Peter Thiel : Un savoir caché
Dec 7, 2024
OrigineMedium Human stories & ideas
Dans un entretien en deux parties avec Peter Robinson sur Uncommon Knowledge, le capital-risqueur et penseur à contre-courant Peter Thiel aborde un sujet qui n’est pas souvent abordé dans les salles de réunion de la Silicon Valley : la fin des temps. S’appuyant sur des textes bibliques et des angoisses contemporaines, Thiel brosse le tableau d’un monde pris dans un "piège technologique", confronté à une série de menaces existentielles et aux prises avec l’émergence potentielle d’une forme dangereuse de gouvernance mondiale.
L’ombre d’Armageddon
"Le spectre apocalyptique serait l’Antéchrist [1] ou l’Armageddon [2]. Et je pense qu’il y a beaucoup de choses dans cette technologie scientifique galopante qui nous poussent vers quelque chose comme l’Armageddon. Et puis il y a la réaction naturelle à cela : nous éviterons l’Armageddon en ayant un État mondial unique qui a de vraies dents, un vrai pouvoir. Et le terme biblique pour cela est l’Antéchrist".
Thiel identifie une série de menaces qui pourraient potentiellement conduire à l’effondrement de la civilisation. Il s’agit notamment de
– La Guerre nucléaire : le danger toujours présent d’un échange nucléaire entre grandes puissances reste une dure réalité au XXIe siècle.
– Les Pandémies issues de la biotechnologie : Les progrès de la biotechnologie augmentent le risque de diffusion accidentelle ou intentionnelle d’agents pathogènes aux conséquences dévastatrices.
– L’ IA incontrôlée : M. Thiel, qui a investi très tôt dans l’intelligence artificielle, s’inquiète du potentiel de développement de l’IA qui menace le contrôle et la sécurité de l’homme, en particulier dans le contexte des systèmes d’armement autonomes.
– Le changement climatique : Les conséquences environnementales à long terme de l’activité humaine, en particulier sous la forme du réchauffement climatique, représentent un défi important pour la durabilité et l’habitabilité.
"Mon intuition me dit qu’il faut s’inquiéter des deux. Mais s’il fallait les classer par ordre de priorité, il faudrait s’inquiéter beaucoup plus de l’Antéchrist parce que personne ne s’en préoccupe".
Il met en garde contre la compartimentation de ces risques, estimant que le fait de se concentrer sur une menace tout en négligeant les autres limite notre capacité à établir des priorités et à réagir efficacement. Le point de vue de M. Thiel s’aligne sur l’hypothèse du monde vulnérable, proposée par Nick Bostrom, selon laquelle les progrès des technologies puissantes rendent le monde de plus en plus vulnérable aux événements catastrophiques, ce qui souligne la nécessité d’une gouvernance mondiale efficace pour atténuer ces risques.
La tentation d’un État mondial unique
"Dans les temps qui ont précédé le Christ, il y a eu beaucoup de précurseurs du Christ. Après le Christ, il y aura de nombreux précurseurs de l’Antéchrist. Dans un certain sens, il s’agit donc d’un type".
Thiel affirme que la peur bien réelle des scénarios apocalyptiques pourrait être exploitée pour faire avancer un certain type d’agenda mondialiste. Il voit un danger potentiel dans l’émergence d’un puissant État mondial unique - un concept qu’il relie à l’idée biblique de l’Antéchrist - qui pourrait promettre de résoudre les menaces existentielles, mais imposerait finalement un contrôle totalitaire au détriment de la liberté individuelle et de la souveraineté nationale.
"Il peut donc s’agir d’une idéologie ou d’un système. Et puis, bien sûr, on peut aussi l’envisager comme Newman l’a fait, c’est-à-dire comme le dictateur final de l’État mondial unique..."
Thiel suggère que cette figure de l’"Antéchrist" utiliserait probablement le slogan "paix et sécurité" pour consolider le pouvoir, en faisant appel au désir primitif de sécurité dans un monde au bord du chaos. Il établit un parallèle avec les angoisses suscitées par la pandémie de COVID-19, suggérant que la réaction - verrouillage, masquage et distanciation sociale - reflétait les précautions que l’on pourrait prendre contre une arme de bio-ingénierie, même si la menace n’a jamais été explicitement formulée en ces termes. Cela illustre, selon lui, le pouvoir qu’a la peur de façonner les politiques et les comportements, même lorsque la nature de la menace reste ambiguë.
"Les États-Unis sont un candidat évident pour l’antéchrist".
Le katechon : retenir la marée
Thiel présente le concept de katechon, un terme dérivé du grec ancien qui signifie "ce qui retient". Il s’appuie sur les écrits de saint Paul, en particulier 2 Thessaloniciens 2:6-7, qui parle d’une force de retenue empêchant la pleine manifestation de "l’anarchie", une force qui subsistera jusqu’à ce qu’elle soit "écartée du chemin".
"Je pense que les États-Unis sont un candidat naturel pour les deux [le katechon et l’Antéchrist], et certainement l’histoire de la guerre froide, de 49 à 89, je pense que la démocratie chrétienne était katechontique. Je pense que l’anticommunisme était l’idéologie supranationale qui s’opposait à l’État mondial unique du communisme.
Bien que la nature précise du katechon ne soit jamais définitivement définie dans les Écritures ou les enseignements de l’Église, Thiel propose plusieurs exemples historiques de forces qui auraient pu incarner cette fonction de restriction :
L’Empire romain : En mettant l’accent sur la loi, l’ordre et la stabilité, l’Empire romain a pu servir de katechon en son temps, en retenant les forces du chaos et du déclin.
L’Église catholique : De même, l’Église catholique romaine, en particulier dans son rôle de gardienne de l’ordre moral et spirituel pendant les périodes de bouleversements, pourrait être considérée comme un katechon.
Des individus comme Metternich : Thiel cite des personnalités comme Klemens von Metternich, l’homme d’État autrichien qui a joué un rôle clé dans l’élaboration de l’ordre post-napoléonien en Europe, comme exemples d’individus ayant exercé une influence katechontique.
"L’Antéchrist se présente probablement comme un grand humaniste, il est redistributeur, c’est un très grand philanthrope, un altruiste efficace, toutes ces choses-là.
Il insiste sur le fait que le katechon n’est pas une solution permanente au problème du mal ou des forces destructrices, mais plutôt une force de retardement, qui permet à l’humanité de gagner du temps pour trouver une meilleure voie à suivre.
Le piège technologique : Progrès et péril
Thiel affirme que le progrès technologique, en particulier dans des domaines tels que l’informatique, l’internet et l’intelligence artificielle, a créé une sorte de "piège technologique". Tout en reconnaissant les avancées dans ces domaines, il s’inquiète du ralentissement des progrès dans d’autres domaines essentiels au bien-être humain, tels que l’énergie, les transports et la médecine.
Il souligne le sentiment croissant de désillusion à l’égard du progrès technologique, qui contraste avec l’optimisme des générations précédentes. Thiel suggère que cette désillusion découle en partie de la peur croissante des conséquences involontaires de la technologie, qui a conduit à une réglementation accrue, à un déclin de l’ambition scientifique et à une réticence à adopter de nouvelles idées audacieuses.
Trouver une troisième voie
M. Thiel rejette à la fois l’attrait d’un État mondial unique et le risque d’une catastrophe mondiale. Il appelle de ses vœux une "troisième voie", un équilibre entre la coopération internationale et la préservation de la souveraineté nationale et des libertés individuelles, une voie qu’il qualifie de "bonne mondialisation".
Il souligne l’importance de l’action humaine, affirmant que l’avenir n’est pas prédéterminé et que les choix et les actions individuels ont le pouvoir d’influer sur les résultats. Il invite les individus à faire preuve d’esprit critique, en évaluant soigneusement les conséquences potentielles des différentes voies, y compris les solutions proposées pour relever les défis mondiaux.
Affronter l’avenir avec courage et espoir
Thiel reconnaît les inquiétudes de notre époque, inquiétudes qu’il partage lui-même. Mais il nous offre finalement un message d’espoir, nous rappelant que même face à des menaces existentielles, l’action de l’homme compte. Il nous met au défi d’engager un dialogue constructif, de poser les questions difficiles et de rechercher des solutions qui concilient le progrès et la prudence, la mondialisation et l’identité nationale, et l’avancée technologique et la responsabilité éthique. Dans un monde de plus en plus défini par la complexité et l’incertitude, les idées de Thiel offrent un cadre précieux pour naviguer dans les eaux inexplorées du XXIe siècle.