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Anonyme d’abord puis le nom de l’auteur est apparu Xavier
J’ai décidé de démissionner de mon poste d’enseignant-chercheur
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Texte ayant circulé sur le net, de liste en liste, de blog en blog. Donc pourquoi pas ici, surtout qu’en période de "réforme" de l’université française il démontre par le menu qu’une "vraie" réforme unversitaire serait bien plus explosive que celle en cours.

L’auteur, tel qu’il se décrit ici"féministo-anarcho-communisto-libertaro-socialo-sansfrontièresmondialo-etc...et antiâgiste" a toute sa place dans nos colonnes.

Cela dit les raisons de son retour dans le milieu des enseignants du secondaire,ne sont pas convaincantes. La situation interne de l’enseignement public, du primaire au supérieur est identiques. Pour permettre au lecteur non spécialiste de la fonction publique, je lui conseillerais de se reporter à l’article "Fonction publique, services publics, une exception française," publié dans le numéro 17 de Refractions.

Pierre (collectif de rédaction de Divergences)


J’ai décidé de démissionner de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université (de Lille 1). Depuis le 1er septembre 2007 officiellement, j’ai perdu le statut de maître de conférences et je suis redevenu enseignant de sciences économiques et sociales (SES) au lycée.

Je voudrais ici expliciter les principales raisons d’un choix qui a émergé relativement vite après ma prise de fonctions à l’université en septembre 2006. Je vais tenter d’ordonner mon propos de manière à ce qu’il soit accessible au plus grand nombre, en particulier aux quelques étudiant-e-s que je connais et qui recevront cette lettre.

Que mes ex-collègues de l’université m’excusent pour l’éventuelle naïveté de mon propos ! Ce sont justement ces « évidences » qui parsèment la vie universitaire que j’espère rendre évidentes afin que le plus grand nombre s’en saisisse, les étudiant-e-s - en tant qu’usager-e-s du « service public de l’université » - me paraissant être les plus susceptibles de faire bouger les choses...à condition d’être au courant.

Préalables

1er préalable.

Ma décision, qualifiée par certain-e-s de « courageuse », doit être relativisée par la position spécifique que j’occupais au sein des enseignant-e-s de l’université. En effet, de 1996 à 2006, j’étais professeur agrégé en SES au lycée en Bretagne. En 2006, j’ai été recruté comme maître de conférences en sociologie à l’université de Lille 1. Cependant, j’ai conservé pendant un an - soit jusqu’en juin 2007 - la possibilité de choisir entre mon nouveau statut et mon ancien statut d’agrégé du secondaire. Ma démission, loin de rendre incertain mon avenir, constitue donc un simple retour à la case départ. Par ailleurs, si le métier de maître de conférences à l’université est symboliquement plus enviable que celui d’enseignant au lycée, le salaire était comparable en ce qui me concerne (soit 2300 euros par mois).


2nd préalable.

Ce que je vais raconter là n’a prétention ni à l’exhaustivité ni à l’expertise. Il s’agit d’un témoignage très subjectif, parfois grossier, à partir de ma seule expérience d’un an à l’université.

Je délaisserai notamment, sauf allusions, tout ce qui concerne les personnels non enseignants de l’université qui contribuent à la faire tourner (personnels de restauration, de nettoyage, d’administration, de surveillance, de bibliothèque, de reprographie, etc.). Je me contenterai de dire ici que j’ai été choqué par l’invisibilisation que subissent, dans leur grande majorité, ces personnels.

Quand je suis arrivé à l’université - contrairement à ce qui se passe, bien qu’insuffisamment, dans les lycées -, on ne m’a pratiquement rien dit de ces personnels non enseignants, sauf des secrétaires car elles (rarement ils) sont centrales dans l’organisation des enseignements...et des carrières des enseignant-e-s. J’ai vu comment les employées (plus rarement les employés) de la restauration ne font souvent l’objet d’aucun regard de la part de la communauté enseignante. J’ai senti combien les personnels de la documentation étaient si peu intégrés aux dynamiques (inertes) pédagogiques. J’ai ragé d’avoir vu les « concierges » de chaque bâtiment enfoncé-e-s dans des espèces de box obscurs que la communauté enseignante ignorait sauf besoin de clé, de craie ou de lumière. J’ai repéré la solitude des personnels - de plus en plus des exploité-e-s du privé sous l’effet de l’externalisation triomphante - qui nettoient l’université quand les cours se terminent. Etc. Etc.

Pour atténuer ce quotidien qui entretient la séparation bien étanche des corps professionnels hiérarchisés, même pas une information du nouvel enseignant que j’étais sur les différents métiers de l’université, même pas un pot avec tous les personnels non enseignants afin d’apprendre à se voir. J’avais déjà vécu tout cela au lycée mais l’université, par sa dimension, l’amplifie quantitativement et qualitativement. Du coup, j’ai davantage mal vécu qu’au lycée mon appartenance aux bien classé-e-s...

3e préalable.

Comme je vais me baser sur mon expérience lilloise, bien des membres de la communauté enseignante locale (se) reconnaîtront sans aucun doute (dans) les pratiques que je vais relater. Je fais confiance en leur savoir sociologique pour dépersonnaliser ces pratiques et j’oserai leur rappeler que, pour moi du moins, tout ceci n’est que le pur produit des rapports de pouvoir (de sexe, de classe, de race, d’âge) dans lesquels nos individualités se débattent. Une des raisons principales de mon renoncement à combattre de l’intérieur le système universitaire actuel, c’est justement cette incapacité collective à dépersonnaliser les conflits, et ce - quelle déception pour l’enthousiaste recruté que j’étais ! - y compris dans une fac de sociologie.

Par ailleurs, j’ai croisé des gens bien à la fac et notamment des enseignantes bien. J’entends par « gens bien » ces personnes qui se débattent pour tenir et continuer de remplir leur principale mission : donner aux étudiant-e-s l’envie de venir à la fac, s’éclater en faisant cours, faire de l’université un lieu de vie et pas seulement de travail solitaire, dédramatiser l’enseignement supérieur pour que les catégories populaires ne le fuient pas, etc. Elles (et ils) sont plusieurs à se taper le travail administratif, le travail pédagogique, le travail de suivi personnalisé grâce auxquels la mission tente d’être remplie. Pendant que bien des hommes se gaussent de leur moindre productivité en termes de recherche, je dirais plutôt que bien des femmes sacrifient - une fois de plus - leur carrière parce qu’elles ne peuvent compter sur l’investissement désintéressé des premiers. La domination masculine structure le métier d’enseignant-e et cela contribue fortement à l’échec à/de/dans l’université, en particulier pour les catégories populaires. Il est d’ailleurs amusant de voir combien ces hommes recueillent, par leurs recherches sur les injustices de classe, les lumières de la gloire et favorisent, par leurs pratiques de sexe, l’avenir de ces injustices.

4e préalable.

Allons plus loin et dissipons tout malentendu : ce qui se passe dans l’institut de sociologie de l’université de Lille 1 n’a joué qu’un rôle mineur dans ma décision de démissionner, sinon celui de matérialiser et de symboliser tout ce que l’université peut actuellement fabriquer en termes de souffrances au travail pour quelqu’un comme moi, à savoir un bien classé - car homme hétérosexuel blanc enseignant d’origine plutôt favorisée (parents profs en lycée public) - mais féministo-anarcho-communisto-libertaro-socialo-sansfrontièresmondialo-etc...et antiâgiste.

C’est un peu con à lire mais je continue de penser qu’un monde sans spécialisations et sans pouvoirs, sans hiérarchies et sans groupes sociaux (de sexe, de classe, de race, d’âge), reste possible. En me condamnant à changer pour tenir, c’est l’université en soi qui était en train de contrarier ma participation à la réalisation de ce possible, pas la fac de Lille 1 à elle toute seule.

5e préalable.

Même si cela peut paraître paradoxal, en attendant le possible, je suis un défenseur acharné de l’université face aux autres modalités d’enseignement dit supérieur. Ce que je vais raconter là ne doit pas être utilisé pour valoriser les classes prépas, les BTS, les IUT, etc. et autres institutions inventées pour renforcer la séparation des étudiant-e-s en fonction de leurs appartenances sociales.

Même si je rêve - rassurez-vous, le rêve reste flou - d’une société sans école, je plaide aujourd’hui pour le maintien de l’université publique, une et indivisible. Je vomis toutes les dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je pleure que le terme « autonomie » soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. Même si le sarkozysme a de longue date envahi l’université, il faut sauver ce qui reste et je participerai ardemment à toute mobilisation qui émergera pour déPécresser les facs.

Pour être encore plus clair, je sais que ce que je vais raconter là paraîtra à beaucoup injuste, voire erroné, compte tenu des îlots que les gens bien s’efforcent, à Lille et ailleurs, de préserver. Mais ces îlots ne sont pas l’objet de cette lettre puisque ma décision de quitter le continent universitaire a été motivée par ce qui ne va pas.

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