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La "Révolution bolivarienne" et la lutte des peuples indigènes du Venezuela
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Lettre de la délégation indigène du Venezuela qui a participé à la Rencontre des peuples zapatistes et des peuples du monde,
juillet-août 2007, Chiapas. Traduite par zam.

Frères et sœurs du Comité clandestin révolutionnaire indigène,

Commandement de l’EZLN,

Commission Sexta et l’Autre Campagne,

Frère sous-commandant insurgé Marcos,

Dans vos mains.

"Tzeltalkan, Tojolabalkan, Cholkan, Wayuukanm anunkan, jurüko anun we,
inga anii aye wanükü pürria
Weinü, amana we, ta’tüchakan we, aka werajirai wakuaipawa."

Tzeltales, Tojolabales, Choles, Wayuum Anu, nous sommes tous des humains,
et pour cela voici la parole que nous vous adressons,
frères, sœurs, anciens, en défense de ce que nous sommes.

Il n’y a aucun doute que le soulèvement zapatiste du 1er janvier
1994 et le développement postérieur de la lutte pour l’autonomie
des communautés en rébellion du Chiapas ont représenté pour tous
les peuples indigènes du continent à la fois une référence
indiscutable de la persistance de l’esprit de rébellion et de
résistance de nos peuples, mais également et surtout de
l’insurrection, au sein de la lutte politique continentale, de
ceux que l’on attendait le moins - étant donné qu’ils sont
considérés comme inexistants ou comme ceux qui ont disparu dans un
passé lointain, ceux qui sont déjà morts, ceux qui sont insignifiants
puisqu’ils sont tellement minoritaires, les attardés, les préhistoriques,
ou quelque autre qualificatif condescendant grâce auquel l’histoire
coloniale et néocoloniale les a vidés de leur propre histoire.

Il est certain que la démonstration que les communautés zapatistes
autonomes en rébellion ont soutenue durant toutes ces années de lutte
contre des ennemis parmi les plus puissants fait partie de la longue
lutte de résistance que tous les peuples indigènes du continent ont
maintenue pendant plus de cinq cents ans ; il reste que, pour la première
fois, cette résistance a été assumée avec la ferme décision de
s’organiser et de vivre en autonomie et en liberté, une bonne fois pour
toute et sans demander la permission.

De notre côté, nous l’avons compris de cette manière-là, et c’est
pourquoi nous avons répondu à l’appel de l’Autre Campagne étant donné
que, malgré le fait que dans notre pays les forces qui occupent
actuellement le pouvoir de l’Etat-gouvernement du Venezuela
s’autoproclament comme "socialistes", "révolutionnaires" et
"anti-impérialistes", la lutte que nous menons au jour le jour pour la
survie de nos communautés et cultures se construit dans la plus grande
urgence.

Nous disons cela car, au-delà des discours anti-Bush et
(prétendument) contre le néolibéralisme de notre président Hugo
Chavez, il est évident que les plans de développement économiques
de la dite "révolution bolivarienne" se fondent sur la mise en
marche des plus grands et des plus importants projets et programmes des
multinationales de la mondialisation, de ses représentants financiers
(FMI et Banque mondiale) et de l’Etat nord-américain dans notre pays.

Ainsi, un seul exemple suffit : l’équivalent de ce que représente le
Plan Puebla-Panama pour les peuples indigènes et les campesinos mexicains -
avec ce que ce dernier implique en termes d’expropriation de leurs
terres, de liquidation de leurs économies de subsistance et de perte de
leurs ressources bioénergétiques - s’exprime de notre côté à travers
lesdits "Axes de développement", reliés au grand programme impérial
intitulé "Infrastructure d’intégration de la région d’Amérique du Sud",
qui constitue de manière "déconcertante" (pour utiliser le terme choisi
par le sous-commandant dans ses dernières déclarations) l’axe central de
la politique économique de la "révolution bolivarienne" du président
Chavez.

Un rapide aperçu des nouvelles publiées par les moyens de
communication internationaux les plus puissants ainsi qu’un coup d’œil du
côté des légendaires intellectuels critiques du continent et du monde
entier laisserait croire qu’un grand bouleversement est en train de se
produire dans notre pays ; à cet égard, on voit d’un côté ceux qui hurlent
au nom de la liberté du capital et de l’autre ceux qui sautent dans
l’arène pour défendre avec ferveur l’Etat-gouvernement, ces derniers
attirés par le discours "déconcertant" du président Chavez car ils ont
l’impression que ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela ressemble à la
rébellion du peuple cubain en 1960.

Ainsi, on aurait l’impression que durant les neuf dernières années
de gouvernement de la "révolution bolivarienne", le monde a vu se
dérouler la lutte d’un gouvernement "socialiste" et "révolutionnaire" contre
d’anciens détenteurs du pouvoir qui refusent de perdre leur place.

Cette dernière affirmation, sans être dépourvue de sens, ne peut
toutefois pas être considérée comme la "pure et simple" vérité de la
situation que vit actuellement le Venezuela. Il faudrait plutôt dire que,
durant les neufs dernières années, le Venezuela a été témoin du
remplacement au pouvoir de ceux qui ont profité et abusé du peuple grâce
au pouvoir de l’Etat-gouvernement pendant quarante ans par quelques
nouveaux éléments qui, une fois arrivé dans le "palais du pouvoir", ont
poursuivi les politiques de la mondialisation néolibérale que l’antique
caste avait déjà choisie comme direction et destin du peuple vénézuélien.
Cela revient à dire que le Venezuela a vu se dérouler, durant la dernière
décennie, ce qu’un auteur mexicain décrit de la sorte : un débat entre
quelques libéraux-capitalistes orthodoxes, individualistes qui se
refusent a céder le pouvoir, et quelques libéraux-capitalistes
"communautaires" : en fin de compte, il s’agit bien d’une bataille à
l’intérieur d’une même pensée libérale-capitaliste, à mille lieues d’une
confrontation entre des visions irréconciliables de la vie et du monde -
à laquelle on aimerait nous faire croire.

Dans ce sens, frères et sœurs zapatistes, nous comprenons
parfaitement la fausse confusion que le double discours permanent et
"macabre" de l’actuel Etat-gouvernement vénézuélien et du président Chavez
provoque chez tous ceux qui luttent sur tout le continent pour transformer
nos sociétés - en toute honnêteté ! L’exemple le plus récent suffit à nous
faire comprendre : le jour du 1er Mai passé, le président Chavez
annonçait publiquement la ratification de la reconquête "révolutionnaire"
des gisements de pétrole de la vallée du fleuve Orénoque, à l’est du
pays. A cette occasion, il fit référence à la lutte que nos communautés
indigènes du Socuy-Cachiri, dans la chaîne des montagnes de Perija à
l’ouest du pays, la lutte que les peuples Wayuu, Yukpa, Añu et Bari
livrent en défense de leurs ultimes territoires et contre l’exploitation
des mines de charbon qui avaient déjà été concédées à des multinationales
minières par les gouvernements antérieurs, mais dont les concessions ont
été également ratifiées et agrandies par l’actuel gouvernement
"révolutionnaire" et "bolivarien" ; Chavez dit entre autres : "Jusqu’à ce
qu’on me démontre que l’on puisse extraire du charbon sans endommager la
nature, ces mines conserveront leur statut de "réserve" car, à choisir
entre la forêt et les mines de charbon, je préfère préserver la forêt."

Ces déclarations ont évidemment rempli de joie les communautés
indigènes de la zone en question, étant donné que rien moins de le
président de la République lui-même annonçait la paralysation des
explorations minières en terres indigènes ; pourtant, quelques jours plus
tard seulement, l’entreprise de l’Etat-gouvernement (Corpozulia) et les
multinationales concessionnaires commencèrent une campagne agressive afin
non seulement de garantir la poursuite des missions d’exploration mais
également de chercher à diviser les communautés, avec le soutien de
l’industrie principale de l’Etat (Pétroles du Venezuela, PDVSA) et des
Forces armées nationales. Elles développèrent à cette fin des programmes
populistes et assistancialistes, à coup de cadeaux tels que sacs de
nourriture, télévisions, frigos - or étant donné qu’il n’y a pas
d’électricité dans la région, les électroménagers sont accompagnés de
générateurs à essence. Enfin, les dirigeants des communautés se voient de
leur côté offrir de l’argent en espèce... Il va de soi que ceux qui
aspirent à recevoir de tels cadeaux doivent signer un acte par lequel il
donnent leur accord à ce que l’Etat-gouvernement de la "révolution
bolivarienne" puisse commencer l’exploitation des mines carbonifères et,
par là, autoriser le déplacement des communautés indigènes de leurs
territoires ancestraux et traditionnels.

En outre, il ne faut pas négliger que la supposée "récupération
nationale" des gisements de l’Orénoque signifie en fait la ratification
de la constitution desdites entreprises mixtes, grâce auxquelles les
multinationales pétrolières, y compris la Chevron-Texaco (connue pour ses
relations avec la famille Bush, qui en possède certaines parts de
propriétaire) devinrent non plus des sociétés concessionnaires liées par
contrat à l’Etat vénézuélien mais bien littéralement copropriétaires de
notre principale industrie nationale avec jusqu’à 40 % des actions de
celle-ci. Autrement dit, pendant que le gouvernement social-démocrate de
Carlos Andrés Pérez nationalisait discrètement en 1973 l’industrie
pétrolière nationale à l’aide d’un décret qui permettait uniquement
l’intervention des multinationales par le biais de contrats de service,
aujourd’hui la "révolution socialiste et bolivarienne" offre à celles-ci
40 % des droits de propriété de notre industrie principale.

Il ne fait aucun doute, donc, que le double discours "macabre" ne
laisse pas de déconcerter, y compris les plus avisés ; il faudrait se mettre
dans notre peau pour pouvoir comprendre tout ce dont il s’agit, tout ce
que nous vivons, ce que nous souffrons, et ce contre quoi nous nous
battons tous les jours dans nos communautés et dans notre pays.

L’Etat-gouvernement n’a de cesse d’accuser nos dirigeants d’être
"agents de la CIA*" ou d’appartenir à de prétendues "mafias vertes" qui,
sous le couvert d’être défenseurs de l’eau et de la biodiversité, "jouent
le jeu de la droite contre-révolutionnaire qui rêve de coup d’Etat" ;
pourtant, il est un fait avéré que ce sont bien les représentants de
l’Etat-gouvernement chaviste qui ont pactisé avec les multinationales
impérialistes pour livrer les territoires indigènes de tout le pays à
l’exploitation des ressources minières, carbonifères, gazifères et
pétrolières, et ce contre la volonté et la décision des communautés
indigènes du Venezuela.

Nous ne voulons pas vous accabler, frères et sœurs, de tout ce qui
pourrait se dire à propos de notre réalité singulière ; quoi qu’il en
soit, l’objectif de notre lettre consiste à établir des liens d’union
combative avec les communautés indigènes zapatistes autonomes et en
rébellion du Chiapas, du Mexique et de tout le continent ; ainsi que l’a
affirmé le commandant Tacho dans quelques-unes des déclarations de l’EZLN,
notre heure est arrivée ! C’est l’heure des communautés oubliées depuis
toujours, occultées, disparues, vilipendées, soumises, exclues ; c’est
l’heure que nous nous unissions, que nous ajoutions tous nos efforts à la
constitution d’une grande force continentale qui mette en route ce que
les Anu du lac de Maracaibo appellent Wakuaipawa ("notre nous") et que
les Bari appellent Chiyi barikaeg ("notre communauté") ; il s’agit enfin,
et c’est là l’objectif véritable de cette communication, de notre volonté
de fraterniser dans la lutte avec la lutte zapatiste, mais également de
permettre à nos frères zapatistes de fraterniser sans peur avec notre
lutte, au-delà du côté "déconcertant" que laisse la lecture ou l’écoute
du discours de la prétendue "révolution bolivarienne", qui insiste pour
parler en notre nom. Fraternisons, frères.

En espérant être présents pour la rencontre de juillet au Chiapas, nous
vous serrons dans nos bras.

Organisation Wayuu del Socuy-Cachiri Maikiralasa’lii
Société "Homo et Natura"

Plus d’information ici, avec entre autres ces quelques articles de Lusbi
Portillo :

http://www.soberania.org/Articulos/articulo_3268.htm
http://www.soberania.org/Articulos/articulo_3318.htm

* Notre compagnon Lusbi Portillo, professeur a l’Université du Zulia,
directeur de l’ONG écologiste "Homo et Natura", qui a été le grand moteur
de la lutte pour la défense de la Sierra de Perija, de l’eau et des
communautés indigènes de la région pendant vingt ans, non seulement fut
accusé par des représentants de l’Etat-gouvernement d’être "un agent de
supposées mafias vertes", mais fut également menacé de mort. (Note du
traducteur : voir http://www.soberania.org/lusbi_portillo_portada.htm)



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