Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Christiane Passevant
« La guerre continue et n’est pas encore terminée » (1° partie)
Conscience politique et talents multiformes à travers le cinéma libanais
logo imprimer

En octobre 2003, le festival du film méditerranéen de Montpellier a présenté un vaste panorama du jeune cinéma libanais, des courts et longs métrages, des documentaires, des films d’animation et même du cinéma expérimental. Tout un panel de jeunes cinéastes qui illustrent la complexité du Liban et sa diversité tant dans son expression culturelle que sociale. Des démarches cinématographiques classiques ou innovantes à travers près de quarante films, hélas peu ou pas distribués [1], de jeunes talents et de talents confirmés.

Terra incognita (2002, 2 h) [2] de Ghassan Salhab évoque la situation conflictuelle et la tentative de reconstruction de ses personnages et de Beyrouth que le cinéaste choisit comme fil rouge et fond de scène du récit. Beyrouth encore avec Ziad Doueiri [3] et le fameux West Beyrouth (1998, 1 h 45 mn) [4] qui retrace l’évolution de la guerre civile à travers le regard de trois adolescents qui refusent cette violence. Avec West Beyrouth, son premier long métrage, Ziad Doueiri se place à la jonction du film d’auteur et du film populaire.

Cinéma populaire ou cinéma d’auteur, la création cinématographique libanaise est en permanence sous l’influence d’un drame social et politique inoubliable.

Seize années de guerre civile ont marqué la mémoire collective libanaise bien que les causes et les conséquences soient encore recouvertes des décombres d’une histoire mal élucidée. Beyrouth y joue le rôle central et emblématique d’un espace de rencontres, d’antagonismes et de tensions. Le paradoxe est présent à chaque coin de rue : la liberté et l’oppression, la vie et la mort, la violence comme facteur commun.

La mémoire a un rôle prépondérant dans la création cinématographique si l’on en juge par les films qui ne cessent de questionner une histoire officielle et les vides béants laissés par un conflit encore à vif. Par exemple Khiam (2000, 52 mn) de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas [5], excellent documentaire sur le centre de détention créé par Israël dans la « zone de sécurité » au sud du Liban et géré par l’Armée du Liban-Sud, milice supplétive collaborant avec l’armée israélienne. Six prisonniers témoignent de l’humiliation, de la torture, de la situation des prisonniers dans ce lieu de non-droit. Autre regard sur le sud du Liban, zone en guerre perpétuelle, et le déchirement de sa population piégée, Entre deux fronts (2002, 53 mn), de Katia Jarjoura, qui retrace l’itinéraire de quatre personnes obligées de choisir entre collaborer avec l’occupant israélien, c’est-à-dire se rallier à l’ALS, et rejoindre la résistance et le Hezbollah. La lutte, la détention, l’évasion avec une fiction poignante, Tous pour la patrie (2002, 29 mn), de Fadi Kassem. Autre réflexion sur la lutte avec Jusqu’au déclin du jour (2000, 1 h 10 mn), de Mohamad Soueid, qui revient sur son engagement et celui de ses amis étudiants dans la résistance palestinienne (Fatah Student Squad for Revolution) où l’on peut néanmoins regretter le manque de repères historiques dans les allusions aux faits. « C’est mieux de mourir opprimés qu’oppresseurs », dit l’un des personnages, ce qui en dit long sur la violence vécue et l’influence sur la société. Autre perspective, celle de Zeina Sfeir avec Pied de nez à la guerre (2001, 30 mn) et ce constat : « J’observe le Liban d’aujourd’hui : des mentalités héritées, des nostalgiques de la guerre, des jeunes plus enthousiastes que ceux de 1975. La guerre continue et n’est pas encore terminée. »

Dans le cinéma et la littérature sont posées les questions fondamentales du déchirement libanais, questions contournées, biaisées le plus souvent dans les discours des dirigeants politiques. Le sujet de la guerre civile est en effet traité dans les films depuis des perspectives fort éloignées de l’histoire officielle. La volonté de mémoire et de critique est opposée à l’oubli annoncé d’un conflit qui a duré plus de quinze ans. Pour les cinéastes, il ne s’agit ni de repli ni de choisir un camp, mais de mettre en images, en son, en paroles des faits effrayants qui dépassent l’idée même de la barbarie. « De quel côté es-tu ? » « Nous ne sommes nulle part, semblent dire les cinéastes, mais nous voulons comprendre pour que cela ne recommence pas. »

Les films donnent la parole aux individus, privilégient l’intime dans le ressenti de la violence. Seule avec la guerre (2000, 58 mn), de Danielle Arbid [6], tourné à Beyrouth, en illustre l’un des aspects. Comme d’ailleurs Conversation de salon (2003, 9 mn 23 sec.) [7], premier film court métrage d’une série tournée en caméra fixe qui, en laissant libre d’expression les personnes filmées, pénètre dans leur intimité et entraîne, avec le rire et l’émotion, une réflexion sur la guerre et la société.

Et les disparus ? Le phénomène est important et reste une plaie ouverte où la mémoire tient une place essentielle. Abdo (2002, 25 mn), de Tania El Khoury et Ajram Ajram, est la quête d’Ajram sur les traces de son frère, disparu au sud du Liban au début de la guerre, et de son passé. Film émouvant et original sur un sujet rarement évoqué [8].

Notes :

[1La distribution au Liban concerne en majorité les films états-uniens et 10 % de films européens. Les films distribués sont en priorité commerciaux.

[2Ghassan Salhab vit entre la France et le Liban. Terra incognita est son second long métrage et Beyrouth fantôme (1998) le premier. Voir article sur le Dernier Homme (2006) où Beyrouth est aussi un « personnage » du film.

[3Ziad Doueri a travaillé aux États-Unis, comme technicien et assistant sur des films indépendants, notamment pour Quentin Tarantino : « Mon expérience technique aux États-Unis porte sur une soixantaine de longs métrages. J’étais surtout intéressé par le cadre, mais j’ai aussi travaillé comme machiniste, électricien, décorateur. J’aime tous ces métiers, mais j’étais particulièrement attiré par le cadre et l’image. C’est seulement en 1996-1997 que je suis passé à la réalisation. » Lila dit ça (2004) est son second long métrage, qui, hélas, est resté trop peu sur les écrans.

[4Ziad Doueiri est parfois considéré comme représentant du renouveau du cinéma libanais pour avoir dynamisé la création cinématographique après la guerre civile. Il est emblématique à la fois d’une expression internationale et moyen-orientale. Cette caractéristique, commune à plusieurs réalisateurs et réalisatrices de sa génération, illustre une tendance cinématographique très intéressante. Outre l’expression du talent de Ziad Doueiri, West Beyrouth reflète aussi le déchirement d’une guerre civile qui a duré plus de seize ans et domine encore les esprits.

[5Cinéastes, documentaristes, ils enseignent aussi à Beyrouth, Joana Hadjithomas l’écriture de scénario et Khalil Joreige la vidéo expérimentale. Autour de la maison rose (1999) est leur premier long métrage. Le second, A Perfect Day (2006, 1 h 28 mn), a obtenu de nombreux prix.

[6Seule avec la guerre a obtenu le léopard d’argent au Festival de Locarno (2000) et le prix Albert-Londres audiovisuel (2001), entre autres récompenses. Aux Frontières (2002), film documentaire tourné autour d’Israël sans jamais y entrer, est une parabole de la situation au Moyen-Orient. En 2004, Dans les champs de bataille est son premier long métrage de fiction. Film intime sur une adolescente vivant dans un environnement de conflits et de violence, sur les plans familial et social. La perte de repères que cela engendre et les frustrations sont admirablement traduites dans le film, de même que cet univers secret de la fin de l’enfance. Dans les champs de bataille a été présenté à Montpellier, au 26e Festival du film méditerranéen et est sorti en salle en 2005.

[7Danielle Arbid a continué l’exercice en tournant d’autres Conversations de salon (2004, 28 mn) selon le même procédé. Présentées en 2004 au festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, ces Conversations sont réflexion ironique et tendre sur la société libanaise, son rapport à la guerre civile, à la politique… Où l’on peut rire de sujets graves, parfois dramatiques, de l’humour grinçant et irrésistible. « J’ai filmé ces femmes bourgeoises, issues pour certaines de ma famille, en train de se (de vous) raconter leurs vies tourmentées en trois actes : le pays, les maris et la famille. »

[8La question des disparus est en effet rarement évoquée, pourtant il y aurait près de 20 000 personnes disparues, enlevées, otages, exécutées, dont les familles ne savent toujours rien. En 2006, le second long métrage de Khalil Joreige et de Joana Hadjithomas qui, comme pour Ziad Doueiri ou Ghassan Salhab, met en vedette la ville de Beyrouth, parle de cette souffrance, des guerres successives. Il semble que le cinéma et la littérature soient parmi les seuls espaces où la question des disparu-e-s soit traitée. Imane Humaydane-Younes, journaliste et anthropologue, y a consacré une thèse, reprenant les récits des familles de disparus. Elle est aussi l’auteure de Ville à vif, remarquable roman paru en français en 2004, qui brosse quatre portraits de femmes dans la guerre civile de 1975 à 1991.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.39