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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Editorial : Sortir du catastrophisme
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Nous carburons tous au champagne, je veux dire à l’idéal. Loisir ou travail, ivresse ou sobriété, nos valeurs suprêmes conditionnent nos sentiments les plus intimes. Aussi l’information qu’on nous bombarde joue-t-elle avec nos passions comme les doigts d’un pianiste sur les touches de son piano. [1].

Les journalistes et leurs patrons doivent donc éviter les fausses notes et guetter l’écho de leurs mélodies dans les opinions collectives. L’affaire Outreau ou celle des caricatures du prophète Mohamed viennent de le rappeler. Il existe une police de l’information comme il y a une police des mœurs.

L’effet d’annonce est ainsi toujours soumis aux systèmes de valeurs d’une société. Le Moyen-Âge religieux et le monde capitaliste n’ont pas les mêmes interrogations et donc ne s’intéressent pas aux mêmes données. Leurs idéaux respectifs mettent en jeu des agencements affectifs différents : on exalte le saint ou le capitaine d’industrie. Ces modèles que proposent les divers types de civilisation sont alors plus ou moins intériorisés.

Le monde fantasmé par les agences d’information est ainsi conçu en fonction de son impact sur les émotions collectives. Un accident dans un lieu proche des lecteurs ait traité comme ayant plus d’importance qu’un cataclysme en pays inconnu, on signale le rhume du Président, et pas la fièvre du garçon de course. La coupe mondiale de football reçoit une « couverture » bien plus large que, par exemple, les négociations préparatoires au fameux Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI). [2]

Bref, les médias ne communiquent pas, ils sont les maîtres de cérémonie dans la gestion des sentiments d’une société donnée.

Mais crier à la manipulation des médias ne suffit pas. L’individu qui souhaite maîtriser son destin personnel doit escalader une série d’obstacles. En premier lieu, il lui faut repérer les questions majeures auxquelles la société est confrontée, pour échapper à la désinformation, c’est-à-dire à l’information fausse ou manipulée, voire découvrir celle qui est cachée. Une fois sorti des culs-de-sac, il doit évaluer la réalité des enjeux des situations les plus cruciales : menace de guerre, terreur, cataclysme, crise économique, bouleversement sociétal... Enfin, se faire une opinion et prendre parti ne suffit pas : en rester là c’est se condamner au spectacle de son impuissance. Mais comment mettre en œuvre ses propres décisions ? De quel poids peut-on peser ? Comment ne pas se faire récupérer par ses adversaires ? Que d’articles intelligents avons-nous lu qui nous ont pourtant laissés désarmés !

Toutes ces questions, un journal politique conséquent se doit d’aider à les poser. Il ne peut se contenter de servir de tribune à des points de vue variés : il peut suggérer un fil susceptible d’aider ses lecteurs et lectrices à sortir du labyrinthe à chaque étape de ces carrefours énigmatiques.

Le choix de la bonne information

Dans un régime de dictature, il est notoire que les gens sont sous-informés. La censure implacable, les sanctions dramatiques qui menacent les journalistes dissidents permettent de cacher des événements majeurs pendant de très longues périodes de temps. Mais la pléthore de nouvelles, ce « bruit », dont les démocraties modernes sont si fières, ne révèle pas forcément des sources plus expansives et spontanées, surtout quand les dirigeants redoutent de graves répercussions dont ils feraient les frais. Les Français ont longtemps cru que la ligne Maginot protégeait leur pays d’une invasion allemande, que les radiations de Tchernobyl s’étaient arrêtées à la frontière, que l’amiante à laquelle était exposés le personnel et la jeunesse étudiante à Jussieu n’avait aucun effet nocif ou que la France était encore l’accueillante patrie des Droits de l’Homme. On ne mentionne guère que dans les chroniques mondaines les dictateurs qui s’abritent dans le pays [3] ou le marchand d’armes véreux dont le fils fréquente une ex-héritière du trône. Encore ne s’agit-il là que de personnes, mais que dire quand on constate que l’on en sait davantage sur les camps de Staline ou sur le rapport de Kroutchev que sur l’assassinat de Kennedy ? Que dire quand on apprend par la suite que deux des guerres américaines les plus médiatisées - le Vietnam et l’invasion de l’Iraq - ont été déclanchées en s’appuyant sur d’officielles fausses informations données par les plus hautes autorités de l’État au Congrès et à la nation ? [4]

La découverte des enjeux véritables

Quand les pays traversent une crise, il est fréquent de voir les dirigeants catalyser l’information sur un ennemi principal qui, comme Dieu ou diable, se trouve partout. La doctrine française d’ « ennemi intérieur », inventée par des officiers français durant la guerre d’Indochine, fut ensuite exportée en Algérie, où elle servit de tremplin au quadrillage urbain, puis à la torture, et s’exporta ensuite en Amérique latine, notamment en Argentine et au Chili. [5] En fait, la notion d’ennemi intérieur masquait la dégradation d’un pays aux aspirations duquel le gouvernement n’avait pas voulu répondre.

Les ennemis qu’on s’invente et le pouvoir maléfique qu’on leur suppose trahissent le plus souvent une volonté de détourner l’attention de questions préoccupantes. On dénonce alors l’impérialisme des autres, on découvre des menaces extérieures, on dessine les axes du mal, on mobilise des croisades religieuses.

On a parfois accusé des Présidents dont la popularité était en baisse de lancer le pays dans des aventures dangereuses. Mais le détournement des débats n’est pas réservé aux seuls dirigeants. En août 2002, par exemple, éclatait en Belgique l’affaire de vente d’armes létales au Népal ; la ministre flamande, Magda Aelvoet ayant refusé l’exportation à ce gouvernement féodal qui utilisait les armes contre sa propre population fut obligée de démissionner. Alors qu’elle avait été guidée par un principe éthique, le débat fut détourné : on lui reprocha, parce qu’elle était flamande, de vouloir mettre au chômage des ouvriers wallons, puisque l’usine d’armement se trouvait en Wallonie. [6]

La gestion des émotions atteint son paroxysme avec le matraquage de l’information. Le monde entier a ainsi pu voir les grandes funérailles de Kennedy, de Lady Di... Ces mises en scène spectaculaires, fort heureusement, furent de courte durée. En revanche, le 11 septembre et, sur ce prétexte, le terrorisme universel dénoncé par le Président Bush, ont instauré les conditions d’une guerre indéfinie et perpétuelle.

Même quand l’adversaire n’entre pas dans la joute verbale, comme ce fut le cas pour Saddam Hussein, on martèle l’accusation jusqu’à l’auto-intoxication. On dépeint l’ennemi supposé comme un personnage sinistre, il devient un grand péril pour la nation.

Si les mouvements dits révolutionnaires ne manquent pas de recourir aux discours incendiaires, les classes politiques ne leur cèdent en rien. On a fait bien des progrès depuis la guerre des nerfs : le secrétaire d’État américain Foster Dulles, qui exerça le ministère des affaires étrangères de 1951 à 1953 sous la présidence d’Eisenhower, inventa le mot « brinkmanship » (de « to be on the brink » « être sur le point de, au bord de ») ; ainsi est née la stratégie du risque, qui consiste à pousser une situation dangereuse jusqu’au bord du désastre.

Cette politique pratiquée durant la guerre froide atteignit son point culminant lors de la crise des missiles de Cuba. De nos jours on assiste au même délire entre le Département d’État américain et Al Qaida, lou encore avec le nouveau candidat à la guerre, l’Iran. Dans leurs discours bellicistes, les nouveaux apprentis-sorciers de la tension s’efforcent de déstabiliser l’adversaire en faisant appel aux dissidences intérieures.

La propagande des va-t-en guerre se complète par les panégyriques de la démocratie, cette bulle sous vide, et du marché, ce dogme si indiscutable qu’il confirme bien que nous ne sommes pas dans la post-modernité, comme le croient certains, mais bel et bien dans l’ère du néo-manichéisme : nous vivons l’épopée du combat titanesque entre le Bien et le Mal, où ni la fuite ni la neutralité, ni surtout une tierce position ne sont tolérées.

Fort heureusement, nous avons aussi chez nous une Mer de la Sérénité : l’univers de la marchandise. La fin d’un ennemi officiel - l’empire soviétique - et les contraintes marchandes de la mondialisation nous font encore vivre notre dernier rêve, celui d’une société de consommation qui, sans doute, touche à sa fin. Plus encore qu’à la politique, l’information est consacrée à fixer les normes du goût et de la mode, parce que ces formes de sensibilité concernent l’ensemble des consommateurs. Quel est l’attrait d’un projet d’accord international en comparaison d’un nouveau vaccin ou d’une célèbre marque de parfum ? Les pages qui offraient aux lectrices de jadis des patrons de couture ou des points de tricot sont aujourd’hui remplacées par les photos de top models destinées à affrioler la cliente potentielle.

On ne voit plus des films ou des musiques interrompus par la publicité, mais une publicité interrompue par des films ou de la musique. Qu’il s’agisse des OGM ou des multinationales, la propagande économique envahit les pages autrefois dédiées à des réflexions plus sereines. L’enjeu n’est pas tant de savoir si l’Iran nucléarisé représente un danger que l’impact d’une guerre sur les prix du pétrole à la Bourse.

La mise en œuvre de décisions personnelles

Dégagés de toutes ces lignes de fuite et de ces spectres funestes, qu’il faudra néanmoins parfois exorciser, nous nous efforcerons de chercher des concepts appropriés, tels que ceux amorcés et parfois élaborés dans l’une ou l’autre des traditions anarchistes : le fédéralisme, l’internationalisme, le pacifisme, la non-violence, mais aussi l’action directe ou la propagande par le fait.

La « récupération » de certaines de ces idées par des forces oppressives est d’ailleurs un faux problème, même s’il peut tromper certains. En effet, les idées les plus belles ne sont que des songes creux tant qu’elles ne s’articulent pas dans des agencements concrets : c’est à ce niveau que se découvrent les vraies différences. Niveau qui reste toujours local, à taille humaine, surgi des libres décisions individuelles. Nous déconstruirons les pseudo événements et les codes binaires, le discours boutefeu des prétendues victimes, nous nous efforcerons de déceler dans ce monde en flammes les oasis de la Nouvelle Résistance, les luttes de sauvegarde du Bien Commun contre l’appropriation capitaliste, les subjectivités créatrices. Loin de nous contenter de réagir, en récepteurs passifs, nous mettrons à jour les forces d’émancipation qui, de tout temps, ont permis à l’humanité de survivre au tragique de l’histoire.

Détournant le mot célèbre d’Arthur Rimbaud, « je » sera aussi un autre, puisque nous ne sommes pas seuls si nous pouvons compter sur vous

Ronald Creagh, Pierre Sommermeyer

Notes :

[1Ce texte a bénéficié des remarques pertinentes de D. H. : qu’elle en soit remerciée

[2Voir Lori M. Wallach « Le nouveau manifeste du capitalisme mondial », Le Monde diplomatique (février 1998).

[3Par exemple Jean-Claude Duvalier, ex dictateur de Haïti

[4Sur l’incident du Golfe du Tonkin (2 août 1964) et les révélations postérieures, voir John Prados, « Essay : 40th Anniversary of the Gulf of Tonkin Incident », http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB132/essay.htm

[5Maurice Lemoine, « De la guerre coloniale au terrorisme d’État », Le Monde diplomatique (Novembre 2004) p. 32.

[6Voir par exemple les sites du Parti du Travail Belge, de la Libre Belgique et de L’Humanité.



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