Durant mes quatre années passées à Alger, j’ai eu l’occasion de rencontrer des anciens du FLN. Et de nouer des relations cordiales avec au moins trois d’entre eux. Certes, mon échantillon n’a rien de représentatif mais, coïncidence (?), ils avaient tous trois en commun d’avoir été écartés, très tôt, du pouvoir, de défendre laïcité et république et d’être mariés à des Françaises, comme les deux grands fondateurs historiques du nationalisme algérien, Messali Hadj et Ferhat Abbas ! Élevée dans une famille anarchiste, Émilie Busquant, l’épouse de Messali Hadj, aurait même conçu le drapeau algérien : vérité poétique ou vérité politique à l’usage de tous ceux en Algérie qui entendent dépasser le nationalisme exclusif version arabo-islamique. Mohamed Benchicou vient de lui rendre hommage dans "La Parfumeuse [1] " . De Gaulle s’amusait à répondre à ceux qui comparaient l’insurrection algérienne à la résistance française que lui n’était pas marié à une Allemande. Certes, mais ce faisant, il disait aussi sa difficulté à dépasser son propre nationalisme. Décédée un an avant le déclenchement de la guerre d’Algérie, Emilie Busquant a été enterrée à Alger ; sur sa tombe, Messali Hadj a rappelé que "dans son cœur il n’y a pas de frontières".
Bref, ce n’est pas contre la France que ces militants avaient fait la guerre mais au colonialisme et ils aimaient le souligner. La nuance est de taille. On peut même soutenir qu’ils étaient engagés dans la lutte anticoloniale au nom des principes fondateurs de la République : Liberté, Égalité, Fraternité. On pourrait même soutenir qu’ils défendaient la République tant ses principes étaient bafoués quotidiennement par la colonisation. Principes qui, malheureusement, n’ont pas été mieux respectés par le régime algérien.
En ce temps-là, au tout début des années quatre-vingt, le pouvoir se croyait encore capable de manipuler les islamistes pour combattre les velléités de démocratisation qui commençaient à sourdre dans des couches de plus en plus large de la population. Pourtant, les intégristes étaient déjà en passe de conquérir la rue par le recours systématique à l’intimidation et à la violence. Ils usaient volontiers de la barre de fer contre les démocrates, des athées suppôts du diable et des Français, et n’hésitaient pas à jeter du vitriol au visage des jeunes filles n’obéissant pas à leur injonction de porter le voile.
En plein Ramadan, mon ami Slimane, ancien responsable du FLN France, sort d’un bon restaurant où il vient d’évidence de bien manger et, sur le trottoir dans la belle lumière d’Alger, prolonge son plaisir en allumant un gros cigare. Aussitôt, un barbu se plante devant lui en le fixant avec animosité. Slimane dirige avec calme la fumée de son cigare vers le censeur vertueux qui suffoque et lui demande en arabe : "quoi, t’as jamais vu un juif ?"
A l’époque, il fallait déjà être bien téméraire pour oser affronter directement les intégristes, il en fallait doublement pour se revendiquer juif, même sur le ton de la provocation. Mais Slimane, qui avait eu du courage à revendre pendant la guerre, n’entendait pas laisser réduire sa liberté par des petits merdeux (selon sa propre expression employée lorsqu’il rendait compte, avec gourmandise, de l’incident) qui lui devaient la leur.
C’est précisément ce courage fondé sur une légitimité historique indiscutable qui était à l’origine des problèmes rencontrés par ces anciens du FLN et finalement de leur mise à l’écart. Ils ne devaient rien au pouvoir et entendaient ne rien lui devoir… Et le pouvoir algérien n’échappe pas à la règle, il est comme les autres : il corrompt certes, mais il affectionne tout particulièrement les corrompus.
Aujourd’hui, à Alger comme à Ryad, il n’est plus question de manger dans un restaurant pendant le Ramadan… Pire, comme chaque année depuis l’islamisation rampante du Maghreb, le Ramadan a été émaillé d’agressions, plus ou moins graves contre des dé-jeûneurs même non-musulmans : interpellations par des forces de police , poursuites en justice par un Etat comme l’Algérie dont la constitution garantit la liberté de culte, voire passages à tabac, etc. La chasse aux dé-jeûneurs peut même servir à couvrir le harcèlement des contestataires :
"Ce Zoheïr Aït Mouhoub, disent-ils, tout journaliste à El-Watan qu’il se pique d’être, ne serait, à coup sûr, qu’un détestable non-jeûneur. Pourquoi, sinon, aurait-il été inquiété par une brigade de la police algérienne ? Chez nous, ajoutent-ils, c’est connu, on traque utile : le non-jeûneur, le Kabyle autonomiste, parfois l’amoureux surpris en flagrant délit de promenade avec sa dulcinée. Mais un journaliste ? Pensez donc ! Ici, jurent-ils, la main sur le cœur, la liberté d’expression est consacrée par la Constitution qui, comme chacun le sait, est un texte sacré qui s’impose jusqu’au président de la République. Non, un simple non-jeûneur, s’obstinent-ils, voire un espion au service d’on ne sait quelle puissance étrangère."
En Tunisie, les islamistes ont profité du Ramadan pour investir les lieux publics (plages, stades) afin d’établir un rapport de force en leur faveur. Prier sur la plage d’Hammamet, une ville cosmopolite et vivant principalement du tourisme et en interdire l’accès aux "impurs" (i.e. les non-musulmans), cela revient à mettre un terme à cette activité rentable afin de développer une funeste stratégie de la tension. Le tourisme constituant une des plus fructueuses activités de la Tunisie, le faire péricliter ne peut qu’engendrer plus de chômage, plus de misère et, à terme, les islamistes peuvent escompter apparaître comme l’ultime recours…