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Publié dans le supplément "Spécial mouvement dit anti-CPE" du n°33 de CQFD, 15 avril 2006.

Décidément !... Coïncidant presque jour pour jour avec la fin prévue des trois mois d’état d’urgence décrétés cet hiver pour conjurer la flambée des banlieues, voilà que la jeunesse pète de nouveau à la gueule du gouvernement. D’une colère incontrôlée comme le fut l’incendie de novembre, on est passé aujourd’hui à un autre séisme social. En apparence balisé d’un côté par l’ennui désespérant des cortèges syndicaux et de l’autre par le repoussoir des « casseurs », le mouvement anti-CPE a foisonné de rencontres et de débats imprévus. La richesse de ce mouvement ne réside ni dans le nombre de participants aux « temps forts » syndicaux, ni dans la casse télégénique. Elle est exactement entre les deux. Cet entre-deux est ignoré par les journalistes et les dirigeants. Tant mieux. Cette richesse est invisible si on ne s’y plonge pas, si on n’y participe pas. En restant isolé, en ne s’informant qu’à travers les écrans, on peut aisément passer à côté. Mais tous ceux qui s’en sont mêlés ont pu goûter à l’esprit de ce printemps : lucide et combatif, ironique et généreux, massif et hétéroclite, insolent et tacticien, urgent et vagabond, curieux du passé et inventif...

En face, le pouvoir est tellement armé (juridiquement, policièrement, médiatiquement...), qu’il s’est cru capable de retourner la réalité à son seul profit. Ce faisant, il n’a fait que multiplier la confusion et la méfiance. Mais du dégoût et de la paralysie, les gens sont passés à la prise de parole et à l’action. Et le pouvoir se raidit et se liquéfie dans un même geste ubuesque. « Et si on reparlait de la grippe aviaire ? », suggèrait Le Journal du Dimanche du 2 avril, sonnant ainsi le rappel du couvre-feu médiatique. Pour eux, il s’agit de refouler cette insurrection civile contre la mal-vie en quatre ou cinquième position des « sujets d’actu ». Le blocage de l’économie envisagé par cet esclandre anti-précarité ne doit surtout pas s’étendre, car il ébauche une série de dangereuses convergences. D’abord, celle de l’angoisse partagée par tous avec le plaisir de se réapproprier collectivement l’espace public. Celle des étudiants avec les lycéens des quartiers populaires. Aussi la confrontation de la pratique des assemblées avec l’abstraction de la représentation politique. Le débat ouvert entre la non-violence et l’action radicale. La complicité de parents avec leurs gosses, qu’il est hors de question de laisser tout seuls face au cynisme et à la brutalité du système. La jonction des jeunes avec des salariés désireux de passer outre le cloisonnement corporatiste. Les retrouvailles du mouvement ouvrier avec la critique du travail. La rencontre de revendications sectorielles avec l’idée d’un blocage généralisé. Ou de la défense des acquis sociaux avec la critique de la croissance... Et surtout le télescopage de l’amère sensation de se battre le dos au mur contre une détérioration inexorable des conditions de vie avec le sentiment qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, on peut faire sérieusement reculer l’ennemi...

À Poitiers, des gars de la Conf’ paysanne ont apporté des bottes de foin sur les barrages lycéens. Des agriculteurs ont ravitaillé les étudiants de la fac de Bordeaux, toujours occupée malgré les vacances. Sur le site pétrochimique de Lavéra, certains camionneurs, retardés par un blocage filtrant, suggéraient à ceux qui les retenaient « en otage » la possibilité d’un blocus total : « Comme ça on serait obligé de pas aller bosser et on resterait avec vous... » Tous les soirs, on se dit que le soufflé va retomber, que les leaders autoproclamés ont sonné la fin de la récré, que le couvercle du fatalisme et du repli sur soi va se refermer. Mais jusqu’à présent, le lendemain nous a apporté son lot de bonnes surprises. Ce début de printemps va laisser des traces.



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