travers Maïmonide, l’aristotélicien, l’hellénisme pénètre dans le judaïsme et en quelque sorte le sauve d’un isolement qui lui aurait été fatal, au moment où les conversions au judaïsme se tarissent.

⠀ On aurait tort de faire l’économie de ce bref détour dans l’immatériel, car au fil des sécularisations réussies, le concept sut se transformer au gré des pulsions et des nécessités historiques. Ce n’est pas pour rien qu’André Gorz intitula un de ses opus « L’immatériel : connaissance, valeur et capital » Galilée, 2003, 153 p. Affirmer que le capital (K pour le différencier des usages vernacu-laires du terme) est le digne successeur du Créateur ne relève pas d’un simplisme borné. C’est simplement tenir compte des acquis et des mutations sur le long terme d’un concept de Dieu capable de se transformer, de s’auto-régénérer, se promouvoir sans cesse tout en gardant ses distances. Le retrait de Dieu s’applique aussi au K, cette main invisible puissante, toujours à l’œuvre à travers des agents Cf. l’histoire mouvementée de son émergence. L’apport essentiel de Marx et de quelques adeptes (rares) a été de décrire le passage de la valeur d’usage à la valeur d’échange via le processus de marchandisation et son extension visant la totalité du vivant, sorte de Création finaliste et non causale [3]. La transformation est radicale : l’héritage devient procès, le prix engendre la valeur incorporelle et immatérielle, le labeur (artisanat) se transforme en travail de plus en plus pro-fessionnalisé, personnalisé, interchangeable dans lequel le découplage de la main et du cerveau opère une révolution, pour l’instant, irréversible.

⠀ D’abord industrialisme, le K transforme sa main-d’œuvre en consommateur. Le vieil opium du peuple désacralisé, la nouvelle jouvence de la consommation règne sans partage, l’esclave, le salarié deviennent des agents, des acteurs de leur aliénation (au sens le lien librement consenti). En quelques mots couvrant deux siècles de fumées et de sang, en fait, il s’agit du quatrième monothéisme dont nous vivons les dernières décennies. Déjà, pointe la redoutable nouvelle sécularisation du cinquième monothéisme : celui du cyberK et du Big-Data (BD). Jamais l’incorporel et l’immatériel n’ont atteint ce degré de complexité, d’abstraction, de câblage. Après la conquête du territoire (expansion, colonialisme, marché, mondialisation), s’amorce la nouvelle phase de déterritorialisation via l’asservissement aux réseaux et à des tribus artificielles. La Covid apporte aux opportunistes du K l’arme indispensable à la fusion habitation / travail (5G et fibre optique comme lien à travers l’espace / temps et le vide). Le virtuel devient viral, là encore, l’immunité passe par la contamination, l’immunité est le résultat de l’incubation collective mondialisée.

⠀ Si le lecteur souhaite approfondir l’abîme sans fond du vide, qu’il pense à la boutade de certains professeurs de dessin malicieux qui demandent à leurs élèves de « dessiner la forme du vide ». Du côté de l’esthétique, la dématérialisation ou l’immatérialité de l’art contemporain, l’intemporalité du temps apportent un éclairage intéressant. Évidemment, le cyberArt et le cyberEspace rejoignent le combat du cyberK dans la lutte pour la domination de l’espace/temps. Nous sommes entrés dans le multivers, l’univers à n dimensions. Je conseille la lecture d’Anne Cauquelin Fréquenter les incorporels, contribution à une théorie de l’art contemporain, PUF, 2006, 147 p. A la suite du travail en cours, une longue enquête sur ces thèmes suivra.

⠀⠀ 6 – Petite métaphysique d’un lecteur provincial : Dieu, être, nature.

⠀ La métaphysique naissante se pose d’emblée la question d’« un premier principe inconditionné, d’un absolu qui excède la rationalité propre à l’ordre du conditionné ; par ce dépassement s’ouvre à elle la possibilité de la rencontre avec celui qui est au-delà de tous les noms finis et que la tradition philosophique elle-même a appelé, dès son origine grecque homo-théos « Dieu ».(Dict. de Théologie Puf p.401-6) ». Se confirme, ici, la connivence méditerranéenne, malgré des approches radicalement différentes. Nous l’avons vu les deux horizons intellectuels fusionneront, à divers degrés, depuis Philon d’Alexandrie. Dieu est bien un syndrome géolocalisé et temporellement défini. Double impasse : le logos (le rationnel) peut-il aborder ce qui échappe au réel et à l’historicité ? de l’autre bord, Dieu n’est connu et connaissable uniquement parce qu’il le souhaite par le biais de la révélation.

⠀ Tension permanente dans la sainte-famille monothéiste qui oscille entre un athéisme épistémologique (on ne peut rien dire ni voir de l’absolu extrasensoriel) et un théisme rationnel rompant avec la mythologie et le polythéisme au nom de la nécessité d’une transcendance absolue comme clé de voûte systémique du monde. Dieu embarrasse, le divin vient au secours de l’abstraction comme Idées des Idées. Une façon habile d’éviter le piège anthromorphiste qui rôde comme un prédateur avide de simplicités et de réductionnisme imaginatif.

⠀ La naissance de la métaphysique (Grèce) et l’idée du retrait de Dieu (judaïsme) s’appuient tous les deux sur la notion de séparation entre le monde des Idées ou du divin et le monde d’en-bas. La transcendance marque la sortie de la naturalité animiste et de la personnification des divinités multiples et variées (polythéisme). Dieu est le transcendant, le radicalement différent. Aristote critique le monde des Idées, il introduit la possibilité d’ « une théologie comme science autonome constituée par son objet propre » n’ayant plus de rapport avec l’« idéo-logie ». « L’immanence de l’intelligible consacre la transcendance de l’intelligence : c’est le véritable acte de naissance de Dieu » dans la philosophie. Cet étant externe est donc à l’égard de tout étant le « principe premier » (Aristote La métaphysique K, 7, 1064 b 1). Cet étant particulier prend la stature (le Commandeur, le Créateur…) de l’Être, cause première de tout étant et de sa fin. Pour « Platon et Aristote, parler de Dieu, c’est parler de la science du divin qui est aussi la science divine, la philosophie ». Le lecteur aura compris que seuls les philosophes peuvent discourir sur un tel sujet !

⠀ Mais l’ombre porteuse de l’anthropomorphisme reste présente dans la pensée grecque dans laquelle « la supériorité, la transcendance même du divin n’implique pas une incommensurabilité de l’homme et de Dieu ; le divin est pensé comme une possibilité extrême de l’homme…Dieu ne de-vient, paradoxalement, radicalement autre que dans la proximité la plus grande avec l’homme ». Penser Dieu, c’est toujours une forme de dualisme, souvent évoqué. Le divin en s’opposant à la finitude humaine entre en interférence, en résonance avec son complément indispensable. Le judaïsme antique trouva dans la pensée grecque un concurrent sérieux. Philon d’Alexandrie amorça le rapprochement en proposant une sorte de parité entre le Logos et Dieu.

⠀ Dans ce contexte, le christianisme avec la figure divine se faisant homme est une folie, une pure hérésie conceptuelle. Les premiers penseurs chrétiens s’empresseront de colmater la faille en faisant de Dieu un infini qu’aucun entendement humain ne peut comprendre et le rapport entre les deux termes devient celui du Créateur et de la créature. Platon et Aristote menant à une impasse, le recours à Plotin (et ses affides Proclus, Porphyre) résout la délicate question. Le plotinisme s’appuie sur une dissociation fondamentale et radicale ente l’Un primordial et l’ordre aristotélicien de l’intelligence. Cette conjonction entre la révélation monothéiste et la mystique philosophique donne à la transcendance une radicalité nouvelle à l’origine de la pensée occidentale comme fusion quasi atomique entre deux traditions incompatibles à première vue. Dieu devient l’Un, l’Unique, nom que l’on ne peut attribuer à aucune autre divinité religieuse (cf. l’indicibilité).

⠀ Cerise sur le loukoum, la philosophie, en mal d’originalité, se contorsionne, depuis toujours, afin d’entrer en concurrence avec le théisme débridé et impérialiste de l’époque. Sans révélation, comment discourir sur le suprasensible et la puissance croissante de l’abstraction (idées, nombres, lois physique…) ? Si Dieu n’est pas connaissable en soi, qu’en est-il de la connaissance ? De toute évidence, chaque chose existe. Leur réalité admise, leur condition d’étant ne fait aucun doute. L’ontologie (la science des étants pour faire simple) va de paire avec le méta-physique. La redoutable question de l’être se pose. D’autant que la tradition monothéiste (juive en l’occurrence) affirme dans Ex 3, 14 : « Je suis l’étant » ce que certains traduisirent par «  Je serai qui je serai » , d’autres par :«  Je suis celui qui je suis ». La dernière formulation (en vert) est un contre-sens, en hébreu le verbe être n’a pas de présent. Dieu ne pouvant être un étant, ni même la totalité des étants, il est donc nécessairement l’Être. Le piège grammatical et sémiologique se referme, les dés sont pipés dès le départ. Nous avons largement évoqué la tautologie comme preuve dans les cha-pitres précédents. Ce n’est pas le lieu de dérouler la longue chaîne des développements théologiques (se reporter au Dict. de théologie aux entrées Dieu et Être (p.503-516 sous la plume de J-Y Lacoste le maître-d’œuvre de ce dictionnaire). La dérive conceptuelle de Dieu à Être est un en-chaînement (une mise en chaîne) dont le joug pèsera à tout jamais sur la pensée occidentale s’aggravant de sécularisation en sécularisation .

⠀ La nature n’appartient pas à la culture hébraïque. Chaque chose organique ou non possède sa « nature » propre selon son espèce, son genre, sa détermination. Il faut attendre le début du christianisme pour que la nature de Dieu fasse l’objet d’une attention soutenue. Partant de ce constat de neutralité :« La nature n’est rien d’autre que ce que l’on pense être une chose dans son genre » (Saint Augustin), le Christ et la Trinité posent d’énormes difficultés au monothéisme hérité du judaïsme, lui-même fruit d’une longue maturation. Contorsions, convulsions, schismes, guerres fratricides se multiplièrent (cf. l’article Nature du Dict. de Théologie p. 946). Osons l’affirmation, le christianisme est la somme de ses déviances, de ses hérésies. Anathèmes et sang en sont ses stigmates permanents. Pensons aussi aux conséquences sécularisées de cet état d’esprit consubstantiel au monothéisme militant et expansionniste.

⠀ Impossible d’aborder la question de Dieu sans aborder a minima Spinoza (1632 - 1677 ), l’ovni philosophique, excommunié, adulé par certains, polisseur de verres correctifs, dont la simple évocation du nom hérisse encore les barbus de certaines contrées et des milieux ultra. Spinoza s’appuie sur un rationalisme radical, il « affirme la totale intelligibilité pour l’homme de l’essence de Dieu et des choses  » (Guéroult Spinoza T. 1, Dieu p.12, Aubier, 1968). Il s’oppose au rationalisme bridé de Descartes et déclare, haut et fort, que le vrai rationalisme impose la totale intelligibilité de Dieu et des choses. Question de méthode : Dieu et l’homme connaissent la nature des choses telle qu’elle est en soi, l’entendement du Créateur et celui de la créature humaine sont de nature identique – à l’image de Dieu pris au pied de la lettre – d’ailleurs Spinoza prône une lecture strictement littérale de l’Écriture d’où sa charge virulente contre une certaine forme de judaïsme exprimée dans son Traité théologico-politique, devenu l’indispensable TTP. Il pousse le bouchon sans vergogne : « la substance est indivisible ; la nature du tout s’investit entièrement dans la partie ; la cause et l’effet, commensurables en un sens, ne le sont pas en un autre ; la partie est de toute façon commensurable au tout ; la connaissance vraie…procède du tout aux parties, elle (la connaissance) est déduction génétique, intuitive… ; la géométrie génétique est le modèle de toute connaissance vraie donc de toute métaphysique vraie ». Spinoza fait de la commensurabilité (calculabilité) et de la géométrie les instruments nécessaires et indispensables de la connaissance.

⠀ Avec Spinoza, on peut parler de déification de la nature : Nature = Substance = Dieu, et à la fois de naturalisation de Dieu : « Dieu est Nature ». L’homme est aussi naturalisé, donc Dieu ⇔ Homme ce qui permet d’échapper à l’anthropomorphisme, de nier la différence de nature entre Dieu et l’homme. Chez Spinoza Dieu n’est plus transcendance, mais immanence. On comprend l’émoi des kipas et des mitres. « Dieu, l’entendement de Dieu et les choses comprises par lui sont une seule et même chose » Éthique, II, prop. 6, scolie.). Par ailleurs, Spinoza loue les mathématiques qui « ont fait luire devant les hommes une autre forme de vérité ».

⠀ Ne nous laissons pas berner par un spinozisme facile de grande surface du prêt-à-penser. Spinoza perçoit l’impasse du judaïsme et du christianisme, son talent de polisseur d’optique lui permet de voir ce que les malvoyants de sa paroisse (le monothéisme) laisse dans le trou noir de la rétine. Il remédie au glaucome par l’intronisation de la Transcendance dans l’Immanence. Ce faisant, il ré-ensème le Monde désenchanté. Spinoza l’Enchanteur de la modernité, le chantre de la sécularisation absolue du divin. Il ouvre des horizons insoupçonnés.

⠀ Autre pilier de la métaphysique triomphante Emmanuel Kant (1724 - 1804), le randonneur de Königsberg et premier des philosophes professionnels et universitaires. L’énorme machine-machination de la pensée occidentale prend alors son élan triomphal vers la bureaucratie d’état après la bureaucratie céleste (occidentale : l’Église ou chinoise : le mandarinat).

⠀ En guise de mise-en-bouche quelques mots sur la conception kantienne de Dieu . Chez Kant, Dieu est une « idée » (relent de platonisme), l’ « idéal de la raison » (encore un méfait du logos). Comme objet d’idée, il est inconnaissable. Il n’est pas un principe servant à expliquer les phéno-mènes, c’est un concept régulateur, fonctionnel, qui introduit dans l’expérience une unité suprême. Le comme si sert de substitut à la preuve. Dieu est comme-si il existait pour de vrai (argument bien connu des cours de récréation : « on fait comme si tu étais mort, ou gendarme ou cow-boy). Le comme-si introduit une analogie moyennant un anthropomorphisme symbolique qui permet de penser Dieu comme un être de raison et de volonté. Dieu est un postulat de la raison pratico-éthique, donc un objet de foi. Après des arguments « savants », retour à la case départ de l’incontournable foi. L’idée de Dieu sert à valider l’éthique, à parler du Beau, de la Justice, du Droit, de patati et de patata, donc à ramener les contenus de pensée à un point d’unité intangible et validant. Il faudra des centaines de pages à Kant pour peaufiner ses concepts critiques et novateurs, souvent médits, toujours copiés. Kant, issu d’un milieu, piétiste et formé dans un Collegium de la même obédience, reste un chrétien convaincu, un théologien sous les oripeaux d’un philosophe rationaliste, puissant analyste et critique des mécanismes du raisonnement et du jugement, touche-à-tout et donc LE métaphysicien fondateur de la pensée totalisante comme système inclusif Toutes les tentatives de dé-passement du kantisme (Hegel, Marx…) se ramènent à un recyclage indigeste et refoulé de l’œuvre du maître de Königsberg.

⠀⠀⠀ 7 – Dieu ou la transcendance, le hors-sol déifié.

L’Immanence comme descente en enfer. La transcendance naît de l’écart entre la connaissance que l’homme a de Dieu et Dieu lui-même. Elle est une analogie vulgaire, une comparaison complexée entre la créature et le Créateur inhérente au monothéisme. Elle transcrit en termes intellectualisés la Genèse. Pour preuve la citation suivante «  la Grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur auteur » (Sg. 13, 5). Hélas pour nous, pauvres rejetons de la méditerranéitude, le père Aristote affirma, sans complexe, que la divinité invisible peut être contemplée grâce à ses œuvres. La collusion entre les deux univers fit notre malheur, le truisme devint canonique. La prolifération de ce fondement de notre pensée s’étale sur des siècles. La surenchère des Pères sur ce sujet ressemble à un matraquage théologal. De plus, l’analogie évacue clandestinement la mathématisation, elle prend le relais de la tautologie bien connue des lecteurs. Elle est ressemblance, mais sans gémellité. Elle instaure une dissociation à la fois logique et grammaticale, elle permet une connaissance malgré l’impossibilité de connaître l’objet Dieu, inconnaissable par définition. On peut dire que l’utilisation de l’analogie dissimule un aveu d’impuissance de l’entendement devant la chose divine. La dérive bien connue du concept de Dieu vers l’Être ouvre le gouffre sous nos pieds. L’analogie franchit un pas décisif en affirmant que l’être est dans Dieu, l’analogie devient interne (analogia entis de l’école thomiste).

⠀ Le sujet tourna au vinaigre, pour K. Barth (1886-1968) l’ analogie est « une invention de l’Antéchrist », car elle permet de connaître Dieu en dehors de la Révélation. La question oppose encore le catholicisme (E. Przywara 1886-1972) et le protestantisme. La synthèse relève de la haute casuistique : l’analogie n’est pas un principe de connaissance naturelle, mais la condition de l’être créé qui n’est connue que par la foi. A l’analogie comme outil de connaissance correspond la condescendance de Dieu à se révéler. Bref, « la dissemblance reflète une ressemblance plus grande encore ».

⠀Du côté des philosophes grand-teint, la transcendance « est la situation de ce qui est au-dessus du monde », hors du monde sensible ou du mesurable. Elle s’oppose à l’immanence terre-à-terre. Elle relève d’une géographie, elle désigne un lieu (et son éventuel contenu) hors-sol. C’est l’inconnu, l’inconnaissable. Lieu vide ou hanté par Dieu ou d’autres habitants selon les cultures. Toutefois, pour les penseurs de la phénoménologie, le lieu peut être transcendantal, c’est-à-dire qu’il est sens existentiel se constituant en dehors de l’égo. Mais là, nous entrons dans un autre registre de pensée, celui de la possibilité de la connaissance pour le sujet-pensant devenu, par le développement exponentiel des sciences (et leurs fragmentations) un on ou un nous.

⠀ Sophie Nordmann a publié deux opuscules lumineux (et lisibles) traitant de la « Phénoménologie de la transcendance T.1 Création – Révélation – Rédemption ; T.2 Humanité. Dans le sillage de Rosenzweig, elle reprend magnifiquement la redoutable question de la transcendance.

⠀ Quelques éléments fondamentaux à méditer :
⠀ ⠀⠀–« La transcendance renvoie toujours à une modalité de rapport » caractérisé par « son incommensurabilité ». La transcendance n’implique aucune hypostase, « le supposé d’un être transcendant. »
⠀ ⠀⠀ – La transcendance comme rapport renvoie au monde comme point de comparaison, comme « l’ensemble de tout ce qui est ». D’où la proposition « Il y a quelque chose plutôt que rien ». La transcendance sans hypostase, la transcendance « pure » repose sur le monde.
⠀ ⠀⠀– La transcendance comme objet d’expérience est impossible, elle ne serait plus transcendance.
⠀ ⠀⠀ – Le monde ne porte en lui aucune trace de transcendance, sinon tout ce qui est au monde n’est pas de l’ordre du monde ». « Se demander si le monde porte la trace d’une transcendance revient donc à s’interroger sur la suffisance ontologique à soi du monde ». Le Créé est monde ontologiquement insuffisant à soi, donc un monde qui porte la trace d’une transcendance.
⠀ ⠀⠀ – Création : le défaut de suffisance ontologique à soi du monde. Un monde créé s’oppose au cosmos qui porte en lui-même son propre fondement suffisant.
⠀ ⠀⠀ – Ne pas confondre la création du monde et l’origine de son existence.
⠀ ⠀⠀ – Création = production. La création du monde se place dans un rapport d’antériorité à la fois logique et chronologique.
⠀ ⠀⠀ – L’origine de l’existence du monde est celle de son fondement ontologique, ontique selon certains.
⠀ ⠀⠀ – « Être créé, c’est ne pas pouvoir rendre compte de son existence à partir de soi seulement, ne pas se suffire entièrement de soi-même, ne pas porter en soi le fondement suffisant de sa propre existence : être créé, c’est être sur le mode de l’insuffisance ontologique de soi.
⠀ ⠀⠀ – La création est privation de cette autosuffisance de soi. Elle engendre une dépendance, premier pas dans l’addiction donc la résilience devient très vite accoutumance.
⠀ ⠀⠀– In-création égale achèvement ontologique et non un retour au néant.
⠀ ⠀⠀ – L’in-création est la parfaite suffisance ontologique à soi du monde. Pas de trace de transcendance, donc ouverture d’un « questionnement non métaphysique sur la création du monde » : ouf !enfin une bonne nouvelle pour les réfractaires de la transcendance, les refuzniks solitaires. Il suffit de partir tout simplement du fait d’existence du monde. Ce qu’Aristote avait parfaitement intuitionné avant de s’égarer dans les méandres turbides de la métaphysique dans lesquels s’engouffreront des générations de « philous » et de théologiens.
⠀ ⠀⠀ – L’in-création permet la « voie d’une compréhension non théologique de la création du monde ». Elle opère « la dissociation radicale de la question de l’existence de Dieu, qu’elle laisse hors de son champ. » Le hors-sol disparaît à notre grande satisfaction d’écolo de l’esprit.

⠀ Sophie Nordmann introduit des idées fondamentales :

⠀ ⠀⠀– La création du monde et l’existence de Dieu sont deux questions qui n’ont rien à voir entre elles.

⠀ ⠀⠀– Le créateur devient créancier par principe tout puissant, agioteur. Le pseudo-don est en réalité une dette aux intérêts perpétuels et transmissibles de génération en génération.

⠀ ⠀⠀ – Pourquoi une éventuelle création du monde impliquerait-elle un créateur, unique et tout puissant ? L’espace mental occidental est tellement encombré, engorgé de miasmes que la question dévie toujours sur l’obligatoire option d’un créateur. « La thèse de la création du monde implique nécessairement le dogme de l’existence de Dieu ».

⠀ ⠀⠀ – Dire que le monde est créé, c’est affirmer que Dieu existe. Il faut « extirper toute référence théologique de la question de la création du monde ». Une seule issue : l’in-création, donc « restaurer la catégorie de création en la débarrassant des sédiments qui l’encombrent ». Ne pas con-fondre origine et fondement. Réponse simple : « tout ce qui est au monde relève du monde et de son ordre ».

⠀ ⠀⠀ – On ne peut pas déduire du fait d’existence du monde l’idée d’une insuffisance ontologique du monde à soi. L’existence du monde ne valide pas sa création. L’idée de création est incompréhensible par le monde qui est affirmation autosuffisante de soi. Spinoza en fit une brillante démonstration. (Éthique, livre I, Définitions, Axiomes, Propositions I-XVI).

⠀ Sophie Nordmann démontre que derrière la transcendance se cache obligatoirement une pensée occulte, signe d’une dérive. De l’arrière-boutique émane des pestilences bien connues sous les noms de Création et de Révélation, enfin, par enchaînement logique, de Rédemption.

⠀ ⠀⠀ – Création = Révélation, sinon in-création.

⠀ ⠀⠀ – Révélation = transcendance descendante = exhibitionnisme du créateur qui tient absolument à faire connaître sa paternité sur le monde = syndrome du créancier / usurier = Père à la morale douteuse = fantôme qui hante la désolation qu’il a créé…

⠀ ⠀⠀ – Toute révélation se révèle le modèle parfait de l’escroquerie intellectuelle, négation de la connaissance en devenir. C’est aussi une expropriation de la suffisance en lui-même du monde. La révélation engendre la « possession » (au sens psychique du terme) des dé-possédés du monde. La révélation met en place le couple infernal possession / dépossession. Elle est synonyme de dé-pendance du créé par rapport au géniteur, hélas elle devient addiction sans résilience possible. Elle s’oppose à toute résiliation du bail uniquement souscrit par tacite reconduction générationnelle.

⠀ ⠀⠀ – Révélation implique la soumission comme résilience. La Loi comme obligation inviolable ; la possession est légale et juridique : le « code noir » de l’esclave consentant.

⠀ ⠀⠀ – La révélation est l’essence du discours qui s’atteste lui-même. Elle devient évidence hors de toute référence théologique. C’est ce qui donne au monothéisme sa force destructrice et polymorphe.

⠀ ⠀⠀ – La révélation est commencement, cause qui met fin à la régression infinie des causes.

⠀ ⠀⠀– En rompant l’in-création, la révélation « in-achève » le monde. Elle le dépossède de son autosuffisance de soi. Donc, elle introduit le terme ultime de la trilogie fatale : la Rédemption.

⠀ ⠀⠀– Seul, le créateur peut mettre fin à sa création.

⠀ ⠀⠀– Rédemption = achèvement du monde = solution finale .

⠀ ⠀⠀– Rédemption = sœur siamoise de la Révélation.

⠀ ⠀⠀– La trilogie Création / Révélation / Rédemption bloque la prise de conscience de soi du monde. Trilogie de l’aliénation (dans tous les sens du mot) et de la mise hors de soi du monde. Les trois termes (ne pas oublier le sens comptable) de la trilogie sont inséparables, ils constituent les étapes de la déchéance de la suffisance ontologique du monde. Cette trilogie est radicalement distincte de celle de l’existence de Dieu. Entre-ouvrir la porte à la Révélation (et à ses corrélats obligés) c’est sombrer dans le dogmatisme et signer la perte perpétuelle de la raison.

⠀ ⠀⠀– L’in-création soustrait le monde au devenir, au sens de l’histoire, à l’eschatologie. Le monde in-créé ne connaît que l’éternité vraie, celle sans fin et sans rédemption fatale. La création engendre l’inachèvement donc du devenir. L’in-création génère de la durée (duration avec l’idée de temps patrimoinisé) et non du devenir. Le monde in-créé échappe à la linéarité du temps. Le monde in-créé n’a pas de commencement qui n’est pas l’origine du monde.

⠀ Sophie Nordmann ouvre un espace de réflexion qu’il faudra approfondir, notamment dans la redoutable question de l’humanité, de l’intersubjectivité, du « nous » et de la politique. Comment sortir du théologico-politique ancré (et aussi encré) dans notre ADN collectif ? Pas question d’un retour à l’état de nature ni de certificat de virginité.

⠀⠀⠀ La transcendance est un outil conceptuel largement utilisé par les chantres de l’insatisfaction mondaine, les gourous de la plénitude, les apôtres du Grant-Soir. Camarades à vos neurones !

⠀Impossible de clore ce survol de la transcendance sans évoquer l’inévitable tentation de l’immanence .

⠀⠀⠀ – L’immanence comporte, depuis Aristote, un double sens : praxis (action d’automodification interne) ou poïèsis (action par lequel le sujet modifie la nature hors de soi). L’inévitable Saint-Thomas a bien perçu la difficulté : « Rien ne peut être ordonné à une quelconque fin sans que ne préexiste en lui une certaine prédisposition à cette fin » (De Veritate, II). Depuis la métaphysique a donné un sens positif à l’immanence en l’opposant à la transcendance. L’immanence désigne ainsi l’intériorité de ce monde, la transcendance indique l’ordre supérieur, distinct et séparé.

⠀⠀⠀ – Immanence = monde sensible (Platon), lieu du devenir, de la contingence et de la finitude ; Transcendance = perfection opposée à l’imperfection immanentale. Le monothéisme reste sur ses positions héritées du judaïsme, « la transcendance est le fondement du sens de l’immanence et devient dès lors – l’inconnaissable – car coupé de l’immanence. »

⠀A partir de là, se dessinent, jusqu’à nous, deux routes sinueuses :

⠀⠀⠀ – Une philosophie de l’immanence de Spinoza à Feuerbach et Marx. Spinoza fonde une ontologie de l’immanence : la Nature est infinie et ne peut être qu’une et incréée. La nature est la Substance infinie, c’est-à-dire la Réalité, à Savoir Dieu. Le rationalisme se transforme en matérialisme spiritualiste chez Spinoza et matérialiste chez Feuerbach et Marx. L’immanentisme de Spinoza inaugure une philosophie de l’homme : l’humanisme qui expulse les chimères du passé au profit de l’action humaine.

⠀⠀⠀ – Le transcendantalisme prend un coup de vieux et se ringardise, mais reste toujours actif. Une longue guerre des tranchées commence, elle n’en finit pas de perdurer. La course à l’armement se poursuit. L’enjeu reste la Domination.

⠀⠀⠀– Attention, l’immanentisme cache de nouvelles hypostases, un transfert de fonds (le s prend son double sens), un vaste chantier de sécularisations successives, l’érection du quatrième (le K, la jonction du politique et de l’économique) et du cinquième (le cyberK ou SEN, l’entrée dans l’ère de la calculabilité libérée du boulier de Pascal) monothéismes. La relecture de Stirner et de Kierkegaard s’imposent.