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Oaxaca en lutte
Deux lettres de David Venegas Reyes
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Oaxaca, 5 août 2007 : des chemins différents

Les résultats des élections du 5 août 2007 donnent une grande leçon de
dignité de la part des peuples d’Oaxaca qui luttent et qui résistent ;
celle-ci va au-delà des analyses creuses que font les partis politiques à
propos de la participation piégée aux élections locales. Pour le PRI et
Ulises Ruiz, les résultats sont une preuve de l’appui inconditionnel du
peuple à son gouvernement, tandis que pour la coalition Pour le bien de
tous [1], l’abstentionnisme est dû à la politique de
terreur du gouvernement d’Ulises Ruiz.

Ces deux positions évacuent la signification évidente de l’échec du
processus électoral. L’énorme abstention, d’environ 73 %, est une
manifestation catégorique du mépris que les peuples d’Oaxaca dans leur
immense majorité ressentent envers la classe politique de tous les partis.
Et il ne peut en être autrement, puisque cette classe politique est la
même qui a fait échouer les avancées des peuples d’Oaxaca vers une vie
plus juste et plus digne. Les uns, le PRI et le PAN, en appuyant Ulises
Ruiz et sa politique répressive, et en protégeant les coupables des crimes
contre le mouvement social.

Les autres, les partis de la soi-disant gauche, comme le PRD, le PT et
Convergencia, en marchandant leur soutien, et celui des projets qu’ils
représentent, pour réaliser les changements profonds que nos peuples
exigent, en échange de la participation électorale et du vote pour des
candidats dont beaucoup sont corrompus, menteurs, mus par l’ambition
personnelle.

Oaxaca a changé et rien ne sera plus comme avant. Tandis que la classe
politique, tous partis confondus, s’obstine à poursuivre, dans l’inertie,
vers le vide et la destruction, les hommes et les femmes d’Oaxaca qui
luttent et qui résistent ont décidé de s’écarter de ce chemin-là, le
chemin électoral truffé de pièges et de frustrations, pour exercer à la
place leur droit à la construction active, autonome et libératrice de leur
avenir.

Cette inertie de la classe politique est aussi représentée dans les
organes de prise de décision du mouvement social, la direction de la 22e
section [2] et le
Conseil [3] de l’APPO, qui reçoivent aujourd’hui une
leçon magistrale ; pourvu qu’ils en tirent profit ! Les peuples d’Oaxaca
qui avancent dans cette lutte leur ont démontré qu’ils n’étaient pas "les
masses", bonne pâte qu’ils peuvent modeler à leur goût et à leur profit. À
ce mouvement participent des milliers de femmes et d’hommes simples, avec
un cœur en or, mais sûrement pas des naïfs qui acceptent tout sans
broncher, et surtout sans participer aux "orientations" décidées par
quelques leaders, qui s’obstinent à prendre la tête de ce mouvement
uniquement pour réaliser leurs propres ambitions, personnelles ou de
groupe.

Le résultat est que la décision autoritaire et partisane de quelques
chefaillons autoproclamés du Conseil de l’APPO, celle de convaincre d’un
vote sanction contre le PRI et le PAN pour favoriser les candidats et les
intérêts des partis de la soi-disant gauche, a été un échec retentissant.
Et cela parce que, à la différence de l’année dernière, y compris dans la
même action concrète d’appeler à un vote sanction comme un élément de plus
de la lutte, on a oublié le "commander en obéissant", et il est devenu de
plus en plus évident que les organes de prise de décision du mouvement
suivent un chemin, et les peuples d’Oaxaca un autre. Il semblerait que les
seuls moments où tout le monde marche ensemble, c’est pendant les manifs.

Heureusement, dans cette divergence, le chemin qu’ont choisi les gens d’en
bas, l’APPO légitime, est le chemin de l’autodétermination courageuse et
pacifique. Malheureusement, le chemin prévu par les directions ressemble
toujours davantage à celui des partis politiques, et à leur inertie en
route vers le vide.

Beaucoup d’analyses et d’interprétations vont maintenant venir de ceux
d’en haut. Ulises Ruiz et le PRI vont décortiquer le processus électoral
et justifier ainsi leur projet économique néolibéral et leur politique
répressive. De leur côté, les partis de la soi-disant gauche vont divaguer
entre la récrimination envers le gouvernement, la récrimination et le
chantage voilé envers le peuple pour n’avoir pas voulu les accompagner sur
leur chemin vers le vide, jusqu’à essayer de le convoquer pour défendre
leurs intérêts, les sept sièges municipaux [4] qui leur garantiraient une
source de revenus suffisante pour les trois années à venir.

Oaxaca a changé, et rien ne sera plus comme avant. Le chemin qu’on
entrevoit s’écarte aussi bien des institutions du pouvoir corrompu que de
la voie des armes. Les deux options ont assiégé de façon provocatrice le
mouvement pacifique des peuples d’Oaxaca, et celui-ci n’est tombé dans
aucune provocation, bien au contraire il continue à construire lentement,
sans découragement ni impatience, son propre chemin inédit vers la
libération.

À travers tout l’État, de manière silencieuse, discrète, mais profondément
sage et pleine d’aspirations, s’est dégagé un accord pour sanctionner, par
l’abstention, toute la classe politique. Car c’est toute cette classe,
tous les partis politiques, qui sont directement responsables des dommages
que subissent nos peuples. Cette sanction s’est exercée de diverses
manières, depuis l’abstention personnelle jusqu’à l’accord décidé en
assemblées de peuples indiens, comme à San Pedro et San Pablo Ayutla, de
ne pas permettre l’installation des urnes électorales sur leur territoire.

Le chemin qu’on entrevoit est difficile et fatigant, car à chaque tournant
nous guettent les partis de gauche et de droite et les représentants du
pouvoir économique ; ils veulent nous faire revenir, au moyen des menaces,
des tromperies et des promesses de toujours, au chemin qu’en tant que
peuples nous avons décidé de déserter grâce à des initiatives discrètes,
personnelles ou communautaires. Et aussi grâce à cette leçon du 5 août, à
travers laquelle les peuples d’Oaxaca sont en train de rejeter l’État, le
gouvernement et le capital de leurs vies et de leurs territoires de façon
courageuse, catégorique et pacifique.

Même dans la minuscule conception des choses imposée par la civilisation
occidentale, celle d’une division obligatoire entre gagnants et perdants,
la majorité des peuples d’Oaxaca ne participe à aucun de ces groupes, car
elle est au-dessus d’eux. L’échec des partis de gauche dans ces élections
n’est pas l’échec du mouvement social, car il est devenu évident que les
chemins sont différents. À Oaxaca, on entrevoit le chemin vers une
authentique libération.

David Venegas Reyes "Alebrije"

Centre pénitentiaire de Santa María Ixcotel.

Traduit par el Viejo.


L’abstention et l’espérance

L’espérance, nous savons tous qu’elle ne meurt qu’au dernier instant ; et
pourtant, il y en a qui voulaient l’enterrer dans une boîte en carton.
D’un côté, le PRI et Ulises Ruiz fêtent, contre toute raison, leur
victoire électorale du 5 août, faisant l’impasse sur son illégitimité du
fait du niveau historique d’abstention, de plus de 70 %. En même temps,
les partis de la soi-disant gauche, le PRD, le PT et Convergencia, lancent
par la bouche de leurs représentants des messages furibonds de
récriminations et de chantage, aussi bien contre un peuple abstrait que
contre l’APPO, coupables directs selon eux de l’échec électoral de leurs
candidates et candidats. Magnanimes, cependant, ils tendent la main au
peuple en lui offrant une chance de rédemption lors des prochaines
élections, les municipales d’octobre 2007.

Il a été particulièrement révélateur d’entendre dans les médias
l’invitation au peuple d’Oaxaca à laisser de côté - disaient-ils - "la
haine, la peur et le désespoir et [à] aller voter en octobre". Le message
est évident, les centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ne sont
pas allés voter le 5 août sont peureux, colériques et désespérés. Des
épithètes de ce genre ont été assénées aux centaines de milliers
d’abstentionnistes par certains représentants des partis politiques de la
soi-disant gauche. Pour rester dans le ton, à l’intérieur du Conseil de
l’APPO, illusoire direction du mouvement social, Florentino López
Martínez, indéboulonnable porte-parole de l’APPO, attribue également à la
peur des Oaxaquègnes l’échec électoral du PRD, du PT, de Convergencia et
de sa propre organisation, le Front populaire révolutionnaire (FPR),
embarquée elle aussi dans ce cirque électoral largement désavoué par le
mouvement des peuples d’Oaxaca.

De sorte qu’après la stupeur des premiers jours, provoquée par l’énorme et
historique abstention du 5 août dans la classe politique de la soi-disant
gauche, ses différents partis et organisations commencent à élaborer une
explication consensuelle conforme à leur intérêt. Ça a été la peur et le
désespoir.

C’est comme ça. Les mêmes hommes et femmes participant au mouvement social
qui ont défendu, même au prix de leur propre vie, leur territoire et leurs
idées, sont à présent terrorisés par on ne sait quel moyen - ceux qui
expliquent ainsi leur échec électoral ne le disent pas - au point de ne
pas avoir le courage de déposer un bout de papier dans une boîte en
carton. De sorte que de ces êtres humains vaillants, dignes, pleins
d’espoir qui remplissent les rues d’Oaxaca, avec leurs manifs, et aussi
les prisons d’Oaxaca et du pays, de leur dignité récalcitrante, et qui ont
même rempli l’année dernière les urnes de leurs votes, il ne resterait
rien, si ce n’est des êtres timorés, pleins de haine, et dépourvus de
toute espérance.

Il semble bien que la cour maladive que faisaient les partis de la
soi-disant gauche au mouvement des peuples d’Oaxaca touche à son terme. Il
est loin, le temps des douces déclarations de soutien - sans jamais de
passage à l’acte - de ces partis envers le mouvement, quand celui-ci, dans
son élan irrésistible, lui concédait neuf sièges de députés fédéraux et
deux de sénateurs en juillet de l’année dernière.

Ces déclarations des partis politiques de la soi-disant gauche et de leurs
alliés à l’intérieur du Conseil de l’APPO indiquent clairement comme ils
sont loin du chemin et de la recherche que les peuples d’Oaxaca, depuis
plus d’un an, ont commencé à parcourir. Ils ont du même coup rendu plus
claire leur position, laquelle est évidemment plus proche du parti au
pouvoir et de la classe qu’il représente que des gens simples et honnêtes
qui participent au mouvement de l’APPO. Le démontre le manque total de
pudeur et de vergogne avec lequel aujourd’hui, là-haut, à la table des
puissants, ils négocient d’échanger l’impunité contre des sièges : ils
sont prêts à protéger Jorge Franco Vargas et Lizbeth Caña Cadeza,
génocidaires du peuple d’Oaxaca, en échange de la concession par le PRI à
la coalition "Pour le bien de tous" (PRD, PT et Convergencia) de quelques
députés uninominaux [5]. Si cela se vérifiait, cela mettrait en évidence la
position unitaire de toute la classe politique contre un peuple qui
recherche la justice et la liberté véritables.

Sans nier la possibilité que quelques-un-e-s des Oaxaquègnes qui sont
abstenus aient pu souffrir de ces sentiments de colère, de peur et de
désespoir, il n’en est pas moins probable que le motif de l’abstention
soit le mépris et le rejet envers toute la classe politique. Et cette
probabilité se transforme en puissante certitude pour la grande majorité
des femmes et des hommes participant au mouvement : ceux-ci, bien qu’ils
luttent depuis plus d’un an, et que beaucoup d’entre eux aient subi la
violence, les viols, la torture, la persécution et la mort, n’ont pas pour
autant perdu l’espoir de réussir un changement profond pour Oaxaca et de
virer Ulises Ruiz.

La classe politique de tous les partis, avec ces déclarations, prétend au
monopole du commerce de l’espérance. Elle oublie que ce sont eux,
précisément, avec leurs promesses vaines et non tenues de justice, de
changement, de bien-être, et leur franche trahison de ceux qui leur font
confiance en se mettant au service des intérêts des puissants, les vrais
assassins de l’espérance.

L’espoir des gens simples et honnêtes d’Oaxaca n’est pas mort ;
simplement, de manière sage, il a été préservé des trahisons et des
frustrations par la non-participation au processus électoral. Bien au
contraire, le mouvement des peuples d’Oaxaca, dans sa quête infatigable de
justice et de liberté, cherche et trouve des chemins inédits, pacifiques
et convaincants, pour parvenir à une authentique libération. La lutte des
peuples d’Oaxaca continue et, le 5 août, elle s’est manifestée dans toute
sa vitalité. Non ! L’espérance n’a pas été enterrée dans une boîte en
carton.

David Venegas Reyes "Alebrije"

Centre pénitentiaire de Santa María Ixcotel, Oaxaca,

le 15 août 2007.

Notes :

[1Union électorale de trois partis de la gauche institutionnelle : le PRD, le PT et Convergencia.

[2Section oaxaquègne du Syndicat national des travailleurs de l’éducation, SNTE.

[3Conseil estatal, de l’État d’Oaxaca, de l’APPO

[4Après les élections du 5 août pour les députés locaux doivent se tenir des élections municipales en octobre.

[5Le système électoral mexicain prévoit de tempérer l’effet du vote majoritaire par une part de proportionnelle. Par exemple, dans l’État d’Oaxaca, sur les 42 députés locaux, 25 sont élus par le système majoritaire (députés "uninominaux") et 17 sont pris sur les listes fournies par les partis, en fonction des résultats globaux (députés "plurinominaux"). Lors des élections du 5 août 2007, le PRI l’ayant emporté dans toutes les 25 circonscriptions, il n’a droit à aucun député "plurinominal". Or, pour garantir l’impunité aux deux sinistres suscités, respectivement responsables de la police et de la justice en 2006, il avait prévu d’en faire des députés "plurinominaux". La manœuvre que dénonce David consisterait pour le PRI à admettre qu’il y a eu fraude dans deux circonscriptions, et donc à refiler deux sièges "uninominaux" à la "gauche", pour pouvoir caser ses deux assassins et leur donner ainsi l’immunité parlementaire. (Note du traducteur.)




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