.... Israël reste un projet colonial de peuplement....
Origine 972mag 10 juin 2026
Le débat sur les origines n’a aucun rapport avec la définition de la nature du régime sioniste, qui repose sur la dépossession et l’effacement des Palestiniens.
Avant le 7 octobre, l’idée selon laquelle le sionisme et l’État d’Israël constituaient un projet colonial de peuplement était une position relativement marginale, limitée aux cercles universitaires et militants. Cependant, au cours des deux dernières années et demie, le colonialisme de peuplement est devenu un cadre dominant pour comprendre le passé et le présent en Palestine.
Pour de nombreux partisans d’Israël, il s’agit d’une caractérisation difficile à accepter, en partie parce qu’ils y voient une division rigide : les Palestiniens sont des autochtones, les Israéliens sont des colons. Cet inconfort ne nous dispense pas d’une discussion sérieuse. Tous les Israéliens sont-ils des colons et tous les Palestiniens sont-ils autochtones ? Et un lien historique avec la terre annule-t-il la participation à un projet colonial de peuplement dans le présent ?
Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de faire la distinction entre l’indigénéité historique et le colonialisme de peuplement en tant que pratique politique. L’indigénéité, telle qu’elle est mobilisée dans le débat public, est présentée comme une revendication d’origine, de préséance et de lien ancien. Le colonialisme de peuplement, en revanche, n’est pas une histoire d’origines mais de pouvoir. Il s’agit d’une situation dans laquelle un groupe s’installe sur une terre déjà habitée par un autre et cherche à établir un nouvel ordre politique par la dépossession, le remplacement, l’exclusion, ou subordination de la population locale.
La question pertinente n’est donc pas “Qui était ici en premier ?” mais plutôt “Quel type de régime a été créé, par qui et aux dépens de qui ?”
Les sociétés de peuplement sont généralement créées aux dépens des populations autochtones, motivées par ce que Patrick Wolfe a fait appelé a “logique d’élimination.” La colonisation n’est pas seulement un mouvement dans l’espace ; c’est avant tout une organisation du pouvoir. Cela implique la concentration des ressources, la supériorité organisationnelle et la capacité de façonner l’ordre juridique, économique et spatial.
La question de la terre — qui en est propriétaire, qui jouit de la souveraineté sur elle, qui est autorisé à construire dessus et qui en est exclu — le révèle clairement. Le cadre du colonialisme de peuplement nous aide à comprendre la quête de contrôle d’Israël sur l’ensemble du territoire situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée : il met en lumière ce qui sous-tend la dépossession des Palestiniens, le régime de séparation et d’apartheid, les inégalités de citoyenneté et de souveraineté et l’effort israélien en cours pour “Judaïser” l’espace.
Pourtant, le discours dominant sur le colonialisme de peuplement reste souvent trop simpliste. Elle suppose d’emblée l’existence de deux groupes distincts, fixes et purs : “les colons” d’une part et “les autochtones” d’autre part.
En tant que Palestinien et en tant qu’érudit, je suis convaincu que ce que l’État d’Israël mène ici est un projet de colonialisme de peuplement ; il s’agit du cadre analytique le plus précis pour décrire la réalité. C’est précisément pour cette raison que j’exhorte ceux qui l’adoptent à faire preuve de prudence dans la manière dont ils discutent de certains de ses éléments fondamentaux.
Qui est le natif ?
La question de l’indigénéité est au cœur du conflit sioniste–palestinien, mais elle est également saturée d’images et de luttes pour l’authenticité. Souvent, ces mots sont chargés de significations orientalistes. Qui est le natif ? Le noble sauvage, le cultivateur du sol, le “authentique” Bédouin, l’ancien Juif ?
Dans la version sioniste, l’indigénéité est souvent utilisée pour justifier la souveraineté juive exclusive : les Juifs sont décrits comme un peuple ancien retournant dans sa patrie, et le sionisme n’est pas décrit comme du colonialisme mais comme un mouvement de renouveau et de libération nationale. Cet argument repose sur le récit biblique de la “Terre promise” et du retour à Sion, cherchant à établir les Juifs comme autochtones dans un sens qui leur accorde une propriété “naturelle” de la terre. L’identification de la population des colons avec un peuple biblique est également familière dans d’autres projets coloniaux, comme Ron Naiweld a argumenté.
À l’inverse, les Palestiniens revendiquent une forme contemporaine d’indigénéité, fondée sur des siècles de vie continue sur la terre et, parfois, sur un lien encore plus ancien. Pourtant, une perspective historique montre clairement que cette terre a toujours été un carrefour de peuples et d’empires —des Cananéens et des Babyloniens jusqu’aux Ottomans et aux Européens— et même L’Antiquité elle-même ne fournit pas de point de référence stable. Ainsi, toute tentative de résoudre les réalités actuelles par une compétition pour la préséance historique, les généalogies ou l’ADN est vouée à une impasse.
Ce qui suit, c’est que l’indigénéité n’est pas une leçon d’histoire mais une question politique. Pendant la majeure partie du siècle dernier, la lutte entre Juifs et Palestiniens n’a pas été formulée en termes de lutte entre autochtones et colons, mais plutôt comme une confrontation entre les mouvements nationaux sioniste et palestinien — et parfois un nationalisme arabe plus large. Le discours sur l’indigénéité est entré dans l’arène relativement tard.
Mais lorsque l’indigénéité est mesurée en termes de “pureté culturelle”, elle devient un piège : une communauté est tenue de prouver une authenticité figée afin de justifier ses droits, au lieu de voir ces droits reconnus sur la base de la loi ou comme réparations pour une injustice politique persistante.
Cela s’est produit, par exemple, en ce qui concerne les Bédouins, lors de la reconnaissance internationale croissante de leur indigénéité orienté vers la préservation culturelle plutôt que de les aider à fonder une revendication politique de terre, de souveraineté et de reconnaissance. C’est pourquoi le concept même d’indigénéité nécessite un examen critique.
Qui est un colon ?
Contrairement aux autochtones, qui peuvent être définis en termes historiques, culturels ou symboliques, le colon est défini principalement par la nature de ses actions. La distinction entre un invité, un immigrant, un résident et un colon ne réside pas dans des racines biologiques mais dans la manière dont on se positionne au sein d’un espace : S’intègrent-ils dans une réalité existante ou cherchent-ils à la remplacer ? Vivent-ils aux côtés des habitants du pays ou œuvrent-ils à établir un régime qui les exclut, les remplace et les efface ? La colonisation est une catégorie politique — une catégorie de pouvoir, de terre, de travail et de souveraineté.
Cette distinction devient particulièrement claire dans le cas des Juifs qui vivaient dans le pays et dans la région ottomane au sens large avant le mandat britannique. Avec la montée du sionisme, l’idée de retourner en Terre d’Israël est devenue un projet de colonisation qui a transformé les relations de pouvoir entre Juifs et Palestiniens qui y vivaient. Dans ce cadre, même ceux qui n’ont pas initié le projet y ont été entraînés.
L’argument en faveur de l’indigénéité juive ne nie donc pas une analyse coloniale ; les deux coexistent plutôt. On peut reconnaître un lien historique, religieux et culturel profond avec la terre tout en reconnaissant simultanément que la souveraineté israélienne, telle qu’elle s’est développée dans la pratique, repose sur un régime de dépossession et de hiérarchie. En d’autres termes, le lien historique ne prévoit aucune exemption de responsabilité politique.
Échapper au binaire
Si “colonisateur” et “autochtone” sont des positions politiques produites dans le cadre de relations de pouvoir, il n’y a aucune raison de les traiter comme des catégories fixes. Mahmood Mamdani proposé comprendre les colons et les autochtones comme mutuellement constitués, de telle sorte que c’est leur relation qui produit les catégories elles-mêmes. De ce point de vue, la question n’est pas seulement de savoir qui est autochtone et qui est colon, mais quel ordre politique crée cette distinction et comment changer cet ordre changerait également le sens de la distinction.
Au-delà du binaire, il faut d’abord reconnaître la réalité coloniale. À partir de là, il devient possible de considérer la véritable décolonisation comme un processus politique qui démantèle la domination, met fin à la dépossession et établit l’égalité des droits et des statuts.
Peut-être que la solution est d’arrêter de penser en termes de transition du statut de colon à celui d’autochtone, et commencer plutôt à imaginer une identité politique différente — une identité fondée ni sur la colonisation ni sur des revendications exclusives d’indigénéité. Raef Zreik et autres proposer envisager une forme égalitaire de citoyenneté dans laquelle l’attachement au lieu ne se traduit pas par une domination. L’expérience d’autres sociétés coloniales de peuplement —de l’Afrique du Sud à l’Irlande du Nord et à la Nouvelle-Zélande— montre que même lorsque l’histoire n’est pas effacée, le cadre peut être modifié par la reconnaissance, la réparation, autonomie, représentation, restitution et indemnisation.
‘Si nous y allons, nous serons tués’ : Dans le sud du Liban occupé par Israël
En fin de compte, démanteler la dialectique entre autochtones et colons nécessite de comprendre les deux catégories comme des positions politiques plutôt que comme des identités essentielles. De là découle une responsabilité correspondante, assumée en premier lieu par ceux qui bénéficient du régime existant.
Les Israéliens ne seront pas en mesure de neutraliser le discours colonial en faisant appel à la préséance historique. Ils ne peuvent y parvenir qu’en abandonnant les pratiques qui les constituent en tant que colons : suprématie, dépossession, souveraineté exclusive et déni. À mesure que ce régime sera démantelé, le binaire lui-même s’affaiblira — non pas parce que l’histoire disparaîtra, mais parce que la relation politique entre ces deux populations se transformera à nouveau.
[fond noir]Pour ceux qui se soucient profondément des populations vivant entre le Jourdain et la mer Méditerranée, c’est l’occasion de passer du désespoir à l’action.
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