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Entrée en matière. JOUIR ?

Quelques extraits du bouquin "Entrée en matière", éditions Terre Noire, ISBN 2487519002

En tout état de cause, porter aujourd’hui un regard critique sur le jouir risque fort d’être bizarrement apprécié de la part de deux grandes catégories de jouisseurs clivés, dont la main droite ignore ce que fait la main gauche, à savoir avec un soutien poisseux de ce qui reste de bigots, toutes confessions confondues, qui reprennent actuellement du poil de la bête en jouant sur la peur de l’incertitude que porte notre époque de transition, mais aussi avec un de ces anathèmes pour moralisme ou obscurantisme que quelques clergés laïques, rationalistes voire spontanéistes, sont si prompts à jeter.

Il est pourtant intéressant d’essayer de se décaler de cette position défensive, qui a pu être nécessaire un temps, réactivement, en cherchant à contrer la captation du vécu par les religions institutionnalisées et les autorités autoréférées, dont en dernier lieu l’hypocrisie bourgeoise, pléonasme donc, pour mieux s’intéresser à la psychodynamique du jouir en visant au-delà l’épanouissement de l’âme, la réalisation du potentiel de l’Être, commun en chacun-e d’entre nous et appelant à l’individuation.

Les systèmes confessionnels, particulièrement les monistes, ont de façon récurrente connus des dérives, des inversions de leur dynamiques fondatrices, des projections de leur ombre déniée, en élaborant, au nom du bien suprême dont ils avaient ipso facto monopolisé la représentation, une haine de la multiplicité, du foisonnement de la vie, haine de cette part de soi qui se reporte sur l’autre, jouissant d’interdire toute jouissance.

Mais les systèmes qui s’y sont opportunément opposés n’ont pas été bien malins, évitant d’aller voir ce qui se jouait là en se contentant de le taxer d’infamie ou d’illusion, formules magiques, apotropaïques, dérisoires et inopérantes, et l’ont du coup reproduit sans tarder. Sans doute est-ce parce que ce n’est pas une question qui se traite à la légère, et sans doute également parce que leurs fondamentaux étaient singulièrement proches de ceux qu’ils critiquaient. Le rationalisme reproduit effectivement régulièrement, mimétiquement, à son corps défendant, le modèle confessionnel, tant la prétention à négliger la fonction symbolique, ou les pathétiques tentatives de s’en préserver, ne peuvent que faire tourner les idées à vide.

Jouir, qui signifie initialement se réjouir, goûter un plaisir, en équation avec l’autre face, tragique, de la vie, est désormais quasi systématiquement associé à l’exercice du pouvoir. Ceci vaut, y compris dans les relations de couple, par la récupération, la captation de la puissance, créatrice donc sainement jubilatoire, par le pouvoir, coercitif précisément, le tragique ayant pris la main, mais sans la dignité, l’exigence.

Jouir est devenu spectacle, et après l’avoir caché il faut désormais montrer ostensiblement qu’on jouit faute de passer pour coincé, et bien sûr du coup anéantir toute jouissance, tout en simulant.
La jouissance clastique de l’enfant qui fait s’écrouler d’un coup la pile de cubes qu’il avait réussi à ériger ne porte préjudice à aucun être, tout en lui faisant expérimenter que ce qui est en capacité de créer est également en capacité de détruire, à un âge où le risque de nuire est encore bien limité par les capacités physiques.

Mais l’adulte qui assiste à la scène a régulièrement une réaction moralisatrice, sur le mode « oh pourquoi tu as tout démoli comme ça ? », exprimant là un trouble profond qu’il forclos, et transmet donc inconsciemment.

Et quand on observe de jeunes humains jouir du pouvoir qu’ils ont de faire fuir des pigeons en leur courant après ou de caillasser des chiens, d’humilier un de leur pairs dans la cour de récréation, on peut se questionner sur les capacités humaines à entendre la possession par les pathologies du jouir, sauf au moment où il n’est plus possible de renâcler devant la critique interne qui se fait trop pressante. Reste à en percevoir la richesse, l’ouverture possible plutôt que l’expiation, en veillant donc à ne pas s’en occulter les risques d’enfermement, répétitifs mais aussi moralisateurs, voire décompensatoires.

Toutefois, la jouissance obscène, qui aboli la beauté fragile au profit du consumérisme de la domination pseudo-symbolisante, mine le politique, qui ne s’en offusque pas trop. S’il fallait s’en convaincre les pathétiques pages people des médias suffiraient mais cela va bien au-delà, le spectacle ne se limite pas à ses supports dédiés, et historiquement ça ne date pas d’hier.
Ces « grands fauves », comme ils se donnent à voir, sont supposés imposer le « la » de ce qui convient à l’époque, le modèle de réussite à l’aune libérale, et il y a toujours quelques envieux frustrés, déçu de leurs rêves d’enfant irréalisés, pour y croire, pour le désirer secrètement, voire sans même se l’avouer.

Il serait prétentieux de s’en jurer exempt puisque s’y confronter semble bien faire partie du chemin.
Dynamique ouverte sur le devenir incertain, la jouissance est hantée par l’insatisfaction, plus elle se croit intense plus sa chute est insupportable, ce qu’insinue la formule, pourtant bien réductrice et normative, de Gallien de Pergame « Omne animal triste post coïtum », lecture dépressive des fluctuations inhérentes à l’énergie libidinale. Comme si il était regrettable que les vagues de la mer se retirent après avoir déferlé sur la côte, quand ce n’est que pour mieux revenir, parfois en tsunami il est vrai.

Mais il est à craindre que chaque jouissance, même imparfaite, ce qui est nettement plus fréquent qu’on ne le prétend, ne cherche à se reproduire que pour se prouver qu’elle a bien existé, et ce faisant se perde.

Dans cette répétition, une jouissance après l’autre, le jouir, angoissé de ne pas être en mesure de se perpétuer, de côtoyer l’éternité, va s’anéantir dans le consumérisme, y compris le cas échéant celui de l’horreur, de l’abjection se croyant surhumaine et méprisant le « trop humain ».