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Le système Poutine (2)
Analyse d’une personnalité autoritaire dans le contexte géopolitique actuel
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Christiane Passevant  : Finalement, Poutine est un dictateur et non un serviteur des oligarques ?

Jean-Michel Carré : Il n’est absolument pas un serviteur des oligarques. C’est même une des choses qu’il lui reste à faire, se débarrasser des oligarques du temps de Eltsine. Certains sont en exil, comme Boris Berezovski et Vladimir Gouzinski, d’autres sont emprisonnés, comme Mikhail Kodorkovski (ex PDG de Ioukos). Même si certains des oligarques ne font pas de politique, Poutine n’aime pas ces gens. Dans les entreprises, partout, il y a des gens du KGB/FSB qui dirigent les conseils d’administration. La prochaine étape est de virer les derniers oligarques pour ne compter que sur son clan, du KGB ou de Saint Péterbourg. On voit déjà des hommes comme Vladimir Potanine, qui est dans l’aluminium, déclarer qu’il ne voit aucun problème à ce que ses actions appartiennent à l’État russe. Il sait évidemment qu’en cas de refus, il aura des contrôles fiscaux sur le dos. Comme tout a été illégal pendant l’enrichissement de ces oligarques et que Poutine a des dossiers sur chacun d’entre eux, il peut les faire tomber quand il le veut.

Poutine les garde en attendant qu’une nouvelle génération soit prête à prendre la suite. Le fils du vice-Premier ministre, Sergueï Ivanov [1], celui de Dimitri Medvedev [2], ont 30 ans et sont dans les conseils d’administration de Gazprom et de la plus importante banque russe qui gère les autorisations pour l’industrie militaire et les exportations dans le monde. Ils sont allés à l’école du KGB, dans la section Pétrole énergie. C’est la nouvelle génération, issue du KGB et formée par leurs parents, qui est occidentalisée, parle anglais, voyage à l’étranger et connaît l’économie

C. P.  : En dehors de la diffusion sur France 2, quelle est la distribution du film ?

Jean-Michel Carré : La diffusion du film correspond aux élections en Russie et le film pourra contribuer à une meilleure compréhension de la situation en Russie. Le film a déjà été projeté dans certains pays, en Belgique, en suisse, en Israël, en Finlande, en Suède, en Ukraine… Dès le départ, grâce au Koursk, l’Allemagne par exemple est entrée dans la coproduction et cela nous a permis d’obtenir les archives, de travailler sur la durée, de rencontrer beaucoup de personnes, de voyager. Aujourd’hui, le film est vendu a près de quarante pays. Les pays baltes ont acheté le film. C’est important que ce film soit vu car aucun film n’existe dans ce cadre du système et sur une période étendue. Il ne passera évidemment jamais à la télévision russe, mais déjà une version russe est faite et la diffusion de milliers d’exemplaires DVD se fera sous le manteau. C’est très gratifiant de savoir que ce long travail sur le système Poutine ne sera pas seulement destiné aux Occidentaux, mais aussi aux Russes et peut devenir un outil de combat. Beaucoup de Russes nous ont dit l’importance de ce film pour eux, car, pour la première fois, ce n’est pas un regard occidental porté sur la Russie. Cela fait huit années que je vais en Russie, que j’essaie, grâce aux contacts, aux réseaux, de comprendre les paradoxes, les contradictions dans cette population et pourquoi elle en est là aujourd’hui, pourquoi un homme comme Poutine est au pouvoir.

Ce n’est pas un film contre Poutine, c’est un film pour réfléchir sur le personnage et se questionner sur les leaders dans le monde, sur Bush qui est aussi dangereux et bien d’autres. La situation est que l’on se retrouve dans une situation de guerre froide, que les deux blocs existent à nouveau, que des événements peuvent se passer dans la périphérie et que l’on ne peut pas savoir où cela peut aboutir. Poutine est peut-être le seul à avoir la capacité de s’opposer à l’hégémonie états-unienne, mais cela augure des tensions par pays interposés, dans la périphérie comme pendant la guerre froide. C’est une guerre économique, idéologique parce que Poutine a une intelligence de la géostratégie. Ce qu’il se passe en Amérique latine, les liens avec la Chine font que la diplomatie russe redevient active. Ce film permettra de décrypter la situation en Russie, l’information dense faite par les journalistes correspondants dans ce pays. En 90 minutes de film, on peut donner une information globale et permettre ensuite d’analyser les informations et les événements avec plus d’acuité.

C. P.  : Le plan de Poutine arrivant au Kremlin, applaudi par un nombreux public, le contentement qu’il est possible de lire sur son visage d’habitude impavide, cette consécration du pouvoir… Le montage et le choix de ce plan n’est pas un hasard ?

Jean-Michel Carré : C’est une image symbolique, c’est l’arrivée d’un nouveau tsar. J’ai joué avec cette image, qui date de 2000, et ces milliers de courtisans — il fait plus d’un kilomètre à travers le Kremlin -, d’oligarques qui l’applaudissent. Et au montage, j’ai inséré une image en noir et blanc de personnes qui applaudissent de la même manière, mais c’est durant un comité central de l’époque soviétique. On est toujours dans le même système, mais plus pervers et plus fort, même si des milliers de personnes ont souffert du régime soviétique. Aujourd’hui, Poutine a compris que l’on pouvait encore davantage manipuler les gens et, avec ce plan de coupe, j’ai voulu faire ce rappel en début de film à l’homme soviétique. Dans le film, on suit ensuite le parcours d’un homme qui devient un des grands chefs du monde.

C. P.  : Pour tes prochains films, tu vas travailler sur le pouvoir ?

Jean-Michel Carré : Exactement. Je prépare une série de trois films sur le pouvoir. Je vais essayer de condenser parce qu’on pourrait faire vingt films sur le pouvoir. Il est vrai qu’en travaillant sur Koursk, un sous-marin en eaux troubles et sur le Système Poutine, j’ai été confronté à un maître du pouvoir. Pendant huit ans, j’ai pu voir quel était ce personnage et analyser le danger que représentait ce type de personne. Cela m’a donné envie de revenir sur l’historique du pouvoir, en trois étapes, en partant de l’âge de Neandertal pour analyser les premières étapes, les premières marques du pouvoir. Et jusqu’à aujourd’hui où, peu à peu, un type de pouvoir se met en place, au niveau politique, économique, médiatique pour contrôler la société. Cela passe inaperçu. Malheureusement c’est la société vers laquelle on va.

Notes :

[1Sergueï Ivanov : vice-Premier ministre en charge de l’industrie de défense et de la diversification de l’économie civile depuis le 15 février 2007. Il a été ministre de la Défense du 28 mars 2001 au 14 novembre 2005 et vice-Premier ministre affecté à la Défense et au complexe militaro-industriel du 14 novembre 2005 au 15 février 2007.

[2Dimitri Medvedev : homme politique russe nommé le 14 novembre 2005 premier vice-Premier ministre affecté à la mise en œuvre des projets nationaux et prioritaires par Vladimir Poutine. Il était auparavant chef de l’administration du Kremlin. D’après les analystes, Medvedev est le plus probable successeur désigné de Vladimir Poutine.



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