Au XXe siècle, après l’émigration massive des Mennonites russes et l’émergence d’une nouvelle génération d’intellectuels mennonites nés en Amérique du Nord, la dynamique change de nature. On assiste alors à un grand paradoxe intellectuel : plusieurs des plus importants théologiens mennonites américains ont dû passer par l’étude de l’œuvre de Tolstoï pour redécouvrir et formuler la radicalité de leur propre héritage historique anabaptiste.
L’impact des écrits moraux de Tolstoï se fait particulièrement sentir sur les figures de proue de la théologie mennonite américaine du milieu du siècle, notamment Harold S. Bender et Guy F. Hershberger. Lorsqu’ils s’attellent à formuler la théologie réformée de « l’Idéal Anabaptiste » (The Anabaptist Vision) au cours des années 1940, Tolstoï devient leur principal point de repère — souvent utilisé de manière négative — pour définir par contraste ce qu’est le véritable pacifisme chrétien.
Guy F. Hershberger, dans son ouvrage de référence War, Peace, and Nonresistance (1944), consacre de longues pages à tracer une ligne de démarcation claire entre la « non-résistance chrétienne évangélique » (propre à la tradition mennonite) et le « pacifisme humaniste, utopique ou politique » incarné par Léon Tolstoï et, plus tard, par le Mahatma Gandhi. Selon l’analyse d’Hershberger, les deux systèmes divergent fondamentalement sur plusieurs points cardinaux :
1. La source d’autorité : La non-résistance mennonite est strictement biblique, basée sur l’obéissance aux commandements du Christ et sur la soumission à la volonté de Dieu au sein d’une communauté de croyants séparée du monde. Le pacifisme de Tolstoï, en revanche, découle d’une interprétation rationaliste de la loi morale humaine, détachée de la théologie de la grâce et de la rédemption.
2. Le rapport à l’État : Tolstoï prônait un anarchisme chrétien radical. Pour lui, l’État était intrinsèquement mauvais et violent, et le but du chrétien devait être de provoquer l’effondrement des structures étatiques par le refus systématique d’obéir à ses lois, de payer l’impôt ou de prêter serment. À l’inverse, l’Anabaptisme mennonite traditionnel (s’appuyant sur l’Épître aux Romains, chapitre 13) accepte l’existence de l’État comme une institution ordonnée par Dieu pour maintenir un semblant d’ordre et de justice dans un monde déchu et parmi les non-croyants. Le Mennonite respecte l’État et paie ses impôts ; il refuse simplement de participer à ses fonctions coercitives (magistrature, force policière ou militaire) pour préserver la pureté de son témoignage spirituel.
3. L’optimisme anthropologique : Hershberger reprochait à Tolstoï son optimisme utopique hérité des Lumières. Tolstoï croyait fermement que si chaque individu décidait rationnellement de cesser d’exercer la violence, le Royaume de Dieu s’établirait immédiatement sur terre par des efforts purement humains. La théologie mennonite, marquée par une conscience aiguë du péché et de la déchéance humaine, soutenait que la non-résistance n’était possible que pour ceux qui avaient été régénérés par le Saint-Esprit, et que le Royaume de Dieu ne connaîtrait sa plénitude qu’à la fin des temps, par l’intervention souveraine de Dieu, et non par une réforme sociale humaine.
Malgré ces critiques théologiques formelles de la part de l’intelligentsia ecclésiastique, l’influence souterraine de Tolstoï sur la jeunesse mennonite nord-américaine est demeurée profonde, en particulier lors des crises de conscription liées à la Première et à la Seconde Guerre mondiale. Pour de nombreux jeunes appelés mennonites, confrontés à la machine de guerre moderne et à l’obligation de justifier leur foi devant des tribunaux militaires ou des commissions civiles, les essais de Tolstoï (comme Ce que je crois ou Le Royaume des cieux est en vous) offraient une argumentation intellectuelle, philosophique et universelle d’une puissance redoutable. Tolstoï a souvent comblé le vide d’une catéchèse mennonite qui s’était parfois fossilisée dans le dogmatisme ou le simple traditionalisme culturel et linguistique, redonnant aux jeunes objecteurs de conscience la fierté de leur refus de tuer.