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David Venegas Reyes
L’unité au sein de l’APPO
Lettre de prison datée du 15 juin 2007
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David Venegas Reyes, membre de l’APPO et de VOCAL, est un militant social actif de Oaxaca emprisonné, sous l’accusation mensongère de posséssion de stupéfiants, depuis le 13 avril 2007. Nous avons publié dans notre numéro antérieur, quelques-uns de ses précèdents courriers. Il analyse ici les résultats de l’assemblée de l’APPO qui s’est tenue au début du mois de juin.

L’Assemblée de l’Oaxaca de l’APPO des 1er et 2 juin 2007 revêt une
importance extrême pour le développement futur du mouvement social, pour
plus d’une raison. Je n’aborderai ici que quelques-uns de ses enjeux. Le
refus de certain(e)s membres du conseil de l’APPO de débattre ouvertement,
devant tous et toutes, des comportements lamentables que ces représentants
ont adoptés au cours des derniers mois n’a cependant pas empêché qu’une
telle discussion ait lieu, ce qui fait qu’il est possible - et nécessaire - d’en tirer d’importants enseignements. Dans cette contribution aux
débats, je me réfèrerai tout particulièrement à l’un de ces enseignements,
le consensus qui a été atteint sur la nécessité d’une unité du mouvement
social, unité qui ne cherche cependant pas à couvrir ou à permettre les
attitudes mesquines ou l’ambition résultant d’intérêts personnels ou de
ceux d’un groupe.

Une fois de plus, il est apparu clairement, pour le peuple dans l’Oaxaca
et ailleurs, que le mouvement de l’APPO reste un mouvement horizontal,
sans dirigeants ni caudillos, et qu’il n’est pas non plus dominé par une
position ou par un dogme idéologique quelconque, n’en déplaise à certaines
organisations de gauche autoritaires, notamment le Front populaire
révolutionnaire (FPR-PCM), qui n’ont pas manqué d’essayer de s’ériger en
dirigeants de ce mouvement. La pluralité et la diversité de l’APPO ainsi
que son esprit assembléiste constituent en effet le meilleur antidote
contre le venin de l’autoritarisme.

C’est quelque chose de fondamental car les peuples de l’Oaxaca, avec leur
grande diversité de réalités, de songes et d’aspirations, ne se sont pas
unis dans cette grande lutte sociale à cause du charisme d’un quelconque
dirigeant ou parce qu’ils auraient adhéré à une option politique
particulière ou à un étendard d’une couleur quelconque, mais pour
renverser Ulises Ruiz Ortiz et son gouvernement corrompu et oppresseur.
Mais cette assemblée a également clairement démontré, avec la présence de
nos frères de San Blas Atempa et de Jalapa del Márquez qui se battent pour
résister à l’expropriation de leurs terres et de leur eau, que ce
mouvement social a largement dépassé cette exigence particulière et non
négociable et qu’une conscience plus profonde de l’origine des souffrances
de ceux d’en bas est en train de se former.

La dimension anticapitaliste et anti-impérialiste, ainsi que l’exigence du
respect de l’autonomie des peuples, que cette lutte est en train
d’acquérir, principalement au sein des communautés de la région de
l’Isthme mais aussi partout où l’on résiste aux attaques du capital qui
prennent la forme des mégaprojets du Pan Puebla Panama (PPP), est
indéniable. Je pense que cet approfondissement de la lutte des peuples de
l’Oaxaca ne doit pas se soumettre à une quelconque doctrine idéologique ni
s’aligner sur les seules thèses qu’elle préconise car l’une et l’autre
sont pour la plupart élaborées dans de lointaines et immaculées tours
d’ivoire citadines par des individus qui ignorent tout ou presque des
souffrances de la pauvreté et de la dépossession.

Le fait que l’APPO, le mouvement des peuples de l’Oaxaca, opte toujours
plus pour la lutte pour la défense de la terre, des forêts, de l’eau, de
l’air et de la vie - qui constituent les véritables cibles de
l’impérialisme capitaliste, chez nous ou partout dans le monde où il
demeure des réserves de vie digne et harmonieuse en dialogue permanent
avec la nature -, un tel combat démontre une fois de plus la profonde
sagesse des peuples et communautés indiennes et métisses, qui savent
pertinemment que le gouvernement des puissants de Felipe Calderón tient à
ce qu’Ulises Ruiz Ortiz reste au pouvoir uniquement parce que c’est pour
eux l’assurance de pouvoir spolier les peuples de leur richesse et
qu’évidemment, quand ces peuples résistent et s’opposent victorieusement à
une telle spoliation, ils n’ont que faire d’un tyran.

Lors de l’assemblée de l’Oaxaca de l’APPO, un large consensus est apparu
parmi les délégué(e)s, dirigeants ou représentants, chez ceux qui agissent
comme ceux qui pensent, chez ceux qui luttent comme chez ceux qui
commandent, chez les esclaves de leur propre ego comme chez les hommes et
les femmes libres, en faveur d’une nécessaire unité du mouvement social
pour continuer à aller de l’avant et pouvoir vaincre.

On y a refusé la proposition d’une unité-soumission comprise comme simple
extension des aspirations, des vœux et des ambitions de certain(e)s
membres du conseil à toute l’assemblée ou, à défaut, le silence complice
de ceux qui ne les partagent pas, autrement dit la soumission active ou
passive de l’ensemble de l’assemblée de l’APPO à une poignée
d’organisations et de collectifs qui ont plusieurs vestes, avec ou sans
son accord.

En revanche, c’est l’unité de l’ensemble du mouvement social et pas
seulement celle du conseil de l’Oaxaca de l’APPO qui a été réclamée, en se
fondant sur un respect souple des principes constitutifs de l’Assemblée
populaire des peuples de l’Oaxaca, qui s’accorde avec l’aspiration
collective plus large et intégrante manifestée par ce peuple de l’Oaxaca
qui lutte et résiste, et par conséquent le respect des différences
idéologiques et des différentes pratiques politiques. Non pas un respect
silencieux mais une unité qui ne craint pas le débat respectueux,
tolérant, public, honnête et transparent devant le peuple que l’on dit
représenter. Une unité pleine de sagesse qui reconnaît et fait connaître
au peuple tout entier l’existence de différences de toutes sortes sans que
cela conduise obligatoirement à une position fataliste ou de
démoralisation, mais capable de discuter et de parvenir à des accords pour
poursuivre la lutte et conquérir les éléments les plus essentiels de notre
peuple, sans cacher les différences et prêt à débattre publiquement et
honnêtement de cette lutte.

C’est cette conception de l’unité-respect qui a été adoptée par la
dernière assemblée de l’Oaxaca de l’APPO, et non pas celle de
l’unité-soumission. C’est un motif d’espoirs et d’allégresse pour les
hommes et les femmes de l’Oaxaca, du Mexique et du monde qui voient dans
l’esprit assembléiste de l’APPO un exemple de lutte et la certitude que
les mouvements sociaux peuvent avancer et vaincre pour le compte de ceux
d’en bas, des sans-visages dont le sang versé et la souffrance anonyme ont
rendu possibles ces moments glorieux de l’humanité en quête de son
émancipation.

L’unité de l’APPO est aussi un garde-fou, la garantie que le gouvernement
d’Ulises Ruiz Ortiz ne cherchera pas par la suite à conclure un accord ou
à négocier avec certains de ses membres, et inversement, attendu que le
débat ouvert et public engagé par l’APPO comme garant de cette unité
permettra de démasquer les sbires et autres ambassadeurs d’Ulises Ruiz au
sein du mouvement social, ce qui rendrait inutiles ses tentatives de
traiter avec de tels éléments.

Le mouvement social des peuples de l’Oaxaca sort donc de cette assemblée
des 1er et 2 juin plus fort que jamais, avec la dignité que donne le
courage d’assumer la critique, l’autocritique et le débat public devant le
peuple en tant qu’éléments indispensables pour l’unité et pour pouvoir
obtenir au plus tôt le départ d’Ulises Ruiz Ortiz et un changement profond
de la vie et de la coexistence sociale de notre cher Oaxaca, terre des
nuages.

De ma cellule de Santa María Ixcotel, j’envoie un salut fraternel à tous
ceux et à toutes celles qui ont rendu possible cette victoire et à tous
les délégués et à toutes les déléguées qui ont participé à cette assemblée
à la faculté de droit, ainsi que ma reconnaissance sincère et honnête au
courage qu’ils et elles ont démontré de manifester sur la grand-place
d’Oaxaca à la clôture des travaux. Je les convie, je nous convie tous et
toutes, à ne jamais nous abandonner au désespoir et au silence face aux
injustices et aux ambitions mesquines, d’où qu’elles proviennent, c’est
ainsi que nous maintiendrons notre mouvement social droit et honnête.

Centrale pénitentiaire de Santa María Ixcotel.

David Venegas Reyes "Alebrije",

le 15 juin 2007.

P.-S. : Afin de contribuer à cet esprit unitaire et d’éviter d’éventuels
soupçons, je tiens à dire que j’ai suivi le déroulement de cette assemblée
de l’Oaxaca de l’APPO à travers de bons amis d’Oaxaca qui m’ont tenu
informé, de manière ponctuelle, librement et en toute autonomie. Ah !
J’allais oublier : je ne suis pas flic et je ne suis pas non plus dans une
cellule de première classe ; et quiconque a pu connaître cette prison, ne
serait-ce qu’en rendant visite à des détenus, saura qu’il est tout à fait
possible d’y écrire des lettres sans jouir d’aucun privilège. Allez !
Saluts fraternels, frères et sœurs. La lutte est aussi la joie de
résister.

Traduction Ángel Caído




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