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Li Fet Met (Le passé est mort) (2)
Film documentaire de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan (2007, 1 h 12 mn)
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Mehmet Arikan : Pour revenir au film, il s’est imposé à nous après la lecture du livre de Franz Fanon, Les Damnés de la terre, dans lequel il explique le processus de libération des pays colonisés. Pendant que le peuple lutte pour sa libération, il ne s’éduque pas et ce sont finalement les collaborateurs des colonisateurs qui prendront les rênes du pouvoir à la libération du pays. Les mêmes ont profité et profitent du système. C’est le cas de l’Algérie, de l’Irak, de tous les pays qui ont eu leur indépendance. Les colonisateurs préfèrent confier le pouvoir à ceux avec qui ils ont des points communs plutôt qu’au peuple. L’idée était d’aller le vérifier sur place, à l’occasion du tournage de ce film. La réalité est soulignée par l’un des protagonistes : « Nous avons cru qu’après l’indépendance l’Algérie serait pour tout le monde, que nous serions sur un pied d’égalité, mais le pouvoir a été récupéré par les collaborateurs et les proches des colonisateurs. » Il est intéressant de voir la manière dont les personnes se placent dans cette histoire et se racontent cette guerre.

Nadia Bouferkas : Le fils du goumier a des difficultés à porter cette histoire. L’histoire familiale est la conséquence du choix du père qui s’est retrouvé supplétif de l’armée française. Pour la majeure partie d’entre eux, si l’armée française en a embarqué quelques-uns, les familles sont restées sur place. Aujourd’hui, cet homme demande à la France de prendre en compte le fait qu’il est fils de goumier — ou rapatrié, chaque personnage a ses propres termes pour se définir — parce que son père a trahi. La responsabilité de la France est engagée à l’égard de ces familles de goumiers qui ont littéralement été abandonnées. Cela a été un choix politique d’abandonner ces familles en Algérie. Dans une autre scène, cet homme — Rabah — nous fait visiter sa maison : un bout de terrain et des fondations. Depuis quinze ans, il construit sa maison. Plusieurs significations sont ici soulevées, explicites et implicites. Le sous-texte, l’implicite, nous renvoie à l’Algérie, à l’enracinement : la maison en construction, c’est l’Algérie, pays jeune, qui sort d’une guerre coloniale. L’Algérie est un pays qui se construit et c’est intéressant que Rabah, fils de goumier, le dise.

Mehmet Arikan : La SAS cristallise plusieurs histoires qui se télescopent. Au départ, le film devait se passer dans la famille de Nadia, mais les non-dits prenaient le pas sur la parole. Les situations vécues entre 1954 et 1962 l’ont été à nouveau dans les années 1990. En 1962, dans une même famille, il pouvait y avoir un frère dans la résistance et un autre dans l’armée française. Dans les années 1990, la même situation s’est reproduite avec un frère dans la police ou l’armée et un autre dans le maquis avec les islamistes. Et la SAS cristallise tous ces problèmes. L’histoire se répète et les gens le disent. Qui était moudjahid ou informateur pendant la guerre de libération ? Et dans les années noires ?

Les autorités algériennes portent une lourde responsabilité : ce lieu de torture, qui devait être préservé en tant que tel, est devenu un lieu de refuge. Le robinet, si l’on revient sur ce détail, montre que rien n’a été fait pour ces personnes, les pauvres, les perdants de l’histoire.
Pourquoi les femmes et les jeunes sont quasiment les seul-e-s à s’exprimer ? Ils et elles n’ont pas fait l’histoire, mais en ont hérité. Donc on ne peut avoir honte de ce que l’on a hérité. En quoi les enfants sont-ils responsables de leur père harki ou moudjahid ? La question soulevée est : pourquoi songer à ce qui divise plutôt que voir ce qui unit dans ce lieu ? C’est la boue dans laquelle tout le monde patauge alors que l’Algérie est un pays riche.

Christiane Passevant : La question du choix est primordiale. Ces personnes qui vivent à la SAS ont-elles eu réellement le choix pendant la guerre d’indépendance ? Tout le monde semble avoir été victime, les supplétifs, les autres. À un moment donné, c’est évoqué à propos d’une personne prise dans un village et forcée de s’engager. Cela a été courant à cette époque. Est-il alors question de choix ?

Nadia Bouferkas : Il n’y a pas eu véritablement de choix sinon pour les militaires qui avaient combattu en Indochine. Dans le film, il est question de goumiers et, là, il faut contextualiser. Avant la guerre, la colonisation fait des dégâts : les gens crèvent de faim, de maladie, de typhus et un jour le peuple se rebelle. Même avec peu de moyens, le peuple se rebelle. C’est la guerre, et une guerre n’est jamais simple. Des lieux comme la SAS attirent alors des gens qui meurent de faim, qui se font soigner ou viennent apprendre à lire. Des militaires se reconvertissent en assistants sociaux. Ce qui n’a pas été fait pendant cent trente ans est soudainement fait dans un contexte de guerre.

En 1957, on crée des SAS et des camps de regroupement. Le peuple des villages isolés, qui ravitaille et héberge des moudjahidin, le fait soit par obligation ou dans l’espoir de changer leur situation de dominés en participant à la future indépendance. Beaucoup ont participé à la guerre, non par idéologie, mais pour sortir du statut d’indigène, pour avoir des droits et pour leur dignité. La guerre est alors nécessaire et c’est toujours une question de survie. Ainsi, certains gagnent le maquis et d’autres rejoignent des lieux comme la SAS. Certains sont des informateurs, parfois parce que malmenés auparavant par des moudjahidin, et ralliés malgré eux à la France. C’est la guerre : la déshumanisation totale ! La plupart des gens de Laperrine n’ont pas choisi leur camp par idéologie, mais pour survivre. Et, dans ce cas, il faut parler de non-choix.

C. P. : La libération de la parole des femmes semble forte dans le film, à l’inverse de celle des hommes qui paraissent résignés. Par exemple le groupe qui parle dans un champ. Les femmes sont beaucoup plus violentes et directes. C’est aussi l’impression que j’ai eue en Algérie.

Nadia Bouferkas : Dans le film, le choix des femmes est lié au lieu. Le lieu s’écrit au féminin dès le début du film. Ce sont elles qui peuvent raconter, les femmes de supplétifs, les femmes de moudjahidin et leurs enfants. Ensuite, c’est ce que j’appelle le temps des hommes, c’est-à-dire la partie du présent, pendant la période du terrorisme. Les hommes ont dû quitter leurs fermes pour se réfugier à la SAS. Une guerre implique les hommes et les femmes, mais les femmes parlent plus facilement, au moins certaines d’entre elles. Il y a eu cependant un travail d’approche pour des relations de confiance. Ensuite fouiller leur histoire individuelle, intime, faire remonter des choses refoulées depuis des années, c’est comme appuyer sur un bouton, elles parlent et ne s’arrêtent plus. Nous avons gardé ces moments dans le film, c’est l’accouchement d’une parole. Les femmes ont une place importante dans ce film et dans ce lieu.

Il a fallu trois ans pour faire ce film. Trois repérages d’un mois et plus en Algérie, avec des temps d’écriture, de questionnements sur le contenu et la manière de traiter la parole, des moments à parler, à échanger avec tous les personnages qui témoignent dans le film.

La SAS est un lieu où des résistants et des collabos se côtoient. En 1962, les rancœurs sont lourdes : les femmes de supplétifs, habitant déjà la SAS, et les femmes de combattants s’y installant se retrouvent côte à côte ! Elles ont effectivement beaucoup de choses à dire.



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