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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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À MAÎTRE DE MORO-GIAFFERI

L’atmosphère de la salle des assises est pesante, angoissée.

Le jury a rendu un verdict affirmatif.

Les gardes ramènent les accusés dans le box.
Dans le lourd silence, le président laisse tomber les sentences.

Sentences de mort, de bagne, de réclusion... Tout ce
qui suit, efforts suprêmes de la défense, conclusions, protestations,
appels à la miséricorde, colères, faiblesses ou cynisme,
tout cela semble vain comme le désespoir.

C’est fini.

La salle se vide des amateurs de sensations d’assises.
Les gardes évacuent les condamnés.

Par les degrés d’un colimaçon de pierre qui n’en finit plus,
la caravane enchaînée descend à la Conciergerie.
Le froid du hall dallé tombe sur « les épaules.
Les condamnés s’arrêtent sur un signe du directeur.

L’appel commence :

« Un tel ?

- Présent.

- À quoi êtes-vous condamné ?

- À mort...

- Un tel, un tel, un tel... »

Chacun répond par la condamnation qui vient de le frapper,
puis est dirigé vers la cellule qu’on lui a réservée.

Les pas sur les dalles sonores, le grincement des serrures, les
portes qui claquent, les ordres brefs, les réponses gouailleuses
ou apeurées, l’écho qui se plaint comme s’il ne pouvait fuir,
tout contribue à parfaire l’impression d’abandon définitif.
L’appel est terminé.

Dans chaque cellule, le déshabillage commence. Les gardiens
inventorient les effets civils, puis font endosser au
condamné le rude et infamant costume pénal.

Tout est bien fini.

De Profundis.

Les gardiens ont garrotté le condamné à mort dans une
camisole de force, de crainte qu’il n’attente à ses jours.

Car il est condamné à avoir la tête tranchée sur une place
publique, et non pas à mourir simplement, surtout pas
d’une mort de son choix.

Le condamné à mort ne sera plus jamais seul.
Toujours, à ses côtés, deux gardiens lui tiendront compagnie,
de jour et de nuit, toujours témoins de ses moindres
gestes, attentifs à ses plus futiles propos, prêts à appeler à la
moindre suspicion.

Alors le condamné tombe dans une sorte d’engourdissement
léthargique. L’effort nerveux a été trop soutenu, trop
intense, trop long. Les longs mois de prévention l’ont mis à
rude épreuve. Les débats des assises l’ont abruti. La condamnation
l’a assommé. L’épave garrottée gît maintenant sur son
grabat, insensible à tout. Les derniers bruits de la ville forcent
péniblement les murs de la prison séculaire et bercent son
sommeil, si proche, déjà, de la mort qui vient.

Sur leurs chaises de bois dur, les gardiens surveillent...

Soudain, des bruits. Ce n’est que le départ pour la Santé.

On
extrait le condamné de sa cellule et on le monte dans la voiture
cellulaire qui l’attend dans la cour. Des policiers montent avec
lui dans la triste voiture pour le dernier voyage à travers la ville.

Ces hommes rudes ont maintenant des attentions délicates
pour le décapité de demain. Ils l’incitent au courage, à l’espoir.

Ainsi devisant, on arrive à la Santé. Dans la cour, le
personnel est au complet. Une sorte de solennité funèbre
marque les visages. On descend le condamné avec des précautions
d’infirmières. On lui enlève la camisole de force, et
aussi ses vieux effets de la Conciergerie. Il est maintenant
dans une vaste cellule, tout nu, au milieu d’une douzaine
d’hommes, directeur, médecin, policiers et gardiens. Nu
comme il est, on n’a pas encore confiance. Il peut receler en
lui quelque poison ou quelque arme minuscule, avec quoi
il pourrait mettre fin à ses jours. Pas de cela, condamné.

Tu
dois mourir à la guillotine, pas autrement.

Les gardiens infirmiers, experts en l’art de fouiller les
hommes nus, commencent leur besogne.

« Baissez-vous. Toussez. Plus fort. Relevez-vous. Toussez.
Ouvrez la bouche. Écartez les bras, les doigts, les jambes... »

Les infirmiers palpent, écartent, sondent, regardent dans
la bouche, sous la langue, dans les oreilles, entre les orteils,
partout. Aucun orifice n’échappe à leur science. Et tout cela
gentiment, comme une sœur d’hôpital à un blessé.

On apporte ensuite un costume pénal tout neuf au
condamné. On le lui endosse, non sans l’avoir au préalable
examiné encore sur toutes les coutures, un tailleur complice
pouvant y avoir caché quelque objet libérateur.

Sa cellule est absolument nue.

Mais le directeur veut s’en
assurer lui-même. Il monte sur un escabeau et, ainsi juché,
passe sa main sur les murs, sur les rayons, les vitres.

À peu près sûr maintenant de son condamné, le directeur
quitte la cellule. Gênés, les deux gardiens de faction regardent
en tapinois le condamné à mort qui, hébété, ahuri, se tâte et
semble s’éveiller d’un hallucinant cauchemar.

Mais le guichet de la porte s’ouvre. Le cantinier demande au
condamné ce qu’il désire manger. L’instinct reprend ses droits ;
le condamné choisit son menu et mange comme un vivant.

Il est tard. Le condamné s’endort pesamment et ne s’éveillera
qu’au matin. Les gardiens, pour tuer le sommeil, s’acharnent à
une interminable partie de belote.

Six heures du matin. La vaste prison s’éveille à grands bruits
de pas sonores, de clés ouvrant les lourdes portes, de guichets
qui claquent, d’appels claironnant dans les hauts couloirs.

Le vieux père Jean, gardien de choix, houspille les auxiliaires

 : « Eh bien ! Le café du condamné à mort ! »

Les auxiliaires s’empressent. Brave père Jean ! Il n’a pas son
pareil pour remonter un homme, lui redonner le goût de la
vie. À l’entendre, l’espoir se fortifie. Désormais, il fera ce qu’il
voudra de son condamné.

Gentiment il lui passera les menottes pour la promenade,
l’accompagnera jusqu’au préau, lui donnera des cigarettes et le
laissera dehors plus que l’heure réglementaire.

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