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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Raoul Vaneigem
Hommage à André Aubry
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Texte envoyé par Raoul Vaneigem au premier colloque international
« In Memoriam André Aubry », qui s’est tenu à San Cristobal de Las Casas,
Chiapas, du 13 au 17 décembre 2007.

Ceux qui luttent pour l’émancipation de l’homme et la fin de l’oppression
marchande n’ont pas besoin de se connaître pour se reconnaître. Ma brève
rencontre avec André Aubry a suffi pour me confirmer que partout dans le
monde s’élèvent des voix capables de rompre le formidable silence qui
condamne chacun à l’isolement et à la peur dans le seul but de lui
obscurcir la conscience et de l’envoyer grossir le troupeau des résignés.

André Aubry a été l’un de ces amis qui m’ont aidé à mieux connaître le
mouvement zapatiste et qui m’ont incité à poser la question : « Quelles
leçons pouvons-nous tirer de l’expérience zapatiste en Europe ? » Pourquoi
l’Europe ? Parce que, se targuant d’être le berceau de la démocratie, elle
en est devenue le cercueil ; elle l’étouffe sous le couvercle de la
corruption. Parce que les libertés commerciales foulent aux pieds les
libertés de l’être humain. Parce que, dans des pays où il n’y a ni
paramilitaires, ni escadrons de la mort, ni assassinats politiques, les
exploités se résignent, ils s’aplatissent, ils rampent comme s’ils étaient
encore sous la botte de ces redoutables tyrannies qu’hier ils n’hésitaient
pas à combattre courageusement. Disons-le : jamais, en Europe, la menace
militaire et policière n’a été aussi dérisoire et jamais n’a régné à ce
point parmi les masses une servitude volontaire qui la rend presque
inutile, car la plupart courbent l’échine sans qu’il soit besoin ni de
bâton ni de carotte. Parce que, enfin, le culte de la rentabilité, de la
marchandise, de l’argent à tout prix brise l’élan d’une solidarité, d’une
rébellion, d’une générosité, d’un instinct de vie et d’un sens humain dont
la Commune de Paris, les collectivités anarchistes de la révolution
espagnole et le mouvement des occupation de Mai 1968 ont inscrit la marque
indélébile dans notre histoire.

Les bons esprits ne manquent jamais de nous rappeler que les armées de la
bourgeoisie ont écrasé la Commune, que le parti stalinien a détruit les
collectivités espagnoles, que la montagne de Mai 68 a accouché d’une
génération de rats bureaucratiques et affairistes très prisés par l’État
et les multinationales. Le prétendu devoir de mémoire, qui nous enseigne
les horreurs du passé, les guerres, les massacres, la sainte Inquisition,
les pogromes, les camps d’extermination et les goulags, perpétue le vieux
dogme d’une impuissance congénitale de l’homme à vaincre le mal, à
s’affranchir de l’oppression séculaire. On veut nous faire croire que
l’homme est un esclave, incapable de créer sa propre destinée ; qu’il est
condamné à n’être qu’un rouage dans la machine économique qui écrase le
vivant pour en faire jaillir du sang et de l’argent. Alors que les
idéologies des partis et des groupuscules se sont vidées de leur substance
et ont laissé place à un clientélisme politique calqué sur les campagnes
promotionnelles des supermarchés, on nous ressert leurs cadavres comme une
nouveauté. Ce qui a démontré sa nuisance par le passé revient comme un
remugle d’égout : le libéralisme, cette imposture qui identifie la liberté
individuelle à la prédation ; le nationalisme, fauteur de guerres ; le
fanatisme religieux ; les détritus du bolchevisme ; les nostalgiques du
fascisme. Après quoi, on décrète que l’homme n’apprend rien et recommence
les mêmes erreurs. Mais c’est seulement de l’histoire de leur inhumanité
que les hommes ne tirent guère de leçons. S’ils réitèrent, dans une
parodie à la fois ridicule et sanglante, les pires aberrations du passé,
c’est que tout est mis en œuvre pour leur faire oublier ce que, de siècle
en siècle, ils ont osé entreprendre pour tenter de vivre mieux.

J’appelle défaite l’étouffement des libertés individuelles par
l’individualisme libéral, par le mensonge du nationalisme identitaire, par
l’imposture du prétendu communisme, par le socialisme et la démocratie
corrompue, par la dictature des libertés économiques. Je n’appelle pas
défaite la Commune de Paris écrasée par les Versaillais ; les conseils
ouvriers et paysans liquidés par Lénine et Trotski ; les collectivités
libertaires espagnoles détruites par les staliniens. Car ce que la liberté
de vivre a construit et que les armes de la mort ont apparemment vaincu
renaît sans cesse. C’est de son inachèvement que nous devons tirer les
leçons car il nous appartient d’aller plus avant.

Ma façon de rendre hommage à André Aubry, de saluer le combat d’Oaxaca,
d’affirmer ma solidarité avec la lutte des zapatistes, c’est de contribuer
à une prise de conscience universelle, c’est de rappeler qu’il existe en
chacun une vrai vie, une vie qui veut s’épanouir, une vie pleine de
créativité, capable de briser la formidable machine économique qui nous
brise, mais est aussi en train de se briser elle-même.

Il n’y a pas de plus grand plaisir et, partant, d’efficacité mieux assurée
que d’améliorer notre vie quotidienne, en sachant que partout dans le
monde des millions d’êtres sont guidés par la même passion, même si les
puissances de l’argent mort emprisonnent les opprimés dans le désespoir et
la résignation. Agir sur notre environnement en sorte qu’il favorise notre
existence quotidienne, c’est œuvrer en faveur de l’humanité car nous
savons que le bonheur d’un seul n’est rien s’il ne vise au bonheur de
tous.

J’ai la conviction que la violence du vivant balaiera la violence de
l’oppression marchande. Je n’ai pas la prétention du « Venceremos !, » je
souhaite seulement que s’affirme de plus en plus en chaque femme et en
chaque homme ce « Queremos vivir » qui est le cri spontané de l’enfance.
C’est de cette enfance-là que naîtra l’enfance du monde auquel nous
aspirons.

Raoul Vaneigem,

décembre 2007.

Source : Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) de Paris : http://cspcl.ouvaton.org/article.php3?id_article=532



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