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Cous coupés (Octobre 1940

Un corps.

Germain triait des documents datant de l’époque française quand Wachs entra.
  Prends ton chapeau et suis-moi.
Germain finit de ranger le dossier qu’il tenait en main, en faisant signe qu’il arrivait. Il n’y avait rien à discuter. Quand Wachs donnait un ordre, il obéissait.
  Allons-y avec ta voiture française, ça fera plus discret.
  Où va-t-on ?
  Direction le Neuhof. Tu connais, j’imagine ? Tu vois bien, avec un nom pareil, que vous étiez destinés à redevenir Allemands. Le destin est écrit dans les noms, tout le monde sait ça. Germain s’abstint de répondre. Les piques de Wachs ne le dérangeaient pas plus que ça. Il avait déjà eu l’occasion de lui expliquer en long et en large que l’alsacien n’était pas de l’allemand, mais qu’il s’en inspirait.
  Natürlich, il fait même davantage que s’en inspirer. Il est d’origine allemande. Point. La première fois Germain avait employé l’expression « d’origine alémanique » que Wachs avait balayé d’un grand geste. Depuis il laissait dire.
  Tu ne m’as pas expliqué ce qu’on va faire au Neuhof.
  Examiner une tête de femme.
  C’est-à-dire ?
  On a retrouvé ce matin la tête d’une vieille. Elle a dû être… Il fit le geste d’une lame de guillotine - Tchak !
  Et le corps, pas de nouvelles ?
  Ça fait partie de notre boulot. Retrouver le corps et si possible le coupable.
Ils pénétrèrent au Neuhof par la Polygon Strasse, celle qui menait à l’aérodrome qui servait aux manœuvres militaires françaises depuis 1919. Germain connaissait bien ce faubourg, comme l’ensemble de l’agglomération Strasbourgeoise.
Il n’y avait pas grand-monde dans les rues malgré un temps plutôt clément depuis deux jours. Rien n’indiquait précisément une présence allemande, sinon, pour un observateur avisé, quelques changements de noms. Mais quelle différence entre une consonance alsacienne et une autre, allemande ?
  C’est simple, lui avait répondu Wachs un jour qu’ils parlaient de ça. L’allemand renvoie à un empire qui remonte à Charlemagne, l’alsacien que personne ne connaît en dehors d’ici à un coin de terre coincé entre deux rangées de montagne. Tu saisis la différence ?
  Tu me donnes l’adresse ?
La Königsallee était dans un sale état. Les pavés avaient été en partie enlevés et ceux qui restaient étaient sérieusement disjoints.
  Au numéro 7 !
Germain arrêta la voiture devant ce qui avait sans doute été une ferme, vu la cour encadrée par des bâtiments dont l’un semblait encore en état.
  Pas rutilants, les faubourgs, fit Wachs. Mais maintenant qu’on est là...
L’allusion sortait dix fois par jour, un peu moins depuis qu’il avait remarqué que Germain n’y prêtait aucune espèce d’attention.
Il n’y avait pas de sonnette. Une voisine se hâta vers eux. Germain sortit sa carte et la présenta à la vieille.
  Vous êtes de la police ? Je vais vous conduire.
  C’est vous qui avez prévenu ? demanda Wachs.
  Mon mari. Nous, on ne veut pas d’ennuis.
  C’est bien, fit Wachs, vous vous êtes comportée en bonne Allemande, madame… ?
  Georgette Meyer ! Venez, c’est par ici.
Tout cela respirait un abandon qui ne datait pas d’hier. Ils finirent par entrer dans ce qui avait dû être une étable.
  Voilà la tête, fit la femme en mettant ses mains devant ses yeux. La pauvre Hélène !
Germain découvrit la tête cachée sous une serviette. Elle avait une apparence vaguement grotesque. Il observa qu’un peu de maquillage avait coulé. En se penchant pour examiner la marque laissée par l’objet qui avait causé la décollation, il en remarqua la netteté.
  Le type qui a fait ça ne s’y est pas repris à plusieurs fois. Elle était peut-être déjà morte.
  Quelle est son identité ? demanda Wachs.
  Hélène Weller.
  Vous connaissez son âge ?
  Je ne sais pas, dit la femme, peut-être 75 ans.
  Et ça, c’est quoi ?
Germain désigna deux têtes de poulets.
  Je n’ai pas fait attention, fit la voisine. Elle devait être en train de préparer la volaille.
  Au noir évidemment, fit Wachs.
  Ah, monsieur, nous avons tout déclaré aux autorités, mon mari et moi. Hélène, je ne sais pas.
  Où sont les corps des bestioles ? fit Germain. On n’a que des têtes.
  Aucune idée, répondit la voisine.
  Elle vivait seule ?
  Oui, je ne sais même pas si elle a été mariée. Parfois, un neveu venait la visiter.
  Ça a été le cas ces derniers jours ?
  Je ne sais pas. Je n’ai rien vu. Aujourd’hui, il vaut mieux ne pas trop s’occuper des voisins.
On ne sait jamais ce qu’ils pourraient faire.
  Naturellement, si vous veniez à découvrir une activité antiallemande vous nous le diriez. - Bien sûr, monsieur le policier. Je suis née en 1873 et mon mari deux ans après. Vous pensez si nous sommes contents aujourd’hui.
  Merci madame, fit Wachs, vous pouvez y aller. Où habitez-vous ?
  Au neuf, juste à côté.
  Rentrez chez vous, on viendra vous voir tout à l’heure.
La vieille s’éclipsa par une porte arrière.
  Bon, fit Wachs, c’est le moment de voir la police ex-française à l’œuvre. Que penses-tu de tout cela ?
Germain prit son temps pour réfléchir.
  Alors ? insista Wachs.
  Je réfléchis, en tête à tête avec moi-même.
  En tête à tête avec une décapitée, oui ! Tu es très drôle pour un mec qui a perdu la guerre.
Alors ?
  Crime de rôdeur ?
  Un rôdeur qui emporte un corps ? Tu n’as rien d’autre ?
  Vas-y-toi, alors !
Wachs prit un air un peu supérieur pour évoquer un crime prémédité.
  Mais pourquoi emporter le corps ? demanda Germain.
  Pas forcément emporté, peut-être dissimulé dans les environs. Je parle du corps de la vieille. Pour les poulets, ils doivent déjà être loin.
Ils firent un tour dans les bâtiments. L’ensemble était vieux, sans trace particulière d’activité humaine.
  Allons faire un tour dans la maison de la décollée.

C’était deux pièces sommairement aménagées avec, quand même, des toilettes et des points d’eau courante. Wachs avait mis des gants et soulevait des piles de journaux ou de tissus. Les deux pièces étaient en désordre.
  Ma main au feu que ça a déjà été fouillé.
  C’est possible ! On ne trouvera rien par ici, fit Germain. C’est dégueulasse ! Allons plutôt chez la voisine.
Ils sonnèrent.
  Madame Meyer, c’est encore nous. Nous souhaitons vous poser quelques questions.
Elle les guida vers le salon. Une odeur de cuisson s’échappait de la cuisine.
  Je vois qu’il vous reste de quoi faire la cuisine. Les Allemands ne vous ont donc pas tout pris, ironisa Wachs. Ce n’est pas du poulet au moins ?
  C’est la dernière tranche de lard qui me reste, fit la vieille.
  Vous savez où habite le neveu dont vous nous avez parlé ?
  Au centre-ville, j’ignore où.
  Avez-vous entendu du bruit cette nuit ?
  Rien ! J’ai toujours un bon sommeil. Georges, cria-t-elle à l’adresse de celui qui devait être son mari, as-tu entendu quelque chose cette nuit ?
Georges Meyer fit son apparition, l’air encore plus vieux que sa femme. Il salua les deux policiers par un bonjour prononcé à l’alsacienne.
  Rien entendu.
  Il est vivement conseillé de saluer en tendant le bras, fit Wachs qui lâcha un « Heil Hitler » tonitruant.
Ils s’exécutèrent avec un zèle que Germain trouva comique et pitoyable. C’était deux vieux, indifférents à ce qui se passait à l’extérieur de leur rue. Peut-être n’avaient-ils jamais vu un uniforme allemand !
Wachs posa encore quelques questions avant de prendre congé.
  Tu sais que le salut est obligatoire pour chaque fonctionnaire du Reich et on peut te considérer comme tel, mein lieber Freund.
  Dénonce-moi comme mauvais Allemand si ça peut te faire plaisir, fit Germain en haussant les épaules. On fait quoi pour la vieille ? On laisse tomber ?
  Je vais envoyer Othon et Karl fouiner dans le quartier, ils finiront bien par dénicher quelque chose.

Ils entrèrent en ville par la Rabenbrücke qui donnait accès au centre. Les traces de la présence allemande devenaient largement visibles. Quelques-uns avaient mis à leur fenêtre un drapeau orné de la croix gammée dont on voyait d’autres étalages sur l’un ou l’autre bâtiment. Ils passèrent au large de la cathédrale vers la Karl Roos Platz. On y répétait une cérémonie qui devait avoir lieu le lendemain, accompagnée d’un grand rassemblement dans la Markt Halle, pour célébrer le retour de l’Alsace dans le giron du Reich après plus de vingt ans. On attendait particulièrement le discours du gauleiter Wagner qui devait exposer la manière dont Strassburg allait s’intégrer à l’Allemagne.
  Notre présence est requise demain, annonça Wachs.
La vie reprenait lentement. De nombreux évacués étaient de retour et leur installation grandement facilitée par des aides et des soldats allemands qui donnaient un coup de main. « S’il vous manque quelque chose n’hésitez pas. Venez au bureau de secours. On pourra vous fournir ce qui vous fait défaut ».

La Citroën descendait la Meisen Gasse et longeait à présent l’Adolf Hitler Platz pour rejoindre le bureau de la Kripo.
  Tu peux me déposer ? demanda Germain alors qu’ils remontaient la Vogesen Strasse.
La voiture pila devant la brasserie éponyme. Germain en sortit après un signe de menton à Wachs. La Vogesen Wirtschaft avait été son quartier général avant la guerre, un endroit où on avait de bonnes chances de le trouver aux heures de repas. La cuisine était simple et savoureuse, avec les plats locaux dont il raffolait genre wäddele ou lewerknepfle, le tout arrosé d’une bonne Météor. Visiblement, l’adresse était déjà repérée par les Allemands, plusieurs tables étant occupées par des uniformes noirs. Il se dirigea vers le comptoir où servait quelqu’un qu’il ne connaissait pas.
  Henri n’est pas là ? demande-t-il après avoir salué.
  Pas rentré, fit l’autre.
  Et Maurice ?
  Pas là non plus ! Moi c’est Willy ! Je vous sers quelque chose ?
  Le plat du jour. Je vais m’asseoir là, fit-il en désignant une table près d’une vitre. Avec un demi.
Le type qui lui avait répondu était, à l’accent, un Alsacien, mais Germain ne l’avait jamais croisé. Le demi arriva avec son sous-bock, tiré selon les règles de l’art.
  Je ne vous ai pas demandé quel était le plat du jour.
  Du porc avec des pommes de terre.
  Plus de difficulté d’approvisionnement alors ?
  Ça s’arrange, on dirait.
  En tous cas, ils ont l’air d’apprécier, fit Germain en montrant les tablées d’Allemands en plein repas.
  Si ça se trouve, c’est des cochons de chez eux, fit Willy avant de retourner derrière le bar. L’absence de ses références habituelles contrariait Germain qui espérait retrouver dans la brasserie ses habitudes d’avant. L’endroit pouvait accueillir une bonne soixantaine de personnes sans compter les places au bar. Avant l’évacuation c’était un des lieux les plus vivants du centreville où se mêlaient une population d’alsaciens et de gens venus d’autres coins de France où même de l’Allemagne voisine. Les différentes religions cohabitaient sans problème particulier. Depuis l’incendie de la synagogue, un mois auparavant, les juifs avaient déserté la ville, ou n’étaient pas rentrés, jugés persona non grata par les autorités en place.

Un uniforme noir fit son apparition dans la salle, jeta un regard sur les personnes attablées et lança un « Heil Hitler » à l’intention des soldats qui se levèrent comme un seul homme pour lui répondre, ce que firent aussi les civils présents. Germain ne bougea pas, ce que remarqua l’autre qui se dirigea vers lui, réitérant son salut. Germain se leva, répondant de même, avant que l’uniforme noir ne lui demande ses papiers.
  Policier, remarqua l’homme, vous travaillez pour nous à ce que je vois. Je vous conseille de marquer plus d’enthousiasme quand vous saluez.
  Naturellement.
  Je me demande pourquoi on autorise des Français à travailler dans la police du Reich, fit l’uniforme. Vous avez peut-être une idée ?
  Je suis Alsacien, né Allemand.
  Je vois, puisque vous réintégrez votre patrie d’origine, faites-le dans la joie, conseilla l’autre avec un mince sourire. Bonne journée.
Il ne salua pas en s’en allant. Le porc aux pommes de terre arrivait.
  Vous êtes flic ? fit le serveur.
  Depuis bientôt vingt ans.
  Et vous bossez avec eux ?
  Comme vous à ce que je vois, répondit Germain en regardant le serveur dans les yeux.
  Ça nous fait un point commun. Je vous sers autre chose ?
  Ce n’est pas de la Météor, votre bière ?
  Non, ils sont en rupture de houblon mais à ce qu’on m’a dit la reprise ne devrait pas tarder.
Vous avez bu une production allemande.
  La Météor est aussi allemande dorénavant, observa Germain.
  Je voulais parler d’une bière d’Outre-Rhin.
  Un café si vous en avez et sinon l’addition.
La salle se vidait petit à petit. Les Allemands étaient partis depuis longtemps. Germain devait passer au bureau pour savoir quel serait le dispositif mis en place le lendemain, pour assurer la surveillance du rassemblement. Ce serait, comme d’habitude, la Gestapo et la SS qui feraient l’essentiel du boulot. On leur dirait de circuler sur les bords de la manifestation et d’ouvrir l’œil. De toute façon, seuls étaient admis les membres des associations officielles. Le tout-venant serait toléré dans un coin, du côté du Rotes Haus Hotel et, s’il restait quelques places, dans la Markthalle. Il croisa rapidement Wachs qui lui confirma avoir envoyé Othon et Karl interroger le voisinage de la vieille assassinée.
  On ne va pas perdre de temps avec cette affaire. Si cette vieille a été trucidée, c’est qu’elle cachait quelque chose. On a autre chose à faire et tant mieux pour les connards qui auront raflé les poulets.
Il régnait une grande agitation au siège de la Gestapo qui abritait différents services de police. Il s’agissait de se coordonner et de régler l’appareil de propagande qui fonctionnait à plein régime lors de ces occasions. La manifestation elle-même était destinée à ancrer les idées nazies dans les têtes alsaciennes. Le Strassburger Neueste Nachrichten annonçait l’événement depuis plusieurs jours. Ce devait être l’occasion pour Wagner de prononcer un grand discours et d’insister sur la communauté de destin unissant dorénavant l’Alsace et l’Allemagne.

La journée du lendemain fut grandiose, avec des drapeaux déployés dans toute la ville et plus particulièrement Karl Roos Platz. Au défilé de la Hitlerjugend venue de l’autre côté du Rhin, succédèrent un échantillonnage de la nouvelle administration allemande, de l’armée et de la SS, l’ensemble étant accompagné par plusieurs fanfares, souvent militaires. Beaucoup d’Alsaciens étaient à leurs fenêtres, certains applaudissant, d’autres criant des vivats depuis les trottoirs. Il y avait aussi des indifférents qui se hâtaient, sans un coup d’œil à ce qui se passait. Germain circulait entre la Gutenberg Platz et la Karl Roos Platz, sans voir rien d’inquiétant. La plupart de ceux qu’ils croisaient baissaient le regard et passaient leur chemin.
« C’est pas l’enthousiasme », pensa-t-il, mais il ne sentait pas d’hostilité particulière, tout juste une population vaguement résignée et des groupes de personnes qui, çà et là, manifestaient leur adhésion, par des applaudissements.
.
Puis l’intérêt se déplaça à l’intérieur de la Markthalle. Wagner prononça le discours que l’on attendait, et mit l’Allemagne au premier rang des pays qui devaient résister au bolchevisme en train de gangréner l’Europe.
  C’est tout le génie du Führer, expliquait Wagner, isoler l’U.R.S.S. et s’assurer de sa neutralité en Europe.
Germain hocha la tête en l’entendant parler. C’était exactement cela. Si on n’y prenait pas garde, l’Europe serait bientôt rouge ! Le Front populaire, dont il vomissait les effets, était la première étape de cette volonté de prise de pouvoir qui caractérisait le développement du bolchevisme. Si la France avait perdu une guerre qu’elle n’aurait jamais dû perdre, c’était à cause de tous les troubles et désordres qui avaient déstabilisé la vie française depuis la grande crise économique. Il fallait de l’ordre et de la discipline pour restaurer les valeurs qui faisaient la force d’un pays : le sens du travail, le respect de l’État et la mise à l’écart de toute cette population trouble qui n’apportait rien au développement de la région. Ce que l’Allemagne avait incontestablement réussi depuis 1933. Il n’ignorait rien de l’alliance conclue avec la Russie. Pour lui, elle était de circonstance, et, si elle devait durer, elle était le gage que la partie occidentale de l’Europe ne tomberait pas sous le contrôle des Rouges.
L’hymne allemand envahissait maintenant la halle et les milliers de poumons reprenant en chœur le Deutschland über alles, communiaient dans une fraternité qui le fit frissonner. Cela lui rappela la même cérémonie quelque vingt ans plus tôt et, parmi ceux qui étaient là aujourd’hui, un certain nombre devaient déjà être de la partie. Mais, alors, c’était la Marseillaise qui scellait le retour de l’Alsace dans la mère patrie ! Il avait chanté avec les autres, à l’époque et de toutes ses forces, sans trop chercher à comprendre ce qu’il chantait, ne parlant alors qu’un français approximatif. Mais il aimait déjà cet hymne et les trois couleurs qui s’affichaient, exactement comme aujourd’hui les croix gammées, sur les bâtiments des places et des rues. La foule commençait à se disperser et les rangées parfaitement alignées d’hommes en uniforme se muaient en une foule compacte avec des drapeaux coincés sous les bras, des conversations dans tous les coins, un désordre bon enfant où circulaient l’allemand et surtout l’alsacien comme un trait de liaison entre les hommes et les générations. Un groupe de femmes passa. Ça ne lui plaisait pas trop. Voir des femmes et des jeunes filles défiler, pourquoi pas, mais dans quel but, finalement ? Les Allemands insistaient bien sur le rôle de future épouse et de bonne mère qui attendait ces jeunes filles, et Germain ne trouvait rien à redire. Alors à quoi bon cette organisation quasi militaire ? Une défense contre les idées des rouges ? Peut-être. Mais il avait vu aux actualités qu’à Moscou, c’était les mêmes jeunes filles qui défilaient au pas.

Il croisa Wachs qui lui adressa un clin d’œil.
  On en a pris plein la tronche, bon Dieu que c’était beau, enfin presque tout. J’ai tout aimé à quelques détails près.
Ce n’était pas la première fois que Wachs émettait une restriction de ce genre, mais sur quoi portait-elle exactement ? Germain n’avait pas cherché à savoir. Ce n’était pas ses oignons. Wagner devait sabler le champagne à l’intérieur du bâtiment ou tout simplement chez lui, il habitait à cinq minutes à pied, avec les huiles du nouveau pouvoir qui avaient toutes été conviées. Germain était rassuré. Les Allemands s’étaient engagés à continuer à approvisionner l’Alsace et Ernst, son second, avait fait une promesse formelle : aucun Alsacien ne serait jamais obligé d’aller se battre dans l’armée allemande. S’il y avait des volontaires, pourquoi pas ? De toute façon, Hitler voulait la paix. Il n’y avait pas de raison de mettre en doute sa parole. Grâce à l’ordre qui allait régner, l’Alsace retrouverait vite sa prospérité dans une Europe en paix. Germain était le dernier à vouloir une guerre permanente. Restait la Grande Bretagne chaque jour plus atteinte selon le journal local. Quand elle accepterait la cessation des hostilités, la paix pourrait enfin s’établir pour de bon en Europe.

La journée s’était bien passée. Il n’avait eu qu’un boulot de surveillance à faire, presqu’une sinécure. La nuit n’était plus loin. Et s’il allait faire un tour du côté du Neuhof ? Comme toutes les villes, Strassburg s’étendait sur l’extérieur et ce quartier périphérique, le plus proche du Rhin, avait gagné en population depuis une trentaine d’années, maintenant que le fleuve ne débordait plus à tort et à travers. C’était aussi un quartier hétéroclite avec une cité ouvrière bien tenue et quelques rues habitées par une population mélangée où des gens en transit voisinaient avec d’autres, rejetés par le centre-ville, sans compter ceux qui profitaient d’un certain isolement pour se livrer à toutes sortes de trafics.
Il se gara un peu avant la maison de la décollée et éteignit le moteur de la Citroën. Il avait prévu de rester dans sa voiture pour observer ce qui pouvait se passer. Pas grand-chose sans doute, et il aurait fait le déplacement pour rien, mais observer ainsi les lieux du crime lui permettait de mieux réfléchir à l’affaire. Pourquoi avoir tranché une vieille en deux ? La police n’avait pas rendu publique l’affaire et le Strassburger avait eu interdiction d’en faire mention.
Germain patienta une bonne heure, réfléchit à diverses hypothèses qui lui parurent toutes peu crédibles. L’endroit où habitait la vieille restait plongé dans l’obscurité. Aucun mouvement, personne dans les rues. Il s’apprêtait à remettre en marche, quand il entendit toquer contre la vitre, côté passager. Il sursauta et devina vaguement une silhouette dans l’obscurité du semblant de trottoir. Il entrouvrit la fenêtre de son côté pour inviter la personne à faire le tour de la voiture. - Oui ? fit-il au type qu’il avait vu contourner la voiture par devant, n’arrivant pas à voir la tête qu’il avait.
  Ça fait un moment que j’ai repéré votre Citroën.
Le type parlait le dialecte, plutôt que l’allemand.
  Ce n’est pas la voiture qui était déjà là hier ? Vous êtes Français ? fit-il à mi-voix.
  Alsacien germanophone, fit Germain qui regretta aussitôt cette confidence, vous voulez quoi ? - Vous êtes policier, c’est ça ? Du moins c’est le bruit qui court depuis hier.
Germain laissait le type parler. Inutile de le prendre de haut. Peut-être avait-il quelque chose à lui apprendre ? Il attendit que l’autre continue.
  Je ne sais pas ce que ceux-là vous ont raconté, fit-il en désignant la maison des deux vieux d’hier, mais ce que je peux vous dire c’est que ce sont les gens les plus détestés du quartier. - Votre nom ?
  Jean Maechling.
Un silence suivit comme si le type, en déclinant son identité, avait tout dit. Germain garda le silence, attendant que l’autre reprenne la parole.
  Vous n’êtes pas très curieux pour un flic !
  Je vous écoute.
Germain sentait l’hésitation. Sans doute, dissimulé dans l’obscurité d’une fenêtre, quelqu’un observait la scène.
  Si vous préférez, je vous embarque et on continue la discussion plus loin, juste pour que vous soyez plus tranquille.
Le type monta dans la traction. Il devait attendre l’invitation. Germain démarra et prit la direction du centre. S’il y avait eu un bistrot d’ouvert, il aurait bien pris une bière. Mais rien ne se présentait. Il arrêta la voiture au milieu de Neudorf. Le type continuait à parler de choses sans intérêt jusqu’à ce que Germain lui demande ce qu’il voulait exactement.
  Je suis le neveu de celle qu’on a décapitée. J’imagine que ça fait de moi un coupable idéal et j’ai préféré en parler avec vous.
  Coupable non, suspect sans doute.
  Je n’ai rien à voir avec ça, sinon vous pensez bien que je ne serais pas venu vous parler comme ça.
Germain se retint de poser une question. Il valait mieux laisser le neveu continuer ses confidences.
  C’est une belle bagnole que vous avez. C’est le modèle onze chevaux ?
  Oui, fit doucement Germain, mais elle est un peu fatiguée. « Il ne doit pas avoir plus de vingtcinq ans » pensa-t-il. Comment as-tu appris le décès de ta tante ?
  On a envoyé quelqu’un me prévenir. Comme je n’étais pas chez moi, il a laissé un mot dans la boîte à lettres et me voilà.
  Tu ne sais pas de qui il s’agissait ?
  Non, sinon je vous le dirais.
  Et tu es venu aussitôt le mot reçu.
  J’étais Karl Roos Platz pour le rassemblement. Je suis passé chez moi avant de me rendre ici.
  C’est où chez toi ?
Il fournit une adresse dans le quartier de la petite France.
  Si ce n’est pas toi, de qui peut-il s’agir ? Tu as certainement une idée.
  C’est quelqu’un du quartier. Pas de doute pour moi. Il y a un certain nombre de vieux cinglés qui habitent le coin. J’ai toujours entendu dire que ma tante était bien plus riche qu’il n’y paraissait et qu’elle planquait de l’argent ou peut-être même de l’or quelque part. Avec les temps difficiles qu’on traverse, ça a pu attirer quelqu’un.
  D’accord, mais pourquoi cette mise en scène ? Ce cou coupé ? Ces têtes de poulet ? La fortune supposée de ta tante aurait pu t’attirer aussi. Tu as besoin d’argent comme tout le monde. - Un peu de viande en plus, ça ne fait jamais de mal par les temps qui courent. Si vous fouillez dans les environs, vous trouverez sans doute son corps à moins qu’on ne l’ait transporté dans la forêt et là il faudrait un grand coup de chance.
Germain ne disait plus rien. Il n’avait plus envie de poursuivre dans ces conditions et la journée avait été longue.
  Tu seras vraisemblablement convoqué à la criminelle pour qu’on enregistre ta déclaration.
  J’aurai à faire à vous ? Je n’ai aucune confiance dans les Allemands.
  Je te signale que nous faisons tous les deux partie de l’Allemagne et que tu aurais intérêt à bien intégrer ça.
  Vous vous considérez comme Allemand ? demanda le type.
  Je te ramène chez toi ?
  Vous me laisserez où vous voudrez.
  Très exactement à ta porte et tu as intérêt à avoir ton nom sur une boîte à lettres.
Ils avaient pris la direction de ce vieux quartier de Strassburg, en partie enserré par des bras de l’Ill. Les maisons possédaient, pour la plupart, des ouvertures sur leur toit pour laisser circuler l’air. Ça permettait de faire sécher le linge et même du poisson en été, ou du tabac autrefois. Ils arrivèrent au Pflanzbad.
  C’est là, fit le type, vous pouvez vérifier.
Germain s’approcha des sonnettes du 32 et y vit le nom Maechling.
  Bon, ça ira pour ce soir. A propos, sais-tu pourquoi ton quartier s’appelle la Petite-France ?
  Aucune idée, il a été bâti par les français ?
  Je te laisse jusqu’à demain pour trouver la solution. Rendez-vous à 15 heures Sängerhaus Strasse. Tu sais où c’est ?
  Oui.
  Bureau treize ! Tu demanderas l’inspecteur Beck.

Germain s’enfonça dans la nuit strasbourgeoise. Ce n’était plus le Strassburg d’il y a deux ans, surtout en ce moment où la vie se réinstallait. Mais la ville était-elle différente ? Des changements de-ci de-là, des drapeaux différents, une langue pas si étrangère que cela, la même nourriture qu’on déversait sur la ville, en attendant qu’arrivent les prochaines récoltes. La France ? Elle avait perdu cette guerre comme celle de 1870, abandonné l’Alsace et la Moselle, comme on échange quelque chose d’encombrant contre la tranquillité précaire d’une paix qu’on espère durable. Une fois de plus l’Alsace avait servi de variable d’ajustement. C’était comme ça. Il retrouva la Citroën qu’on lui avait concédée quand il était remonté. Il allait falloir expliquer sa soirée à Wachs. Il risquait de ne pas apprécier.