Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Non à la guerre ! Entretien avec Philippe Aractingi (2)
Sous les bombes, film de Philippe Aractingi.
logo imprimer

Christiane Passevant : Ce qui est frappant dans le film, c’est le mélange fiction et témoignage direct. Cela donne une force au film.

Philippe Aractingi : Je n’aime pas les catégorisations, documentaire, fiction, docu-fiction… Pour moi, c’est un film. Le film touche-t-il ou non ? C’est ce qui est important. Mais c’est un genre nouveau, même si Rossellini [1] a tourné dans les mêmes conditions, les caméras de l’époque lui permettaient autre chose.


Si l’on veut parler de nouveau réalisme, peut-être est-ce un nouveau réalisme vidéo, dans le sens où la caméra vidéo permet d’aller beaucoup plus vite et plus proche du réel que les caméras 35 mm. C’est un genre différent. Je suis fier d’avoir créé, volontairement ou involontairement, une grammaire nouvelle. Cependant, je dois garder du recul et me souvenir que ce n’est que la couverture d’un message réaliste et pro-victimes contre la guerre. C’est cela l’essentiel, en dehors de la forme qui est novatrice.

Raffaele Cattedra : Sur le témoignage, vous l’avez dit de manière explicite à la présentation du film, comment avez-vous tourné, comment avez-vous gardé cette authenticité ? Avez-vous tourné en étant entouré d’équipes étrangères de reportage ? Dans le débarquement des forces de l’ONU, françaises et italiennes, c’est un tournage ou tournez-vous la réalité ?

Philippe Aractingi : Les images de guerre du début — les bombardements — sont des images d’archives achetées à un cameraman qui a filmé un village constamment bombardé. Je ne vais pas dire comment j’ai cuisiné le film, c’est mon secret, mais ce sont des décors réels. La philosophie du film a été : nous subissons une guerre sans avoir eu part à la décision de faire cette guerre. Nous n’irons pas contre les événements pour réaliser une fiction dont l’univers est intérieur, mais se passe à l’extérieur. Nous ferons avec les événements, pour vivre avec eux. Les dix premiers jours, nous avons tourné des scènes de fiction pure pour installer les personnages, pour les découvrir pendant leur construction.

C’est pendant le tournage d’une scène de fiction pure que nous avons entendu un hélicoptère venir au loin. J’ai appelé des journalistes et j’ai appris que les Italiens débarquaient à cet endroit, ce qui n’était pas initialement prévu. Alors, nous avons installé la caméra et préparé notre séquence en fonction des atterrissages. Le décor était réel, gratuit, avec un hélicoptère qui atterrissait toutes les quinze minutes. Mais personne ne comprenait ce que l’on faisait, avec une actrice, au milieu de l’effervescence de l’ONU et de tas de caméras de reportage. Cela gênait et il a fallu être hyperréactif.

Quand j’avais 16, 17 ans, je faisais du reportage, des photos. Des journalistes venaient et nous donnaient de la pellicule en nous disant de photographier lorsqu’il y avait des bombardements pour vendre les clichés. Et nous, un peu rapaces, adolescents et stupides, nous allions faire du « news ». J’ai photographié ainsi beaucoup de morts jusqu’au moment où j’ai compris ce que je faisais et j’ai abandonné mon métier de reporter de guerre. J’ai alors fait du documentaire, avec plus de recul, et j’ai compris que « l’autre » n’était pas aussi mauvais que ça. J’ai ensuite fait une étude sur le mélange documentaire et fiction. J’ai écrit de nombreux scénarii, en ai étudié la structure et j’ai suivi des cours d’improvisation jusqu’à la réalisation de mon premier long métrage : Bosta.  [2] Je me suis alors demandé pourquoi j’avais perdu tout ce temps avant de faire ce qui me plaisait réellement et me faisait vibrer de l’intérieur : tourner de la fiction et diriger le jeu des comédiens et des comédiennes.

Quand la guerre a éclaté, j’ai commencé un film d’un autre genre et j’ai alors compris que ces techniques, apprises au long de toutes ces années, me servaient. Par exemple, au moment du débarquement des militaires de l’ONU, j’ai immédiatement su où placer la caméra et j’ai dit à la comédienne de marcher au milieu du débarquement, du va-et-vient des soldats et des journalistes, et la caméra l’a suivie. Il n’était évidemment pas question de recommencer le plan. En outre, il fallait structurer une histoire avec ces improvisations. Et ces vingt ans d’apprentissage, de carrière disparate, se sont en quelque sorte concentrés dans cette réalisation, cette fabrication différente.

Laure Méravilles : Une place importante est faite à l’information et aux journalistes dans le film ?

Philippe Aractingi : C’est l’une des guerres les plus médiatisées du monde. Pendant tout le tournage, nous étions face à des équipes de télévision qui faisaient des reportages et nous nous sommes posé la question du regard du cinéaste sur la situation. Le second questionnement a porté sur la vision de la guerre à travers les médias. À Beyrouth, on est déprimé seulement en regardant la télé. À la montagne, on n’entend rien, mais on est pris par le flot d’informations et il est intéressant de se positionner par rapport à tout ça.

Larry Portis : À qui ce film est-il destiné ? Le film est-il nécessaire pour les populations libanaises et arabes pour mieux comprendre la situation au Moyen-Orient ? Le message, s’il existe, est important pour les pays occidentaux d’un point de vue humaniste, comme vous l’avez dit, mais sur le plan politique ? Dans un film de ce genre, même en soulignant que « l’autre » est aussi mauvais, faut-il désigner les responsables de l’injustice que représente la guerre ?

Philippe Aractingi : Des guerres, j’en ai vécu beaucoup et je suis incapable de dire qui était le bon et le méchant en 1983. Je ne sais plus. D’une certaine manière, la logique de la guerre est la logique d’une politique non aboutie, de gens qui ne savent pas discuter. Ils doivent aller vers le conflit, un conflit sanglant où les morts ne sont pas ceux qui étaient visés. Israël fait une guerre contre le Hezbollah et, finalement, détruit le Liban. Mais l’armée israélienne a-t-elle détruit le Hezbollah ? L’armée israélienne a combattu l’armée libanaise, mais l’a-t-elle détruite ? Les populations ont souffert et, là, se pose la question de l’utilité des guerres. C’est le message central des guerres.

Le film a été présenté dans trois festivals et a obtenu cinq prix jusqu’à présent, dont deux à Venise, celui des droits humains, ce qui lui donne le label apolitique. Il a obtenu aussi des prix du public, de personnes qui ne sont pas « bousillées » dans la tête et sont dans l’émotionnel. Le choix était de faire un film qui s’adresse à l’émotionnel, pas au cérébral. Un documentaire explique les choses : dire, c’est comprendre, et comprendre n’est pas nécessairement agir. On sait que la planète se réchauffe et que fait-on ? Mais peut-être l’émotion peut-elle faire réagir de manière différente. J’ai voulu montrer ce qu’est la guerre, de manière crue, sans le voyeurisme habituel. Cela touche à l’universalité qui n’a pas de frontière.

Au niveau du monde arabe qui connaît l’articulation de ces guerres, je leur dis : « Vous avez oublié le sud du Liban. » Le Sud est le talon d’Achille du Liban et tous les gouvernements, l’un après l’autre, oublient de prendre en compte qu’une partie de la population vit dans cette région du pays et qu’il est nécessaire de sécuriser cette région. Je dis également qu’il faut cesser d’accuser le Hezbollah d’avoir déclenché cette guerre en enlevant deux ou trois soldats israéliens, ou Israël qui a lancé une contre-attaque. Il faut cesser de rester dans l’instantanéité de juillet 2006, il faut réfléchir plus profondément à cette guerre. D’où l’évocation fugitive du problème de l’ALS. Le problème est enraciné dans l’histoire et n’a toujours pas trouvé de solution. Sans solution, sans réflexion, le problème ressurgira dans dix ans. Le message politique est clair pour qui connaît les tenants et aboutissants de la situation géopolitique libanaise.

Tout est politique dans le monde arabe. L’esprit est filtré par la politique, par des appartenances multiples : « Je suis sunnite, je pense comme ça », « Moi chiite et je pense autrement », etc. Je dis à tout le monde : « Je vous emmerde ! » Les guerres ne sont pas des appartenances et de la géopolitique, ce sont des gens qui sont en train de mourir inutilement et aucune cause ne peut permettre cela.

Notes :

[1Allemagne année zéro (Germania anno zero) est un film italien réalisé par Roberto Rossellini, sorti en 1948.

[2Bosta (l’autobus), succès au Liban, est un film musical.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.39