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Et Henri s’en alla…
Pierre Sommermeyer

Donc hier ou avant-hier Henri Simon s’est endormi pour de bon. Au fond je ne le connaissais pas. La dernière fois que je le vis, ce fut au cours d’un Salon du livre libertaire. Il était là dans un coin avec ses livres. Je suis allé me présenter. Il m’a reconnu. Il savait qui j’étais. Je dois dire que je fus impressionné, me demandant juste si c’était vrai.

Faut dire que la dernière fois où nous avions été dans la même pièce remontait à fort longtemps. Automne 1966. Je venais de terminer mon service national comme objecteur de conscience, ayant été insoumis pendant deux ans auparavant. Se posait alors la question de savoir où j’allais me poser, idéologiquement parlant.

Naturellement, je suis allé au café ou ICO avait ses réunions. Je n’étais rien d’autre qu’un ouvrier et je rejoignais d’autre ouvriers. Pourquoi ICO et pas un autre groupuscule révolutionnaire ? Simplement parce que je lisais ICO depuis son premier numéro.

En fait pas exactement, j’ai eu ILO entre les mains dès que j’ai commencé à travailler, octobre 1958. J’ai eu la chance de naitre dans un milieu où la question stalinienne avait été réglée dès avant la guerre. Ma première expérience et la seule avec le PC datait de mai 58, le coup d’Alger, et des réunions auxquelles j’ai participé alors avec la jeunesse de ma cité de banlieue. Nous avions rédigé un texte qui fut publié le lendemain avec la signature du PCF. Je m’en suis plaint à mon père qui éclata de rire et me dit « comment veux-tu t’attendre à autre chose avec eux ! ». Nonobstant cela , Marx ne m’était ni étranger ni repoussoir. L’auteur du Marx dans la Pléiade étant un ami de la famille.

J’étais donc présent quand le premier texte de l’I.S. fut lu en réunion. Ce devait être vers la fin 66. Dire que ce langage nous était étranger, est un euphémisme. Il s’agissait alors pour moi d’un dialecte extra-terrestre. Et je pense qu’il en fut de même pour les autres. Si je m’en souviens bien, ce n’était pas seulement dans la forme mais aussi dans le ton. A la relecture, c’est bien de cela qu’il ressort. I.C.O. et I.S. n’avaient pas la même attitude par rapport à ce qu’ils disaient. Même si sur le fond, ils pensaient tous les deux avoir raison, le mode d’expression situationniste était complètement étranger aux ouvriers et employés que nous étions. Il ne pouvait être reçu.
La parole situationniste relève en grande partie d’une forme d’art. La violence qu’elle renferme, reflète bien la violence de la société à laquelle elle se heurte, et le désespoir qui en rejailli. Puis début janvier 67 j’ai quitté la région parisienne pour Strasbourg. Grace à ICO qui m’avait donné son adresse j’ai rejoint un groupe anarchiste local et je n’ai plus participé au groupe parisien concrètement.

Mai 68 est passé par-dessus tout cela avec tous les bouleversements que l’on connait et ICO en a vécu une bonne part. Je suis resté accroché à la parution parisienne. Dans une publication locale consacrée aux Conseils ouvriers j’ai repris des textes qui avaient déjà été publiés par ICO.
Des années après je m’aperçois que je n’ai jamais tenté de reprendre contact avec ICO. Pourquoi ? Tout simplement parce que je n’en ressentais pas le besoin ni n’avais envie de me jeter dans le maelstrom qu’était l’après 68 dans ce qu’était alors ICO et que je suivais via le Bulletin. En fait je traçais mon propre chemin avec ICO comme boussole. Le groupe d’avant 68 était mes racines. L’histoire d’Henri me servait de toile de fond, m’était familière.

J’avais lu SoB, (Socialisme ou Barbarie) au moins ce qui m’y étais accessible, j’ai compris plus tard pourquoi il en était sorti. Au fond, les socialistes de conseil, les communistes de conseil, tout ce petit monde où les uns croisaient les autres étaient ma famille et je m’y sens toujours bien.

Ayant rejoint le courant anarchiste après 68, je n’ai pas divorcé d’ICO pour autant. Je n’ai connu le nom d’Henri que bien plus tard et n’ai su son rôle fondateur (les articles du bulletin n’étant jamais signés on ne pouvait savoir qui les écrivait) que lorsque le groupe a disparu.
Le parcours d’Henri, de SoB à Echanges m’a toujours semblé exemplaire tant il était fidèle à cette conviction que « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Cette ligne fut particulièrement nécessaire après 68 où il était possible, fugacement, de croire que le vieux monde était à l’agonie, qu’il suffisait de donner un dernier coup à l’aide de groupes de militants déterminés, malgré le reflux des luttes ouvrières.

La suite lui donna raison.

Pour plus d’informations il faut aller sur le site des Archives autonomies
Hommage à Henri Simon
Henri par lui-même - 1979
[Période Socialisme ou Barbarie
Période ILO-ICO
Période Echanges et mouvement