Après les dramatiques évènements de la guerre de Sécession à l’origine de l’holocauste sur la planète-mère des humains, la coalition doxo-humaine avait sagement décidé de créer une organisation interespécique dont la fonction première était la coopération et la coordination des politiques galactiques des deux espèces sapientielles connues. Très tôt, Azur, planète au climat paradisiaque, au nom parfaitement prononçable par les différentes langues parlées, devint la planète de l’administration fédérale. Les nombreuses îles abritèrent les institutions politiques, militaires, universitaires, administratives, économiques et culturelles. Au fil des siècles, Azur se transforma en centre névralgique, capitale de la Coalition connue sous le nom de Doxhom. Toutes les grandes décisions politiques, tous les budgets se votaient sur Azur, dans un cadre propice à l’épanouissement d’une nouvelle bureaucratie.
La tragédie fondatrice de l’alliance doxhumaine fut très vite refoulée dans l’affairisme et la colonisation des nouveaux mondes découverts dans l’immensité spatiale. Le souvenir de la Terre martyrisée ne subsistait que par une ligne budgétaire gérée par une sous-commission de l’État-major de la Spatiale fédérale.
Procès-verbal de la Commission Centrale du Budget, sous-commission des équipements spatiaux, sous la présidence du général Tră, rapporteur : le colonel Vlad Fergus. Septembre 2304.}
— Général Tră : « Depuis 2195, les équipements destinés à la surveillance de la Terre fonctionnent sans discontinuer, mobilisant une brigade spatiale. De nouveaux équipements plus sophistiqués, totalement automatisés, dont dispose l’État-major, remplaceraient avantageusement les anciens. Le coût des nouveaux satellites, bien que supérieur, sera rapidement amorti par la suppression de la brigade de maintenance et d’intervention. D’ailleurs, cette affectation est devenue synonyme de pantouflage ou de relégation des officiers d’active attendant la retraite. La base lunaire, à elle seule, consomme la majorité des crédits destinés au dispositif. Le maintien de troupes opérationnelles ne se justifie plus. »
— Sénateur Stan Chirchwood : « Alors, Général, est-ce nécessaire de continuer une surveillance ? Les rapports annuels se résument à « Rien à signaler », « Rien à branler » en réalité, mais en beaucoup plus verbeux et très documentés. La Terre est manifestement la résidence de hordes pouilleuses errant dans les décombres. Les risques militaires relèvent du fantasme. Nos soldats ont l’interdiction absolue de mettre les pieds sur la planète, moins par crainte des lance-pierres et des flèches que des maladies indescriptibles qui ravagèrent les populations. Fait significatif, en un siècle, aucune désertion n’a été enregistrée. Arrêtons de jouer à nous faire peur et de dilapider les finances de la Spatiale. »
— Général Tră : « Sénateur, les risques réels restent effectivement infimes. Mais nous n’avons pas encore atteint la limite d’âge des équipements terriens enfouis dans l’Oural, le Nevada ou en Chine continentale. Par ailleurs, nous ne savons rien des bases sous-marines des grandes nations belligérantes. Nous devons garder un œil attentif et connaître immédiatement toute résurgence de forces armées et politiques capables de nuire à la Doxhom.
— Doyenne déléguée de l’Université Polytechnique Galactique (UPG couvrant à elle seule un quart de la superficie émergée d’Azur) : « C’est insensé, la classe politique et l’Armée rivalisent de railleries. Encore une fois l’alternative se réduit à « surveiller et punir » ou « laisser les mourir ». Quand prendrons-nous nos responsabilités ? Les survivants et leurs descendants méritent notre aide et notre respect. Depuis des décennies, la Terre devrait être un vaste champ d’études et de compassion. Messieurs, tous les décideurs de l’époque partagent la responsabilité de l’Holocauste. La Terre serait-elle l’unique objet de votre ressentiment ? »
— Sénateur : « Madame la Doyenne, les bons sentiments ne garantissent pas la meilleure politique. L’Histoire ancienne nous oblige à rester vigilants contre tous les avatars hégémoniques. Le prix à payer pour notre indépendance fut démesuré, je vous l’accorde, mais de grâce, gardez votre prêchi-prêcha à destination de vos étudiants naïfs. La mission démocratique du Sénat consiste à gérer l’avenir et à se doter des moyens nécessaires à la sécurité de la Doxhom. Le général Tră souligne, à juste titre, les enjeux de la politique terrienne que nous devons poursuivre. Le retour sur Terre n’est pas d’actualité. Trop de blessures et de cicatrices risqueraient de se rouvrir. »
— Général Tră : « Les archives à notre disposition attestent que nous devons craindre le potentiel militaire de nuisance des armes terriennes jusqu’en 2350. Le tir accidentel d’un missile intersidéral, même datant de l’Holocauste, demeure une réalité incontournable. Les armes des guerres mondiales du XXe siècle firent des victimes pendant des décennies après la fin des conflits. Ne l’oubliez pas. »
— La Doyenne : « Cette commission tourne à la mascarade. Je donne ma démission. Je rédigerai une pétition dénonçant la monstruosité de cette politique terrienne. »
— Sénateur : « Pétitionnez, Madame la Doyenne, pétitionnez. »
La vigueur et l’âpreté des propos habituels dans ce genre de commissions, bien qu’atténuées par le style bureaucratique du colonel rapporteur, témoignent de la tonalité des débats politiques au sein du Sénat, mais surtout du changement profond dans la mentalité de l’humanité disséminée dans l’espace.
À l’issue de cette réunion, le remplacement des satellites d’observation et des stations orbitales de défense avancée avec un calendrier organisant le repli progressif des troupes concernées, fut décidé. La Doyenne pétitionna dans la plus parfaite indifférence.
Cette politique isolationniste perdura de longs siècles. Les équipements installés à partir de 2305 firent preuve d’une robustesse digne de la coalition. La surveillance de la Terre resta pendant ce temps une attribution de l’État-major. Au fil des ans, cette responsabilité descendit à un échelon de plus en plus bas de la hiérarchie, elle finit chez un modeste capitaine placé ici par mansuétude après de graves blessures consécutives à la lutte contre les pirates de l’espace. Son bureau, sis au troisième sous-sol de la section historique des Armées, département du matériel et des monuments, situait parfaitement l’importance de la mission de surveillance de la Terre. Le capitaine lisait les données sans surprise émises par les derniers satellites en orbite haute autour de la Terre avant de les archiver. Depuis quelque temps, les informations captées mettaient en évidence une recrudescence de défaillances techniques. En bon militaire soucieux de sa retraite et de l’application des règlements en vigueur, il rédigea un long rapport qu’il transmit à l’échelon supérieur. Six mois après, le mémoire parvint à la direction des renseignements militaires. Là, par chance, une analyste le lut ; elle jugea opportun de le porter en main propre à l’amiral von Pappenbrück. Celui-ci évoqua, lors d’une réunion d’État-major, le rapport et les potentielles embrouilles politiques qu’il pourrait engendrer. L’Amiral rédigea à son tour une note synthétique à destination du cabinet du ministre des Armées.
Le troisième conseiller du cabinet convoqua l’Amiral.
— Amiral von Pappenbrück, votre note a attiré notre attention. Vous avez parfaitement perçu les risques politiques que la défaillance des satellites terrestres créerait. Tant que les rapports restaient répétitifs donc rassurants, l’amnésie historique se justifiait. Nous devons aborder la question terrienne avec doigté. Que proposez-vous, Amiral ?
— Conseiller, nous sommes en 2862, donc depuis très longtemps les armes de la Terre ressemblent à des tas de rouille. Les têtes nucléaires ne peuvent plus servir. Les matières fissibles gisent dans les silos ou dans les bases sous-marines très certainement inondées. Le nettoyage de l’espace terrien a été scrupuleusement fait dans les années qui suivirent la fin de la guerre de Sécession. Militairement parlant, la planète ne présente plus de dangers.
— Donc, Amiral, le problème est strictement politique.
— Oui, Monsieur le Conseiller.
— Quelles conclusions les services scientifiques des Armées tirent-ils des données en provenance des satellites d’observation ?
— Aucune trace d’activité industrielle, pas d’émission hertzienne, les zones radioactives demeurent inchangées depuis des siècles et sont en voie de régression. L’absence de pollution industrielle fait de la planète un paradis vert en raison de l’extension naturelle des forêts. Les populations sont estimées à quelques millions de personnes. En résumé, un retour aux temps moyenâgeux avec d’énormes friches autour des anciennes métropoles abandonnées.
— Amiral, selon vous, le blocus intégral se justifie-t-il encore ?
— Non, militairement parlant. L’état sanitaire doit être catastrophique et la régression technologique invraisemblable. En cas de volonté politique de reprise de contact, les Armées feront leur devoir, Monsieur le Conseiller.
— Merci, Amiral. Je transmets le dossier au ministre et je lui propose d’inscrire le sujet à une prochaine session du Sénat.
Deux ans plus tard, lors de l’examen du budget décennal des Armées, les sénateurs abordèrent la question du renouvellement des satellites et de l’éventuelle levée du blocus. Les débats commencèrent dans l’indifférence totale. Une sénatrice, historienne de la diaspora humaine et unique représentante de la petite communauté humaine noire, s’offusqua du silence.
— L’attitude de cette assemblée affiche encore une fois le coupable refoulement de toutes les questions historiques et politiques liées à notre Indépendance et à l’Holocauste des populations terriennes. Sept cent trente ans après, la mémoire des tragiques évènements des années 2192/2193 se réduit à une piètre ligne budgétaire dans nos chroniques sénatoriales. Depuis sept siècles, aucune commémoration, pas même la volonté de se souvenir et de réfléchir. Le même entêtement insolent du vainqueur à nier son rôle historique dans la tragédie. L’amnésie volontaire comme justification du blocus. Voilà, Sénateurs, la politique terrienne telle qu’elle transparaît de nos propos blasés et de nos silences coupables.
Un sénateur doxien demanda la parole :
— Je voudrais rappeler à nos amis humains l’incroyable euphorie déclenchée, chez nos deux peuples durant l’année 2181 de votre calendrier par la découverte fortuite d’une espèce sapiente dans l’immensité de l’univers. Chacune apporta sa contribution à la création de la Doxhom que nous représentons tous ici. La méprise, l’immaturité politique et l’idéologie transformèrent cette rencontre en un cataclysme dont l’histoire reste à faire. Comme vous le savez, au moment de notre rencontre dans l’espace, le monde originel de la Doxité n’était plus habitable depuis plus d’un millénaire en raison des dégâts écologiques engendrés par nos ancêtres et des radiations de son soleil. Nous, Doxiens, ne reverrons jamais cette terre nourricière des origines. Notre devoir de mémoire et notre deuil en furent impossibles, si bien que les Doxiens développèrent une nouvelle culture avec de nouveaux mythes fondateurs : la galaxité. Amis et alliés terriens, les peuples doxiens vous le demandent : évitez la doxisation de votre passé. Affrontez votre héritage sanglant et nous serons à vos côtés ; nous assumerons notre part de responsabilité.
Le Chancelier du Sénat (titre du Président élu de cette assemblée), en vieux routier de la politique, prit le relais, il prononça un discours fleuve pompeux dont le contenu réel ne passa pas à la postérité. Toutefois, à la fin de la session, s’esquissa une nouvelle politique terrienne prudente qui calma les esprits à la satisfaction du plus grand nombre. Le consensus mou démontra encore une fois sa parfaite adaptation à la politique. Les plus lucides pensaient qu’il était, même, le fondement de leur fonction et l’essence de la politique.
Le Sénat approuva sans barguigner le remplacement des anciens satellites par la nouvelle génération issue de la physique des ansibles philotiques. Les mathématiques des spiners flous de la mathématicienne U. Leguin venaient de permettre, vingt ans plus tôt, une avancée encore plus spectaculaire que les travaux d’Einstein. Le physicien Scott, un métis doxhumain, développa avec son équipe de l’Institut Technologique d’Azur (ITA) les premières applications de la philotique des ondes en milieu éthéré. Pour le profane, cette nouvelle science permit la transmission quasi instantanée des ondes dans l’espace, mettant ainsi fin à la limite du mur de la lumière relativiste. Le mur du son avait maintenant un compagnon dans le musée empoussiéré de la science. Une « onde » philotique parcourait 200 années-lumière en une nanoseconde ; la contraction du temps correspondait maintenant à l’infinie extension de l’espace. Les spéculations les plus folles se lisaient dans les gazettes scientifiques renommées. La décomposition de la matière en ondes philotiques devenait envisageable ainsi que sa transmission et sa recomposition presque instantanée à des distances paradoxales. La Terre hérita de nouveaux satellites fonctionnels et d’une station philotique de transmission. Tout message émis de l’espace terrien parviendrait en Azur en quelques secondes-spiners (l’unité de temps de la physique des ansibles).
Les képis étoilés de l’État-major profitèrent de l’euphorie politique ; ils repassèrent joyeusement le bébé terrestre au Rectorat. Un Institut des Sciences Terriennes (I.Sc.T)nouvellement créé récupéra les archives militaires et historiques détenues dans les caves sécurisées de la Spatiale. Un budget confortable de fonctionnement avec une dotation de recherche qui assurera la pérennité de la nouvelle politique.
Sur Azur, l’année universitaire commençait en fin de saison chaude, après les grandes chaleurs de l’été et ses orages redoutables. L’île du Rectorat occupait une superficie plus grande que l’antique Benelux. Chaque université possédait de vastes campus avec des équipements destinés à la qualité de l’enseignement et au confort des étudiants. L’Institut des Sciences Terriennes, de taille modeste, se nichait derrière des dunes boisées en bordure de l’océan. Les bâtiments pourtant récents n’attiraient pas l’œil comme les autres établissements. Les instituts technologiques se distinguaient par leur recherche architecturale et futuriste. Avec ses bâtisses basses et géométriques, l’I.Sc.T. ressemblait à du provisoire définitif. Les groupes d’étudiants se dirigeaient en véhicules légers antigrav dans un silence uniquement troublé par les rires et les éclats de voix. Aucune hâte, aucune fébrilité ne perturbait leur démarche tranquille.
Dans son bureau encombré d’archives et de reliques terriennes, la directrice de l’Institut, le professeur Tranh Dü Zlath, une Doxienne âgée, préparait son cours inaugural de civilisation terrienne, passage obligé pour les étudiants de première année. Sa nouvelle assistante, Ty Pao Zdiou, s’efforçait de calmer la Doxienne qui maugréait tout en brassant ses notes éparpillées sur le bureau. Zlath rédigeait ses cours sur de rarissimes feuilles de papier qu’elle importait à grands frais d’une communauté anabaptiste archaïsante de la planète Mennonite où elle avait vécu plusieurs années à l’occasion de son doctorat sur les minorités religieuses issues de la diaspora humaine. L’odeur et la sensation tactile du papier l’avaient séduite et elle l’utilisait à la place des notebooks trop impersonnels.
— C’est l’heure d’affronter le nouvel arrivage de l’élite galactique inculte. Encore une génération de spatiaux imbus de leur sélection et de leur statut de bureaucrate en puissance. Ty Pao, pendant mon absence, ne rangez surtout pas mon bureau. L’ordre me hérisse la toison. À mon retour, vous me présenterez votre projet de thèse dans le détail. Je suis très heureuse qu’une brillante doctorante en médecine interraciale choisisse ce pauvre Institut pour faire ses recherches.
Le professeur Zlath quitta son bureau. De sa démarche légèrement sautillante, elle dédaigna les colonnes anti-G ; elle emprunta l’escalier. Son excentricité était aussi connue que son érudition et son dévouement à l’Institut. Sa tenue vestimentaire du jour n’avait rien pour améliorer son image. À l’occasion de ce cours inaugural, toujours un peu guindé, elle portait une chemise anachronique en coton d’une teinte indéfinissable avec de grandes poches et des épaulettes ornées de broderies. Un pantalon sans forme complétait le tableau. Les sandales à semelles de bois cloutées résonnaient sur le sol vitrifié des couloirs de l’Institut. Zlath défiait ainsi les bons usages du corps professoral du Rectorat arborant en cette occasion la toge et l’épitoge aux couleurs de sa spécialité. Sa dégaine de broussarde vieillissante faisait l’objet de commentaires dans les pince-fesses du rectorat. Les rares collègues l’ayant vue en tenue de cérémonie en gardaient un souvenir éberlué, car les insignes d’un doctorat de chimie, de xénobiologie, d’ethnologie, de linguistique comparée et de philosophie côtoyaient sur son épitoge les titres honorifiques de toutes les grandes universités. Sa maîtrise des vieux dialectes doxiens et d’une vingtaine de langues terriennes oubliées, ajoutée à sa faconde caustique, en faisait une interlocutrice redoutable. Le professeur pénétra d’un pas décidé dans le grand amphithéâtre plein à craquer et gagna l’estrade. Deux mille étudiants l’attendaient dans un silence obligé. Les bizuts carrés (redoublants) avaient passé le message :
— Gaffe, la Zlath ne supporte pas le bruit. Elle patine hors piste ; de plus, elle tire à vue.
Debout, face à l’auditoire, elle commença son discours inaugural :
— Ah ! Je vois que les redoublants ont passé la consigne. Quel silence sidéral ! Au grand désespoir de certains, vous allez suivre une initiation à la civilisation terrienne. Enseignement obligatoire pour les nouveaux étudiants de toutes les disciplines enseignées dans notre prestigieux rectorat, son obtention est nécessaire à la validation de votre diplôme. Vous avez quatre ans pour le réussir et le programme change tous les ans. Les résultats affligeants des années précédentes m’ont convaincue de modifier la méthode de contrôle des connaissances. Je ne veux plus lire que le premier homme à aller dans l’espace fut le cosmonaute uressien « Margarine », pauvre Gagarine, Héros soviétique. Vous trouverez sur le serveur de l’Institut la liste des sujets de mémoire à me rendre un mois avant la fin du second semestre. Sa rédaction peut être faite dans une des vingt langues humaines mentionnées à l’exception du Standard spatial devenu une vaste poubelle linguistique indigne d’un futur membre de l’élite de la Doxhom. L’ensemble des cours des années précédentes est disponible à la même adresse. Vous pouvez poser toutes vos questions avec les icônes qui s’affichent sur vos holos individuels. Mes assistants et les professeurs vous répondront, à votre demande ; ils vous aideront dans vos recherches.
Cette année, j’aborderai l’histoire pré-spatiale de la Terre, à travers un genre littéraire et cinématographique appelé science-fiction. À partir de quelques auteurs, d’œuvres et de rares films disponibles dans nos archives, je définirai le genre ; ensuite, je démontrerai son importance dans l’élaboration de la mentalité scientifique et philosophique du XXe siècle, époque d’une accélération sans précédent du développement technoscientifique. Ce siècle connut plusieurs guerres mondiales sanglantes et des tentatives de génocide. Ce fut l’époque de tous les commencements, des espoirs les plus fous et des horreurs indescriptibles. Les bases des sciences fondatrices furent posées tant dans le domaine de la vie que dans celui de la physique, de la maîtrise de l’énergie atomique militaire et civile. L’électronique et l’informatique permirent l’IA (intelligence artificielle). Un homme né en 1900 et décédé en fin de siècle passa de la voiture à cheval aux voyages spatiaux ; il connut le pigeon voyageur comme mode de transmission et le satellite de télécommunication. Il put vivre avec un ou des organes greffés : cœur, rein. Il pratiqua le troc, il utilisa le papier-monnaie et la monétique avant sa vieillesse. Sa vie quotidienne subit un profond chamboulement. Ce siècle subit tous les bouleversements : politiques, scientifiques, économiques, technologiques, esthétiques, écologiques, médicaux. La littérature de Science-Fiction témoigne concrètement de cette frénésie. Elle nous permet de comprendre le besoin d’anticipation et de projection dans le futur que les progrès technologiques et le courant de pensée positiviste génèrent. Mais cette littérature souligne aussi les craintes et les doutes face à l’accélération des changements. Par le jeu de l’amplification ou de la caricature, certains auteurs décrivirent le meilleur des mondes comme une fin de l’humanité.
À travers l’étude rigoureuse des thématiques, nous tenterons de cerner la mentalité de ce siècle. »
La passion débordante et l’énergie farouche du professeur Zlath captivèrent son auditoire. Elle développa les grands axes des prochains cours. Des fac-similés des ouvrages cités accompagnaient la projection de documents cinématographiques illustrant ses propos. Le style naturel et débridé du professeur cachait la préparation méticuleuse du cours.
Une scène de « Voyage dans la lune » du cinéaste G. Méliès (1902), aux décors somptueux, captait l’attention des étudiants quand son assistante, Ty Pao Zdiou, monta sur l’estrade ; elle tendit un message au professeur. Zlath le parcourut des yeux. La surprise hérissa son duvet facial, signe d’une intense émotion chez les doxiens.
— Ce n’est pas un canular, j’espère ? interrogea-t-elle.
— Cela fait une demi-heure que l’on me demande d’interrompre votre cours, insista Ty Pao. Le ton pressant suivi de menaces confirme le contenu du message.
Le professeur mit le message dans une poche de sa chemise, puis elle reprit la parole.
— Je dois interrompre le cours en raison de circonstances exceptionnelles. Suivez attentivement l’holojournal dans les heures ou les prochains jours. Merci et à la semaine prochaine.
Accompagnée de son assistante, elle quitta l’amphithéâtre. Un claquement de semelles cloutées résonna nerveusement dans les couloirs.
— Jon Tower est-il arrivé ? demanda-t-elle à Ty Pao. Ses connaissances en paléo-informatique seront indispensables.
— Il entrait dans votre bureau quand l’envoyé de l’État-major débarqua, Professeur.
— Ty Pao, nous travaillerons longtemps ensemble, alors laissez tomber le « professeur ». Je suis Zlath pour mes amis et l’ « emmerdeuse » pour les autres.
À peine essoufflée par l’ascension de l’escalier, Tranh Dü bouscula le planton en uniforme gardant la porte de son bureau et elle se propulsa vers l’officier tête nue qui contemplait les reliques terriennes accrochées aux murs.
— Professeur Zlath, lieutenant-colonel Bauer, se présenta l’homme. L’état-major requiert votre présence immédiate. Un véhicule nous attend.
— Je ne doute pas que l’on expédie un officier de votre rang pour une broutille. Si le message de mon assistante est exact, ces messieurs attendent avec impatience. Depuis combien de temps captons-nous cette émission ?
— Je ne suis pas autorisé à répondre à vos questions dans l’enceinte de l’Institut, répondit-il. Tout vous sera révélé sur place. Avant sa diffusion, l’authentification du message et de son contenu est primordiale. Vous vous en doutez, Professeur.
— Je comprends trop bien. Parfait, je suis prête, mais j’emmène avec moi mes deux assistants ici présents. Leurs spécialités respectives seront indispensables.
— Je n’ai pas d’instructions s’y opposant. Mais ils devront, comme vous, ne rien révéler avant l’annonce officielle.
— Nous vous suivons, Monsieur, répliqua Zlath en omettant volontairement le grade du militaire.
Précédé d’un soldat, ils quittèrent l’enceinte de l’Université. Les étudiants suivirent du regard le cortège. La rigidité des militaires, incongrus dans cet environnement, contrastait avec le pas souple et la mine réjouie du professeur. Les deux assistants se jetaient des regards interrogateurs. Un véhicule militaire entouré de gardes vigilants les attendait sur le terre-plein central. Dans un léger grésillement des propulseurs, l’engin gagna très vite de l’altitude avant de se diriger vers l’île des forces militaires et spatiales. Le paysage pourtant magnifique de l’océan sous le soleil n’intéressa pas les passagers. Les militaires observèrent un silence de rigueur pendant que Zlath cogitait sans parole. Les paupières mi-closes, elle envisageait les hypothèses possibles. Toute une vie d’études patientes se concentrait dans la perspective d’écouter et de disséquer ce message que la Doxhom attendait et craignait à la fois depuis des siècles.
L’impressionnant domaine de l’E-m apparut ; le véhicule se posa prioritairement. Pendant le court trajet vers le bâtiment central, Zlath demanda à ses assistants de ne pas intervenir sans raison. Le lieutenant-colonel Bauer les guida à travers un dédale de couloirs vers une salle de conférence déjà occupée par une trentaine de personnes, la plupart des officiers généraux.
— Nous vous attendions, Professeur Zlath, précisa l’amiral Dick, le haut responsable de la Spatiale. Tout d’abord, je vous remercie d’avoir interrompu votre cours. Installez-vous ! Mme la conseillère Cherryh représente le cabinet de la Présidence et le Sénateur Moreau la Commission des Affaires Galactiques. Les militaires autour de cette table sont tous des spécialistes des transmissions ou des linguistes.
— Merci de votre invitation. Si nous arrivons à authentifier le message, la nouvelle provoquera une vive émotion.
— Je propose, répondit l’Amiral, que nous reprenions la chronologie des événements avant de valider le message et son contenu, puis de formuler une recommandation à la Présidence. Le général Kavella des transmissions par ansibles nous présente les faits.
— Depuis plusieurs jours, nous recevons en provenance de la station de surveillance terrienne un bruit de fond que nous avons d’abord confondu avec des parasites dus à des éruptions solaires. Son cycle de répétition et sa nature intriguèrent l’Amirauté. Après plusieurs tentatives de réglage à distance des systèmes d’écoute, l’hypothèse du bruit cosmique fut écartée.
— Est-il possible d’écouter les échantillons sonores ? demanda le professeur.
— Évidemment, Professeur.
Le son confus d’une réverbération ondulante envahit la salle de conférence. Du magma, on ne percevait que la scansion des parties nettement séparées. Le silence entre les émissions indiquait déjà, à lui seul, la structuration de l’ensemble comme dans une partition musicale ou une prosodie étrange. Après un temps de pause plus long, le cycle reprenait. Plusieurs tentatives de filtrage n’apportèrent pas de meilleure compréhension.
— Ensuite, nous avons réorienté les paraboles de réception sans amélioration des résultats. Toutefois, par triangulation classique, nous obtenons une direction approximative de la zone d’émission : la source sonore provient de l’Europe du Sud. Les phénomènes de réverbération solaire dans les hautes couches de l’atmosphère déforment énormément les calculs. La station orbitale est trop éloignée. Aussi, avons-nous procédé au lancement d’un drone par l’intermédiaire du satellite de service.
— À quelle altitude l’avez-vous placé ? demanda, le professeur un peu tendue. Il est indispensable qu’il reste invisible aux Terriens.
— Il tourne à l’altitude standard d’un engin furtif de détection, parfaitement invisible à partir du sol. C’est un engin militaire de haute technologie. Nos spécialistes ont suivi votre raisonnement.
— Et le résultat de l’opération ? dit Zlath avec impatience.
— Moins de bruits parasites ou du moins plus facilement filtrables. Écoutez !
Cette fois, les sons, toujours incompréhensibles, présentaient la particularité d’être rythmés comme par l’effet d’une respiration.
— Est-ce votre dernière version de la séquence ? demanda le professeur Zlath.
— Oui. Toutes nos tentatives suivantes ne sont pas plus parlantes, si j’ose dire, précisa le général.
— Pouvez-vous, d’ici, vous connecter à l’Institut ? J’aimerais utiliser quelques programmes de phonologie qui nous permettront de vérifier si nous sommes en présence d’un langage humain.
— Très certainement, avec les adresses et les habilitations nécessaires.
Pendant le temps de connexion, Jon se pencha vers Zlath :
— Une partie du message paraît structurée comme un langage non humain, presque un langage binaire, mais anarchique. Puis-je demander quelques manipulations ?
— Bien sûr. Mon assistant Jon Tower, qui finit en ce moment sa thèse sur la paléo-informatique d’avant la Diaspora, souhaite vous proposer quelques tests.
— Peut-on isoler une séquence, l’avant-dernière plus particulièrement, la ralentir, puis utiliser vos logiciels de décompactage ?, précisa l’assistant.
Après quelques minutes de tâtonnements, un staccato devint audible. La succession de signaux brefs et plus longs apparut nettement.
— Professeur, demanda Jon sur un ton un peu protocolaire, vous souvenez-vous du film « La bataille de…quelque chose » dans lequel un personnage, un « résistant » de la Deuxième Guerre mondiale du XXe siècle, communique par un langage radio similaire ?
— Très juste, répondit Zlath, dictant à son terminal une recherche dans les archives de l’Institut.
Pendant ce temps, les opérateurs de la Spatiale importaient les programmes linguistiques, ils commencèrent le traitement du message. La fébrilité et l’euphorie devenaient perceptibles dans la salle. L’Amiral Dick profita de la pause technique ; il demanda des boissons et commanda au mess quelques encas.
Le staccato sec émis par le terminal fit sursauter une partie de l’assistance.
— Pas de doute possible, c’est bien le même langage, s’écria le professeur. Jon, vous êtes une perle rare. Dans le film en question, un autre personnage donne l’ordre d’envoyer un compte rendu d’opération en « MORSE ». Le mot a donc plusieurs sens : à la fois, il désigne un mammifère marin des mers froides et ce langage codé des militaires. Général, avez-vous des archives historiques qui nous permettront de le décoder rapidement ?
— Pas à ma connaissance, mais nos programmes de cryptologie résoudront la question rapidement. Le message est court ; la différence technologique ne devrait pas résister, affirma-t-il. Les résultats du traitement s’afficheront sur le tableau holographique ; vous pourrez ainsi nous signaler les séquences significatives.
Zlath recommanda de ralentir l’affichage dans le but de préserver la lisibilité. Elle demanda à son assistant et aux militaires de la prévenir dès que des groupes de lettres latines auraient une signification surtout dans les langues du sud de l’Europe dans l’hypothèse qu’elles n’aient pas trop dérivé. Pendant ce temps, elle lança les analyseurs phonétiques et syntaxiques. Les courbes indiquèrent sans erreur possible que les sons correspondaient à une phonation structurée. Les variations entre les différentes parties du message pouvaient provenir soit du locuteur, soit de la langue utilisée. Satisfaite de cette première étape, elle proposa la réduction progressive de la vitesse de diffusion ; les sons devinrent de plus en plus identifiables.
— L’analyse spectrale indique que trois voix différentes se succèdent, l’une masculine, l’autre féminine et la dernière artificielle, précisa le professeur. Pouvez-vous repasser le message en diminuant progressivement la vitesse de défilement. Voilà…de plus en plus clair… Stop… revenez en arrière… Stop… relancez… « ICI »… Bien sûr du français… L’Europe du Sud…
L’enthousiasme de Zlath se répandit dans l’assistance et les participants se levèrent en applaudissant. L’Amiral s’avança pour féliciter le Professeur dont les yeux brillaient de plaisir.
— « ICI ». Nous avons trouvé ce que les linguistes appellent leur pierre de Rosette. Avec ces deux lettres, pouvez-vous programmer votre logiciel de décryptage ?
Il fallut encore deux heures de travail intensif et de contrôle avant que le message livre son secret. Zlath lut, d’une voix excitée, la traduction du message :
— « Ici, le Centre de Recherches Apicoles des Cévennes France Europe Unifiée 456 987 24 12 657. Aujourd’hui, le Centre est réactivé. Merci d’accuser réception et de transmettre vos fréquences radio et vos coordonnées pour des contacts ultérieurs. Le 28/12/3015 ».
La fin de la lecture déclencha une cacophonie de questions. L’amiral Dick, peu habitué à l’enthousiasme de ces troupes, mit de l’ordre dans la profusion des interventions.
— Mesdames, messieurs…chacun son tour, comme au mess, dit-il avec une trace d’humour. Professeur, votre première impression sur ce message.
— Je pense que nous sommes tous d’accord sur son origine terrienne. Les scans satellites confirmeront rapidement l’emplacement exact et les éventuelles évolutions récentes dans et autour du lieu d’émission. Pour ma part, j’ai effectivement identifié la plupart des langues européennes et les principaux idiomes asiatiques. Notre connaissance des langues africaines pré-diaspora est très réduite en raison de la faible présence des populations concernées dans les équipages de la spatiale sécessionniste. De plus, elles utilisaient les langues européennes dominantes. La présence du Morse, à elle seule, confirme l’origine terrienne par son extrême rareté. Mes interrogations sont plus linguistiques, voire ethnolinguistiques.
D’abord, comme vous le savez, les langues évoluent à la fois phonétiquement et sémantiquement. Nos langues humaines ou doxiennes ne se prononcent plus exactement de la même manière qu’il y a sept ou huit siècles. D’ailleurs, les linguistes ici présents eurent des difficultés à identifier des idiomes qu’ils connaissent. D’où ma première question. Pourquoi dans ce message la phonologie est-elle celle du XXIIème siècle ?
Par ailleurs, le mot « apicole » n’est pas banal. Il a son équivalent dans toutes les langues du message, manifestement, il correspond à une activité nécessitant des recherches. Ce mot a disparu des idiomes humains actuels. Des recherches dans les catalogues de nos bibliothèques sur tous les mondes de la Doxhom m’ont permit de le comprendre. Sans ansible, je n’aurais jamais trouvé. Il existe une référence à un « Traité d’apiculture » dont l’objet est l’élevage d’un insecte terrien « l’abeille » en vue de la production de « miel » qui est un « nectar », de « propolis », de « gelée royale », de « venin » et d’une boisson l’ « hydromel ». Aucune planète de la diaspora ne connaît et ne produit de nourriture à partir d’insectes. Seule, Verdure possède un insecte producteur, mais le produit de la colonie sert à repousser les prédateurs naturels. Les Verduriens l’utilisent comme insecticide ! Donc, un vocabulaire terrien désigne une activité terrienne. Pas de fumée sans feu, disait-on en français archaïque.
L’autre anomalie plus difficile à cerner me trouble davantage. Nous avons identifié trois voix. L’analyse phonologique avancée démontre que les trois voix sont artificielles. La masculine et la féminine ne sont en fin de compte que des échantillons vocaux mis bout à bout à partir de données enregistrées. Notre équipement d’analyse vocale permet ce genre de recherche, les services de renseignement et la police criminelle utilisent les programmes de l’Institut. La troisième voix est entièrement artificielle, mais d’une technologie primitive sans nuance. Retour à la case départ. Dernier aspect étonnant, la voix féminine parle les langues orientales à la perfection (chinois mandarin et cantonais, laotien, et khmer) plus une langue polytonale que personne ne connaît dans cette pièce. Ces éléments laissent à penser qu’un ordinateur rescapé et réactivé volontairement ou accidentellement utilise des matériaux sonores du XXIIe ou du XXIIIe siècle pour émettre ce message. J’ai lancé une analyse comparative de cette voix avec les rares archives en notre possession datant de la rencontre entre nos deux espèces…(ménageant son auditoire, le professeur marqua une pause avec un sourire espiègle aux lèvres) et…la voix féminine est celle du Prix Nobel de biologie Ly Mjen, l’un des membres de l’équipe scientifique terrienne chargée de dialoguer avec les Doxiens. Nous lui devons de grands progrès dans la connaissance biologique de notre propre race. De plus, cet apport crucial est, par hasard, le sujet de thèse de mon assistant Ty Pao Zdiou.
Un concert d’applaudissements accueillit la fin de la longue démonstration du professeur Zlath.
— Moi qui croyais que les universitaires de l’Institut étaient tous des « enc… de mouches surdiplômés », je vous présente toutes mes excuses et je suis prêt à suivre vos recommandations sans limite budgétaire, s’écria le sénateur Moreau en saluant Tranh Dü Zlath.
— Sénateur, épargnez-nous vos états d’âme entomologiques, s’offusqua la conseillère Cherryh. Nous devons procéder à l’évaluation politique de ce message déroutant et la communiquer à la Présidence. Je suis d’accord avec vous, Professeur Zlath, sur l’authenticité de la source terrienne. Toutefois, vos savantes démonstrations embrouillent sa signification réelle. Quelles sont vos propositions sur la diffusion publique et surtout devons-nous lever l’embargo ?
— Madame le Conseiller, répondit très formellement (pour ne pas choquer la donzelle dont le sens de l’humour devait approcher le zéro absolu sur l’échelle de la libido), ce message radio manifestement destiné aux éventuels survivants de la Terre ne nous est pas adressé. Ce n’est pas un appel à l’aide. Son origine géographique incontestable n’implique pas nécessairement une réponse sur la même longueur d’onde, si j’ose dire. Je pense qu’il faut compléter par satellite nos investigations visuelles puis comparer la zone d’émission avec les clichés anciens en notre possession. Il peut simplement s’agir d’une remise en route fortuite d’un vieil équipement dont ce message serait le chant du cygne. Quand pensez-vous, Amiral ?
— Absolument, Professeur, j’ai d’ailleurs donné les ordres en conséquence. Les résultats ne tarderont pas, répondit-il.
— Parfait. Je ne crois d’ailleurs pas à cette hypothèse, sinon, nous sommes devant une décision capitale. À la fois annoncer aux mondes de la Doxhom la nouvelle et préparer une mission « objectif Terre ». Toutefois, je conseille la plus grande discrétion, car si les survivants n’ont pas sombré dans le crétinisme, l’image de marque des peuples de la Doxhom souffre d’un déficit historique largement motivé. Un traumatisme tel que l’Holocauste laisse des traces dans la mémoire collective, voire dans les mythes fondateurs de la nouvelle civilisation. Cette mission nécessitera un doigté de chirurgien. De la qualité des premiers contacts dépendra la suite des relations entre la Terre et la Doxhom. Paradoxalement, je pense que l’embargo est encore plus impératif maintenant que pendant les siècles de silence. Le choc historique, culturel, économique et psychologique bouleversera leur échelle de valeur. Le plus grand respect aux terriens actuels, quel que soit leur niveau de civilisation, s’impose comme un impératif moral et diplomatique. Ne transformons pas notre retour sur Terre en une ruée vers l’or de jadis, ni en une régression historique d’un colonialisme dévastateur. Ils ont déjà donné, nous aussi. Le plus urgent, avant toute annonce, me semble l’envoi d’un corps spatial chargé d’interdire l’espace solaire aux intrus, même plein de bonnes intentions et surtout aux prédateurs en tous genres.
Le sénateur Moreau, conscient de l’enjeu politique, dégaina en premier :
— Professeur, la sagesse de vos réponses et leur profondeur d’analyse stratégique me ravissent. Pour ma part, j’y souscris des deux mains. Amiral, l’avis de l’E-m et les recommandations des Forces spatiales ?
— Conseiller, Professeur, Sénateur, permettez-moi de vous résumer les résultats de nos investigations. La zone d’émission se situe dans le carré 14.856 de notre cartographie actuelle, soit approximativement dans le nord-est des montagnes dites Cévennes de nos archives, sur un plateau orienté au sud. Il y a encore dix ans, cette zone était boisée et à l’écart d’un petit village sans technologie industrielle. Voilà les seuls clichés de nos archives. Deux vestiges de tours ou d’autres constructions datant d’avant l’holocauste émergent légèrement au centre de la partie boisée, comme le montre le deuxième cliché plus rasant. L’agrandissement rend flou la vue. Le drone placé récemment en orbite basse nous renvoie l’image suivante. Plus de forêt, les tours et les bâtiments anciens sont nettement visibles, une série de petites constructions nouvelles entoure le Centre Apicole. Les images infrarouges révèlent la présence de multiples sources de chaleur. Je vous précise que c’est l’hiver actuellement dans l’hémisphère nord. Le village proche semble plus grand et très animé. Toutefois, les mesures classiques ne révèlent aucune source nucléaire, ni activité hertzienne en dehors du message capté émis en boucle, mais attestent d’une légère production d’électricité domestique. Sans risque d’erreur, on peut supposer que ses occupants actuels ont réactivé le Centre.
— Donc, nous serions en présence d’un groupe de terriens évolués ayant remis en fonctionnement un ancien site de recherche, résuma le sénateur.
— N’extrapolons pas trop vite, tempéra le professeur. Pour ma part, je reste très prudente dans l’évaluation des connaissances techniques de ce groupe. N’oublions pas l’aspect automatique du message. Indéniablement, nous assistons à un événement majeur.
— Permettez-moi de revenir à votre analyse, dit l’amiral Dick. Vous insistez sur l’importance de renforcer l’embargo et de protéger la Terre des intrus. De votre part, cette proposition m’étonne, mais elle me paraît cruciale. Je rappelle qu’une telle décision relève de la Présidence.
— Mes prises de position antérieures taxées d’antimilitaristes n’ont rien à voir avec la situation actuelle. D’ailleurs, je vous rappelle que l’usage de la force est d’abord un acte politique exécuté par les militaires, mais sous la responsabilité des pouvoirs constitués, répondit-elle.
En se tournant vers la conseillère, elle poursuivit :
— Madame, il s’agit, ici, de protéger et d’éviter une nouvelle catastrophe humaine hautement symbolique. Je ne connais pas à fond les arcanes du droit dans ce genre de situation, mais il me semble que la Présidence devrait expédier de toute urgence des unités spatiales sans attendre les débats sénatoriaux.
— Je partage vos analyses, dit la conseillère Cherryh. En toute légalité, la Présidence peut envoyer des troupes en observation à condition de respecter les accords et les traités en vigueur, mais elle ne peut en aucun cas décider d’une opération militaire majeure pouvant entraîner un conflit armé. Présentement, il s’agit de protéger un monde et des populations contre des contacts prématurés ou nuisibles à la reprise de relations équitables. La portée historique de l’évènement justifie amplement les précautions. Votre avis, Sénateur ?
— Tout à fait. Rien ne s’oppose à l’envoi rapide d’une force militaire adaptée, à la seule condition que sa mission soit le blocus intégral de la Terre. Personne ne doit atterrir sans que l’équipe chargée du premier contact donne son aval. La situation réelle sur place est imprévisible ou du moins très certainement complexe. D’ailleurs, nous devons intégrer le fait que les populations terriennes sont très dispersées et vraisemblablement dans des situations extrêmement différentes. Notre arrivée les bouleversera.
— Amiral, je propose une suspension de séance. Je dois contacter la Présidence, car le départ d’un détachement de contrôle de l’espace terrien demande une validation présidentielle, conclut la conseillère.
— Je mets, immédiatement, un bureau à votre disposition et je donne les ordres de préparation en conséquence, répondit-il.
Les personnes présentes se levèrent. L’atmosphère, toujours un peu formelle, se détendit. Avec la livraison de boissons et de plateaux-repas, des conversations animées remplacèrent la discipline protocolaire des heures précédentes. Certains militaires partirent exécuter les ordres de l’amiral. Celui-ci rejoignit le sénateur et le professeur qui dialoguaient en français.
— Professeur, vous semblez avoir des réponses adaptées aux circonstances comme si …
— A sa création en 2865, l’Institut des Sciences Terriennes hérita de missions précises. D’abord, accueillir et dépouiller les archives transférées à notre Institut. Leur simple transcription demanda plusieurs dizaines d’années de travail, mais elle permit les premières recherches vraiment synthétiques sur la guerre de Sécession et l’Holocauste. Au fil du temps, une autre mission officieuse apparut, issue des débats incessants dans le corps enseignant : « Que faire en cas de reprise de contact avec la Terre ? ». J’avoue que les hypothèses les plus farfelues furent envisagées, mais une grande rigueur scientifique présida à leur élaboration. Si bien que nous attendons, de génération en génération, ce moment avec impatience. Je crains que la réalité soit, en fin de compte, très différente de nos spéculations, mais les études attentives et loufoques apporteront une aide précieuse dans les situations inattendues que la première équipe rencontra.
De son côté, l’ingénieur Jon Tower était en pleine discussion avec les spécialistes militaires des communications.
— L’utilité de l’archéo-informatique, répondait-il à une question d’un colonel jovial, semble académique, je le concède. Toutefois, la compréhension des premiers langages de programmation et des systèmes de stockage numérique nous permet de déchiffrer les archives de l’Institut, mais il en reste encore beaucoup de très anciennes que nous n’arrivons pas à décoder. Nos prédécesseurs se sont contentés, faute de mieux, de les préserver en attendant leur décryptage. L’autre intérêt, plus scientifique, consiste à comprendre la démarche des inventeurs des premiers ordinateurs. Leur création joua un rôle capital dans la conquête de l’espace et dans le développement extraordinaire des sciences et des technologies à partir du XXe siècle. Sans eux, nous serions encore sur Terre à contempler les étoiles au lieu de les parcourir. Nous n’avons rien conservé des technologies anciennes. La rapidité de développement des nouvelles technologies rendit obsolètes les inventions tous les dix ou vingt ans. Mais nos technologies actuelles seraient inconcevables sans l’informatique des origines. Les objets techniques suivent en quelque sorte une évolution darwinienne, les meilleurs restent et donnent naissance à des rejetons encore plus sophistiqués. Si nous voulons comprendre l’importance de l’informatique de cette époque, il suffit de la comparer à l’ansible qui transforme radicalement notre conception du monde et notre mode de pensée. En fin de compte, je partage l’avis des philosophes qui, depuis longtemps, affirment que la technique et les sciences, devenues indissociables, interagissent avec le social et forment un complexe homogène.
— Pensez-vous que l’on découvrira des ordinateurs encore en état de marche ? demanda un autre militaire.
— Les déductions du professeur Zlath permettent de le penser. La technologie de cette époque inaugurait l’utilisation des supraconducteurs dans l’architecture des ordinateurs, mais le problème de la chaleur n’était pas encore totalement résolu, si bien que le matériel était volumineux et souvent équipé d’un système intégré de maintenance, du moins dans les équipements spatiaux. Leur durée de vie excellente permet d’espérer qu’un tel ordinateur, mis en sommeil dans des conditions optimales, résistera aux affres du temps. Extraordinaire, mais probable. Les capacités mémorielles de ces machines déjà très avancées nous offriraient accès à des données incroyables… J’en rêve déjà et mes collègues de l’Institut se battront pour obtenir de telles informations.
Ty Pao Zdiou ferraillait avec des interlocuteurs sceptiques sur l’utilité des études historiques dans le domaine médical.
— Non, ne croyez pas que les sciences actuelles soient tout-puissantes. Les résultats spectaculaires d’aujourd’hui proviennent de recherches parfois anciennes. L’anatomie et la physiologie n’ont plus de secrets depuis des siècles. Quelles que soient l’époque et la technologie employée, la méthode utilisée met en évidence l’intelligence et la finesse d’esprit des chercheurs. Au début de l’ère spatiale humaine, beaucoup de connaissances se perdirent. Les Doxiens doivent énormément aux scientifiques terriens qui nous apportèrent des techniques et des thérapeutiques inconnues dont certaines, aujourd’hui, sont oubliées. En sept siècles, l’espérance de vie moyenne d’un doxhumain n’a augmenté que d’une dizaine d’années. Et encore avec un coût de recherche disproportionné. Je dirais sans ambages que nous frôlons la régression. Imaginez une catastrophe majeure du type de l’Holocauste et extrapolez les conséquences sanitaires dans notre civilisation hypertechnologique actuelle !
Au retour de la conseillère, les discussions reprirent.
— Amiral, Sénateur, Professeur, Mesdames, Messieurs, la Présidence donne son accord à l’envoi immédiat d’une première force de surveillance du système solaire terrien. La confirmation officielle suit par la voie classique de la valise électronique ministérielle dans les heures qui viennent. Le président MacCaffrey approuve nos recommandations et nous demande de lui transmettre nos analyses sur la reprise de contact. Il annoncera en galaxovision, au moment le plus opportun, la nouvelle. Il propose la transformation de cette équipe en commission dotée de tous les moyens possibles ; il souhaite un large débat au Sénat sur la nouvelle politique terrienne de la Doxhom.
— Actuellement, le croiseur lourd « Darkover » patrouille dans une galaxie proche de la Terre, dans trois jours, il sera sur place. Nous lui transmettrons, sans tarder, son ordre de mission détaillé par ansible. Une escadre complète se prépare à prendre la relève. A l’issue de cette réunion, nous fixerons les spécificités de ses équipements et des troupes terrestres envisageables, précisa l’amiral.
— Professeur Zlath, avez-vous des suggestions concernant la phase de prise de contact ? demanda la conseillère.
— Notre arrivée demeure la partie cruciale de l’opération. Je préconise l’atterrissage discret d’une petite équipe. L’idéal serait de passer inaperçus le plus longtemps possible afin d’observer en nous adaptant au terrain, notamment l’aspect linguistique délicat. Notre handicap s’atténuerait en partie si nous nous faisions passer pour des voyageurs.
— Donc pas de débarquement visible et en force ?, questionna le sénateur.
— Surtout pas, répliqua le professeur. Rien qui puisse ressembler à une invasion ou être interprété comme une volonté de conquête ou de domination. Le message ne nous est pas destiné. Nous n’avons pas le droit moral de manifester une quelconque volonté hégémonique ou coloniale par une présence démonstrative. Ce point me paraît intangible.
— Sans contestation possible, dit la conseillère.
— Après une phase d’observation, poursuivit Zlath, nous officialiserons notre présence, avant d’agrandir l’équipe exploratoire selon les nécessités du moment.
— Un échange de représentations diplomatiques avec la Doxhom s’impose le plus rapidement possible, dit le sénateur.
— Évidemment, ajouta le professeur, mais n’oublions pas que nous serons probablement en présence de petits groupements humains à l’unité incertaine. Les relations diplomatiques ne doivent pas générer de tribalisme, Sénateur. N’inversons pas le satellite avec le booster. Cette question délicate mérite un traitement hors norme. Je suggère qu’un diplomate soit du voyage à condition qu’il ou elle ait une solide formation d’anthropologue et de linguiste.
— Excellente remarque, constata la conseillère. Je souhaite que vous fassiez, Professeur, partie de la Commission de recrutement.
— Pourquoi pas, Madame.
— Je me permets d’attirer votre attention sur le problème de la sécurité de cette première équipe, intervint l’amiral. La nature de l’accueil des Terriens reste une énigme. L’hypothèse d’une évacuation d’urgence relève de notre compétence. Ne négligeons pas ce point.
— Effectivement, Amiral, répondit Zlath. Cet aspect de la mission met en évidence la nécessité de troupes spécifiquement entraînées. Mais de grâce, du doigté, pas d’artillerie lourde.
— Bien entendu, répondit celui-ci.
— Professeur, les médias voudront imposer une couverture holovisuelle permanente de l’événement. N’oubliez surtout pas leur susceptibilité et leur besoin de faire de l’audience.
— Que les choses soient parfaitement claires, nous entreprenons pas une visite au zoo, mais une mission diplomatique, scientifique et historique. Nos hôtes auront leur mot à dire sur la question. Nous enregistrerons le maximum de documents holographiques. Lors de la première phase de cette expédition, je m’opposerai de toutes mes forces à la présence des médias. La situation politique calme en ce moment, je sais que les vautours ont faim, ils guettent la moindre pitance alimentant leur usine à images. Conseillère, Sénateur, je n’ai aucun mandat politique en jeu, ma fortune personnelle me permet de vivre selon mes propres critères, s’il le faut, utilisez-moi comme alibi afin d’éviter un désastre médiatique.
— Nous pouvons prévoir un brouillage discret et efficace des ondes émanant de la planète, proposa l’amiral.
— Inscrivez-le dans votre check-list de l’expédition, trancha la conseillère.
— Avant de rédiger le projet d’annonce que prononcera le Président, Professeur, une dernière question. Quelle serait la composition idéale de la première équipe ?, demanda le sénateur.
— Trois personnes complémentaires par leur origine et par leur formation. Un humain, une doxienne, une métisse. Ils sont autour de cette table, répondit-elle, en regardant ces assistants qui acquiescèrent tous les deux d’un signe de tête.
— Vous ne craignez pas une vive opposition, s’enquit la conseillère.
— Certainement, mais il ne s’agit que du premier contact. L’ensemble de l’Institut croulera sous le travail pendant de très longues années, alors la raison et les perspectives de promotion calmeront les jalousies mesquines et les aigreurs d’estomac d’égos surdimensionnés. Je compte démissionner de mon poste de directrice de l’Institut des Sciences Terriennes le plus vite possible et me consacrer exclusivement à cette mission.
Une semaine après la réception du message, l’annonce présidentielle bénéficia d’une mise en scène judicieusement orchestrée. La classe politique interplanétaire n’y vit, d’abord, qu’une habile manœuvre politicienne, les médias se ruèrent sur l’os à ronger avec un appétit d’ « hyène lubrique ». La métaphore nécrophage du professeur Zlath s’illustra parfaitement. L’opinion publique se focalisa sur cette Terre oubliée et mythique. Les travaux de la Commission continuèrent sous les spots de l’holovision. Le refus de communiquer le contenu des séances de travail déchaîna les médias qui brandirent l’étendard de la censure et du déni du droit à l’information. La conseillère Cherryh parvint, non sans peine, à calmer les médias. Devant les inexactitudes historiques et les mensonges incultes, le professeur Zlath proposa l’organisation d’une série d’émissions s’appuyant sur les archives de l’Institut. En conclusion de ces documentaires, elle accepta, au grand désarroi de la conseillère et du sénateur, de participer à un débat en direct de dimension stellaire.
Accompagnée de ses deux assistants, elle se rendit dans le grand salon des Inscriptions du Rectorat réquisitionné. Elle avait revêtu sa tenue favorite d’ethnologue de terrain, pantalon, chemise et chapeau de toile aux couleurs passées. Sa démarche indiquait sa détermination farouche d’en découdre. Ty Pao et Jon s’attendaient au pire, ils tentaient de calmer leur mentor. Ils se rendirent au rectorat en empruntant les couloirs magnétiques. Ils finirent le trajet à pied, au désespoir de la sécurité.
Devant un parterre d’invités triés sur le volet, ils s’installèrent dans de confortables fauteuils. Le présentateur Ronald Mouse du conglomérat Stellandi, débuta l’émission par un portrait des invités, succinct des deux assistants, puis hagiographique du professeur Tranh Dü Zlath.
— L’Institut des Sciences terrestres et l’ensemble de ses enseignants, sous votre direction, poursuivit-il, ont largement contribué depuis la réception du message d’origine terrestre à faire découvrir au public les pages sombres et oubliées de l’humanité. Professeur, comment expliquez-vous cette amnésie collective ?
— Très simplement. Tout d’abord, il ne s’agit pas d’amnésie, car toutes les archives en possession de l’Institut sont, depuis sa fondation, largement ouvertes au public sans aucune restriction. D’ailleurs, cette mise à disposition, priorité de sa Charte constitutive, à elle seule, justifie son existence. Une grande part des subventions provenant du Sénat sert à la recherche de nouvelles archives, à leur numérisation et à leur indexation. En dehors des universitaires, la fréquentation des archives demeure scandaleusement faible malgré la gratuité d’accès. Une simple consultation par vos confrères journalistes des données disponibles leur aurait évité de diffuser en holovision des énormités. Un de vos érudits de service a joyeusement attribué à un certain Tocqueville la découverte du continent américain. Une futée de la presse féminine parla savemment de la féministe et révolutionnaire Louise Michel comme d’un travesti célèbre qui défraya la chronique à la fin du XXIIe siècle. Une honte, une indigence intellectuelle, une descente aux enfers des neurones. Ni amnésie ni phénomène collectif, car des centaines d’humains et de doxiens travaillèrent depuis la naissance de l’Institut à la valorisation des archives. Bien sûr, nous avons perdu beaucoup plus que nous n’avons sauvegardé.
Malgré la longue notice biographique en votre possession, vous avez omis, dans votre présentation, de citer mon doctorat de chimie et certaines de mes publications importantes. Censure, falsification volontaire, trou de mémoire, amnésie passagère, volonté de nuire… Non, Monsieur Mouse, simple travail de filtrage, de synthèse en vue d’un portrait flatteur. Elle est là, votre « amnésie » : face à une masse d’informations, même structurée, il faut choisir. Et quand ces données dérangent, comme l’histoire de la guerre de Sécession, alors le filtre devient plus filtrant, plus puissant, ce qui permet de continuer de vivre tranquillement.
L’humanité et ensuite la Doxhom choisirent d’occulter délibérément pendant plusieurs siècles cette page d’histoire en se tournant vers la conquête spatiale et le tourbillon de la prospérité béate. L’amnésie est toujours une pathologie de la mémoire. Dans le cas présent, c’est une cécité volontaire qui nous préoccupe. Cette maladie relève d’une médecine différente.
— Professeur, mes collègues journalistes m’ont largement briefé sur votre art de la répartie. Question floue, réponse claire. Effectivement, face à une masse d’informations, un choix s’impose et il est toujours réducteur. Donc, selon vous, il faut questionner les raisons et la nature du filtrage.
— Exactement. Cette cécité dure depuis plusieurs siècles. Par contre, un effet de zoom sur la planète Terre vient de se produire. On peut se poser légitimement la question : « pourquoi aujourd’hui ? »
— Vous m’enlevez la question des lèvres.
— Désolée…(rires discrets dans le public) D’après les analyses sémantiques et la technologie employée, le message de la Terre ne nous était pas destiné. Pourtant, la Doxhom répondra par une expédition plutôt que par une émission radio. Le filtre anti-terre n’a pas fonctionné cette fois-ci. Je pense que les plaies et la blessure narcissique de la guerre de Sécession s’estompent. Le travail du deuil accompli, les cicatrices sont solides. La Doxhom ose se regarder dans la glace, sans y voir un monstre.
— Alors, Professeur Zlath, pourquoi votre farouche opposition à la présence des médias dans cette expédition ?
— Pour de multiples raisons déjà longuement répétées. Vous, les médias, mettez en avant votre devoir d’informer et vous justifiez votre demande par des arguments démagogiques. Donc acte. Où était ce devoir d’informer pendant ces siècles, Monsieur Mouse ? (prononcé volontairement « maousse », ce qui déclencha l’hilarité des francophones présents dans l’assistance). Une amnésie déontologique ? En plus d’une surdité congénitale ? Ne pas écouter, mais faire parler. Je peux vous conseiller une pathologiste parmi mes amies.
— Professeur, vous ne jouez pas le jeu d’une émission holovisuelle.
— Heureusement, car figurez-vous que ni mes assistants ni moi n’avons le temps de jouer depuis la réception de ce message. La dignité des Terriens que nous rencontrerons n’est pas un jeu. Je ne suis pas du tout certaine que des « visiteurs » extramondains donnent envie de jouer à l’interview galactique à nos interlocuteurs. À leur place, j’aurais plutôt un irrésistible désir d’écraser l’insecte intrus, en souvenir du bon vieux temps. Nous n’allons pas au zoo en visite, Monsieur.
— Mais, alors comment le public sera-t-il informé ?
— En temps et en heure, après une prise de contact très délicate et des explications probablement complexes. Nous tâcherons de transmettre les informations et les images de la Terre dans la transparence totale avec nos hôtes.
— Mais enfin, vous avez conscience que votre équipe participera à une page d’histoire hautement symbolique.
— Nous avons une perception aiguë de notre responsabilité dans cette affaire. Mais restons modestes. Je vous rappelle une phrase de Bismarck, un homme politique prussien du XIXe siècle : « Nous ne pouvons pas faire l’histoire : nous devons attendre qu’elle se fasse. ».
Le présentateur annonça une page de publicité. Le professeur se leva et se dirigea vers un technicien.
— Monsieur de la Gestapo, votre éclairage serait parfait dans un film sur la Seconde Guerre mondiale, je vous rappelle que cette émission se veut ludique et culturelle. Réglez vos spots en conséquence.
— Mais, Madame…
— Ne vous trompez pas de film, dit-elle en retournant vers le podium.
Pendant la pause, Mouse profita de l’absence du professeur Zlath pour questionner ses assistants hors antenne.
— Est-elle toujours aussi agressive ?
— Monsieur, je vous prie de croire que son calme nous étonne, lui répondit Jon Tower.
— Ah !
Les gestes frénétiques attirèrent l’attention du présentateur qui remit son oreillette. Comme par hasard, l’éclairage se régla parfaitement !
— Professeur Zlath, quelles conditions matérielles prévoyez-vous sur Terre ?
— Les photos des satellites montrent un monde essentiellement agricole encore au stade artisanal. Aucune trace d’industrie, aucun moyen de locomotion en dehors des quadrupèdes terrestres appelés chevaux. Nous marcherons, en conséquence, nous avons commencé un entraînement intensif. La culture spatiale ramollit dangereusement les muscles. Marcher paraît dégradant à nos contemporains. Tous les matins, nous effectuons deux heures de marche à pied avec trente kilos de charge sur les épaules. Mon cher, nous vous attendons pour un reportage sur le vif dans les mêmes conditions que nous, pas question de faire trois pas avec la caméra et de repartir les mollets à peine fatigués dans vos bureaux climatisés.
Vue de l’espace, la vie sur Terre paraît normale. Les grandes épidémies semblent terminées depuis des siècles. Par contre, nos organismes n’ont certainement pas les anticorps adaptés aux maladies terrestres. C’est l’une des raisons de la présence du docteur Ty Pao Zdiou dans la première équipe. Sa double compétence lui permettra de soigner les Doxiens et les Humains. Les informations que nous transmettrons permettront d’organiser la présence doxhumaine et de pérenniser notre présence.
— Professeur, un grand débat agite l’opinion publique concernant la responsabilité de l’Holocauste consécutif à la Guerre de Sécession, qu’en pensez-vous ?
— Après le refoulé, la culpabilité. La création de l’Institut permit de regrouper toutes les archives concernant cette période. Les historiens purent commencer le long travail de mémoire sur des bases solides. Les recherches du professeur William Resnick aboutirent à la parfaite connaissance de la chronologie des faits. Il mit en évidence l’aveuglement de certains dirigeants terriens dans la gestion de l’autonomie des colonies spatiales, reproduisant ainsi les erreurs dramatiques de la colonisation de l’Amérique et de l’Afrique suivies par les aberrations de la décolonisation. Resnick souligne aussi les pulsions dictatoriales des sécessionnistes. Là, encore les exemples historiques auraient pu servir de leçon et éviter le pire. Les peuples Doxiens ne perçurent pas à temps les enjeux réels du rapport de force qui se tramait. L’histoire doxienne n’a pas préparé les dirigeants de la doxité à cette confrontation avec des peuples de tradition guerrière parfois paroxysmique, proche de l’autodestruction. Notre histoire doxienne est celle de peuples très tôt unis contre la dégénérescence de l’astre solaire de leur planète. D’où, notre avance technologique dans le développement spatial. La physique théorique fut notre bouée de sauvetage. Pour les Doxiens de l’époque, la territorialité n’avait plus de sens quand vous disposiez de galaxies où migrer. Les États et les nations terriennes semblèrent à nos ancêtres l’équivalent de nos lignages souvent folkloriques. En voulant la paix à tout prix, les dirigeants politiques doxiens coproduirent involontairement une catastrophe. J’invite tous les holauditeurs à consulter les travaux de W. Resnick, ils découvriront une merveille d’objectivé historique corroborée par des documents valides. Ses disciples complétèrent sans cesse sa thèse et corrigèrent les détails au fur et à mesure de la découverte d’archives inédites. Jusqu’à présent aucun historien ne l’a pris en défaut, ni contesté son analyse. Bien sûr, Resnick n’a pas eu accès aux archives restées sur Terre. C’est une faiblesse indépendante de sa volonté et de sa probité.
Pour ma part, je partage depuis toujours ses idées. Plusieurs siècles après les faits, la recherche de la responsabilité finale me semble inutile ; elle témoigne d’un comportement induisant une culpabilité historique. La rétro-flagellation des Humains, des Doxiens ou, plus grave, de la Doxhom, nuirait à la mission qui nous attend. Le mal est fait depuis longtemps. Notre désir de reprise de contact n’est ni une revanche ni une réparation. Nous partons découvrir des humains issus du même drame que nous et blessés au cœur de leur civilisation. Ils ont survécu dans des conditions apocalyptiques et ont très certainement développé une culture profondément différente. Je souhaite que cette occasion soit la découverte d’une civilisation nouvelle et que, une fois n’est pas coutume, nous mettions notre intelligence à l’œuvre et au service d’une paix galactique.
C’est le témoignage que les trois personnes devant vous, un humain, une doxhumaine et une doxienne porteront.
Une salve d’applaudissements accueillit la fin de l’intervention du professeur Zlath. Le présentateur Mouse et les techniciens se joignirent à l’ovation. Ensuite, une pause publicitaire suspendit la conférence.
— Professeur, vous venez d’apporter un éclairage important et radicalement nouveau à cette « mission Terre » et, maintenant, je comprends mieux votre position. Notre messagerie et notre standard-holo refusent des appels qui s’ajoutent à l’énorme courrier philotique engendré par l’annonce de cette émission. Êtes-vous d’accord pour répondre à quelques auditeurs ?
— Certainement. Jon, Ty Pao et moi-même, nous sommes à votre disposition
— Professeur Zlath, d’abord, votre plaidoyer pour le retour à la Terre m’a bouleversée. Comment expliquez-vous qu’une doxienne soit directrice de l’Institut des Sciences Terriennes ? demanda une holauditrice visiblement émue.
— D’abord par des raisons personnelles, ma mère était une musicologue passionnée par la musique humaine datant de la diaspora humaine dans l’espace. Je l’ai suivie dans ses déplacements qui me permirent d’apprendre, très jeune, plusieurs langues. À la mort mystérieuse de mes parents, des humains, amis de la famille, m’adoptèrent. J’avais dix ans. Ensuite, mes goûts personnels m’orientèrent vers des études plus humaines que doxiennes. Mon doctorat de chimie me servit à gérer la Zlath-Chimical-Compagnie. Par ailleurs, la fusion des sociétés humaines et doxiennes a rapidement fait apparaître ce que nous appelons la Doxhom. La notion de races ou d’espèces originelles disparut rapidement. Si la fécondité entre les deux races n’était pas aussi problématique, il y aurait de grandes chances que la Doxhom soit aussi une donnée génétique. La Terre et ses cultures font partie intégrante de notre passé commun ; il est logique qu’une doxienne puisse enseigner à l’Institut, puis le diriger.
À une question suivante concernant l’introduction des techniques doxhumaines sur Terre et les bienfaits du progrès, Jon Tower répondit :
— Une société donnée constitue un savant équilibre entre ses coutumes, ses techniques et ses modes de production économiques, sociaux et politiques. L’introduction artificielle de techniques très avancées, sans réflexion, créerait un déséquilibre capable de provoquer l’éclatement de la société : phénomène parfaitement identifié. N’oublions pas que chaque révolution économique engendra un dérèglement social. La plus grande prudence s’impose. De toute façon, en dernier recours, les Terriens statueront eux-mêmes.
— Le progrès est une notion très ambiguë faite d’illusions et de demi-vérités, compléta le professeur. Les chantres du progrès, comme les ivrognes, s’appuient au lampadaire plus pour éviter la chute que pour s’éclairer. La notion de progrès implique un futur meilleur. La philosophie humaine, à cet égard, pullule de discours contradictoires. Hélas, chaque progrès s’accompagne d’un usage immodéré, si bien que le lampadaire se transforme en béquille avant l’éthylisme final. Nous n’apporterons pas la cirrhose de la technique aux Terriens qui, par le passé, connurent son ébriété destructrice. D’ailleurs, de nos jours, certains humains sur la planète Mennonite refusent toute compromission avec la modernité instrumentale en raison de motivations religieuses authentiques et profondes.
— Professeur Zlath, intervint le présentateur Mouse, le standard me signale depuis plusieurs minutes un appel par ansible venant de la planète que vous citez. Les opérateurs demandent s’ils peuvent vous transmettre cette communication destinée à Schwoessteure Zlath de la part de sa Schwoessteure Shemma Zouque.
— Schwester Shemma Zook, Oh ! Passez-la-moi vite, car si elle appelle par ansible, il faut une raison dramatique.
Le professeur eut une longue conversation dans un dialecte germanique oublié, ponctuée de « Yo » et de « Denki ». La voix de son interlocutrice manifestait une angoisse et une tension perceptibles. Par ailleurs, l’hologramme ne montrait qu’un visage âgé, crispé, coiffé d’un fichu (Halsduch) d’organdi blanc amidonné qui tentait de se dissimuler dans l’ombre. La conversation se termina par « Lach un sei luschdich ». Grüß Gott, Schwerterle.
— Pouvez-vous nous traduire ?
— Bien sûr. Mon amie Shemma appartient à la communauté anabaptiste du « vieil Ordre » sur la planète Mennonite. J’ai vécu trois ans dans sa famille pendant ma thèse sur les mouvements religieux issus de la diaspora humaine. Les anabaptistes sont des chrétiens d’une observance stricte qui suivent des préceptes religieux datant du XVIe siècle. Depuis cette époque, ils vivent séparés du monde en respectant les commandements de la Bible. Leur vie est réglée par un code de conduite oral nommé « Ordnung ». L’usage des techniques dépend strictement du respect des lois communautaires. Ils n’ont jamais possédé de moyens de transport autres que le cheval. Le travail de la terre par des machines agraires motorisées est interdit. Jadis, l’usage personnel du téléphone resta interdit et l’inaliénabilité n’est qu’une amélioration technique de cette invention. Pendant des siècles, ils refusèrent la plupart des acquis du progrès. Non-violents, ils refusent l’enseignement en dehors de leurs écoles. Ils ne fréquentent pas l’université. Ce sont des agriculteurs et des artisans. Les femmes n’utilisent pas de moyens contraceptifs. Leur mode de vie pastoral demeure toujours proche de la nature, création de Dieu.
— Mais, comment sont-ils tolérés par les pouvoirs politiques ? demanda le présentateur.
— De tout temps, ils furent persécutés ou au mieux regardés comme des excentriques et tolérés, car ils ne sont pas prosélytes. D’ailleurs, en plus de la Bible et de l’ « Ordnung », ils possèdent un « Miroir des Martyrs » paru en 1660 sous le titre de « Théâtre Sanglant » qui retrace l’histoire des persécutions à leur encontre. Un chapitre est ajouté après chaque vague de persécutions. Toute leur philosophie y est résumée : « Nous devons obéir à Dieu plutôt qu’à l’homme. Nous suivons la voie enseignée par Jésus et dans laquelle il nous appelle : la voie de l’humilité, de la simplicité, de la paix, de l’amour et de la souffrance. L’Église établie n’est pas la vraie Église. La vraie Église se trouve là où s’assemblent les disciples de Jésus en son nom. Nous en appelons à l’autorité de l’Écriture pour justifier notre foi et notre conduite. Nous sommes préparés à souffrir et à mourir pour ces convictions. » Leur soumission absolue à Dieu, la « Gelassenheit », s’appuie sur la Bible. À chaque interdit, à chaque prescription correspond un passage des Écritures saintes.
— Il faut donc un événement exceptionnel pour que votre amie transgresse l’interdit de l’ansible ? dit Mouse.
— Effectivement. Mes amis du « vieil Ordre » utilisent le cheval pour les travaux des champs : labour, moisson et dans les transports. Une épidémie d’une maladie équine inconnue vient de décimer leur cheptel, donc mes amis doivent labourer en s’attelant eux-mêmes aux charrues. La Communauté est en péril et elle risque de disparaître.
— Ils sont donc prêts à mourir pour leur foi ?, demanda le présentateur.
— Sans nul doute, mais ils doivent obéir à tous les commandements de Dieu qui, entre autres, ordonne : « Croissez et multipliez » ; s’ils attendent la mort sans rien tenter, ils désobéissent à une prescription divine. L’extinction de la race équine devient une épreuve que Dieu leur envoie pour tester leur foi. Les maladies humaines sont considérées pareillement ; en conséquence, le suicide individuel ou collectif est un péché. Non, mon amie Shemma me demande, lors de mon voyage sur Terre, de leur procurer des chevaux afin qu’ils puissent continuer l’œuvre de Dieu. En attendant, les femmes et les adolescents s’attelleront aux charrues ; la communauté vivra chichement et elle redoublera ses prières.
— Extraordinaire. Comme moi, je suppose que beaucoup de d’holauditeurs n’ont jamais entendu parler de ces gens, pouvons-nous les aider d’une manière quelconque ?
— Ceux qui ont la foi peuvent prier. Mais je crains que leur devise « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ne les contraigne à refuser les dons de César. Toutefois, les organisations caritatives et les personnes privées peuvent s’adresser aux autres congrégations anabaptistes moins strictes qui sauront mieux contacter ceux du « vieil Ordre ».
— À la fin de votre conversation, vous avez semblé citer une formule de politesse, quelle est-elle ?
— Ah ! Oui, effectivement. A la fin de mes travaux, quand j’ai quitté mes amis, Shemma m’offrit un poème en guise de cadeau d’adieu. Je lui en rappelais un très beau vers plein d’optimisme. Le poème est typique de la sensibilité des pratiquants du « vieil Ordre », le voici en entier :
Lach un sei luschdich
Lach un sei luschdich
Un halt nie ken Schpeit
Fecht net mit deim Nochber
Du hoscht net die Zeit
Lach un sei luschdich
Un zank net wann’s regert
Die Sunn kumnt glei raus
Und der Rege ist viel ward
Lach un sei luschdich
Vielleicht glaabscht mir des net
Yuscht lach wann du bees warscht
No geht der Zann weck
Lach un sei luschdich
Meind was ich dir sag
Der Mensch das yuscht yammert
Waer besser im Graab
La traduction donne littéralement :
Ris et sois heureux / Ris et sois heureux / Et ne garde jamais rancune / Ne te dispute pas avec ton voisin / Tu n’en a pas le temps / Ris et sois heureux / Et ne te plains pas lorsqu’il pleut / Le soleil va bientôt briller / Et la pluie a beaucoup de valeur / Ris et sois heureux / Peut-être ne me crois-tu pas / Simplement ris lorsque tu es fâché / Alors ta colère disparaîtra / Ris et sois heureux / Pense à ce que je te dis / La personne qui ne fait que se plaindre / Serait mieux dans sa tombe.
Je pense, continua le professeur, que les conditions de vie des anabaptistes ressemblent à celles que nous rencontrerons sur Terre. Malgré la rigueur morale et la rudesse du travail, c’est une vie simple, équilibrée, parfaitement digne.
— Mais ils doivent souffrir de maladies pernicieuses, intervint le présentateur.
— Les organismes, humains ou doxiens, répondit Ty Pao Zdiou, supportent des conditions de vie et de climat incroyables. L’adaptation à la vie spatiale fut paradoxalement plus difficile. Si nous ne connaissons plus les maladies terribles d’autrefois, n’oubliez pas que de nouvelles pathologies liées au confort et à la sédentarité extrême apparaissent. L’immortalité n’est pas pour demain.
Les questions s’enchaînèrent. L’émission prévue pour une durée de deux heures se prolongea plusieurs heures tant les questions des holauditeurs abondèrent. Le professeur et ses assistants remportèrent une grande victoire sur les terra-sceptiques.
Les arguments et la personnalité de Zlath servirent de moteur à la classe dirigeante. La nouvelle politique terrienne définie par le Sénat sous la houlette du sénateur Moreau se distingua par son unanimisme. Tous les partis et officines politiques approuvèrent la démarche apolitique du Professeur, espérant redonner un peu de lustre à leur fonction. En effet, les Doxhumains considéraient leurs élus du Gouvernement Central comme des pitres et la planète Azur comme une cage aux folles. L’unisson de l’opinion publique et de ses représentants fit date dans les annales ; les médias galactiques hurlèrent avec les loups. Embrassons-nous et en avant la musique pour un remake de « Planètes à Gogos ».
Les préparatifs de l’expédition se prolongèrent, car Tranh Dü Zlath s’aperçut très vite de l’impréparation physique et mentale de ses troupes. Elle décréta une formation linguistique accélérée en français et en latino pour toutes les personnes susceptibles de descendre sur Terre. Un séjour sur la planète Europa termina la phase linguistique préparatoire. Une dernière épreuve redoutable conclut la formation du corps expéditionnaire. En effet, le professeur jugea indispensable d’aguerrir les membres de son équipe, de les préparer aux conditions réelles de vie sur Terre. Elle négocia avec son amie Shemma Zook un stage d’immersion réaliste chez les Mennonites. Les participants furent dûment avertis que le refus ou l’échec serait éliminatoire. Les intellectuels et les scientifiques sélectionnés subirent cette dernière lubie avec sérénité. Le respect des coutumes anabaptistes et de leur mode de production rustique se révéla un test grandeur nature. Le jardinage rompit les dos rigidifiés, l’épluchage de montagnes de légumes destinés aux conserves « à l’ancienne » mit des cals aux mains sensibles. La marche à pied en sandales aux semelles de bois ou en sabots tournés à la main renforça le caractère autant que la plante des pieds. La traite manuelle des vaches initia les participants aux charmes de la rusticité. Sciage, bûcheronnage, abattage des volailles et dépiautage des lapins mirent la résistance des Azuréens à rude épreuve. Les misères endurées trouvèrent une compensation dans la gentillesse extrême de leurs hôtes et les repas copieux qui compensaient les fatigues inhabituelles. Viandes et légumes frais furent une découverte. L’art culinaire de la Terre avait été préservé par les adeptes du « vieil Ordre ». Le rigorisme et les pratiques religieuses intriguèrent les stagiaires, mais Zlath, omniprésente, leur serina les oreilles sur la forte probabilité de trouver des formes de religions de ce genre sur Terre. Les militaires membres du commando dirigés par l’énergique capitaine Helena Harrington mirent la main au labourage à dos d’homme, ils effectuèrent de nombreuses marches éreintantes en sabots. La disparition des chevaux exclut malheureusement l’apprentissage de l’équitation.
Le séjour de trois mois se termina par un vaste festin collectif avec les familles anabaptistes. Personne ne fit défection et les stagiaires remercièrent chaleureusement Zlath du stage. Elle renouvela sa promesse de procurer des chevaux à ses amis.
Les instances politiques et les médias orchestrèrent le départ de l’expédition avec faste et des démonstrations de force. Quelques jours avant le décollage des premières navettes militaires chargées du matériel embarqué à destination de l’escadre en orbite, une grande cérémonie protocolaire précéda le départ.
À cette occasion, le Rectorat connut une agitation sans précédent. Le plus grand amphithéâtre fut réquisitionné. Devant un parterre du gratin galactique et des représentants des corps constitués, le Président de la Doxhom prononça le premier discours qui donna le ton à l’ensemble des interventions. Chaque orateur fit étalage de sa bonne conscience galactique comme une prostituée de sa virginité retrouvée. La fleur de rhétorique issue des grandes écoles d’administration ruissela dans les propos convenus. Seul, le sénateur Moreau garda son franc-parler coutumier soigneusement expurgé de sa gouaille naturelle. Le professeur Zlath et son dévouement intransigeant à la cause terrienne furent vantés comme la portée historique de l’expédition largement soulignée. L’honneur du discours de clôture revient à Tranh Dü Zlath.
Le Professeur assise, au premier rang avec les invités d’honneur, se leva, elle monta sur l’estrade décorée du grand drapeau de la Doxhom aux étoiles or sur fond bleu. Elle ignora le lutrin des orateurs ; elle se planta au milieu de l’estrade. Elle avait revêtu sa toge et son épitoge couverte des insignes de ses grades universitaires. Les médailles et les décorations de plusieurs hautes distinctions planétaires décoraient sa poitrine. Après de longues secondes de silence, elle se lança dans un discours passionné que tous attendaient avec impatience et certains avec crainte connaissant le personnage.
— « Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, chers collègues et étudiants, chers amis, la solennité de cette cérémonie exigeait une tenue présentable, c’est chose faite, mais nous n’assistons pas aujourd’hui à un pince-fesses rectoral en l’honneur du départ à la retraite d’une vieille toison académique, aussi permettez-moi de compléter ma tenue de travail par mon indispensable compagnon. (Elle sortit de sa poche son chapeau de brousse qu’elle posa sur sa tête avec un sourire provocateur.) Éclats de rire et applaudissements accueillirent son geste.
Mesdames, Messieurs, j’avais l’intention de vous infliger une longue homélie sur l’Histoire, sa grandeur et ses servitudes. Le moment s’y prêtait et la tradition l’exigeait. J’ai donc relu consciencieusement les grands classiques des Athéniens à nos jours avant de rédiger un papier digne des maîtres qui firent la gloire de cette Université. Mais les discours des intervenants ont largement contribué à baliser le sujet et à écorner les belles citations ronflantes que j’envisageais de vous asséner sans pitié. La brève, mais humoristique intervention du sénateur Moreau m’a remis en mémoire une réflexion caustique de son répertoire d’ancien marin de la Spatiale qu’il me fit lors du déchiffrement du message en provenance de la Terre. Vous aviez raison, Sénateur, les travaux sur l’analité des mouches guettent les intellectuels affligés d’un strabisme nombriliste que nous sommes. C’est donc l’esprit dégagé des contingences académiques que je me présente devant vous. (Le Sénateur Moreau ne put s’empêcher de rire aux éclats, ce qui provoqua une hilarité générale bien que très peu d’auditeurs aient compris l’allusion scato-entomologique à l’enculage de mouche).
De tout temps, historiens et philosophes soliloquèrent sur l’histoire et sa signification. Une première constatation s’impose à la lecture des grands et petits récits historiques : écrire l’histoire humaine a consisté pendant des millénaires à narrer les guerres et les faits d’armes de héros improbables. Du Péloponnèse à la guerre de Sécession galactique, la succession ininterrompue de conflits sanglants donne la nausée à l’historien. Même les grandes œuvres fondatrices des religions humaines comme la Bible foisonnent de récits épiques désastreux. Le génocide semble une activité humaine parfaitement banale de Canaan à la destruction de la civilisation terrienne en passant par les Indiens des Amériques, les Arméniens, les Juifs et les autres dont nous n’avons pas de traces précises. La position de l’historien face à ces hécatombes qu’il décrit du dehors avec les instruments de l’analyse historique disponibles à chaque époque me semble poser une question redoutable. Celle du voyeurisme de l’historien qui contemple la barbarie, s’en repaît et en fait son métier. Certes, la position du regard externe dans l’effort de transcription de la réalité des faits permet l’explication et la rationalisation des causes et des effets. Mais le terrible danger d’expliquer, de crédibiliser l’horreur et de banaliser le mal demande à l’historien une probité rare dont très peu eurent conscience.
À cette première considération intempestive, une seconde s’impose. Écrire l’histoire, relater les faits anciens, comprendre la chronologie des évènements dramatiques ou heureux et s’en contenter ne suffisent pas. La quête du sens doit accompagner l’effort de reconstruction. Face à cette responsabilité, des courants de pensée historiques ont préféré la beauté du récit, l’objectivité relative des faits, la fuite dans l’érudition aux mains pures. D’autres ont perçu que la recherche objective les conduisait à une plongée infernale dans l’univers du mal et de la violence. La démarche de l’historien s’accompagne donc d’une indispensable nécessité morale de s’orienter dans le chaos. La longueur du nez de Cléopâtre ne suffit pas à expliquer l’inexplicable. Derrière les faits émerge la pulsion éternelle de domination, la fascination de la force et du jeu de la puissance, en un mot, du politique en action. Il est banal d’affirmer que l’histoire ne se répète jamais et que l’infinité des causes suffit à justifier sans cesse les errements. Pour ma part, je suis persuadée que l’histoire est un ragoût réchauffé de génération en génération et qu’il est grand temps de changer de régime alimentaire. Je ne veux en aucun cas dire par là qu’il faut trouver un nouveau sens à l’histoire vers un progrès pacifiste. Les précédentes utopies nous ont parfaitement démontré que les bons sentiments et la théorie conduisent à des lendemains sanglants et à des gueules de bois carabinées. Non, mes amis, je pense à une autre façon de vivre le présent qui sera le passé de demain.
Ma dernière considération part de l’aphorisme que « l’histoire est un accident qui n’arrive qu’aux autres ». Il s’inspire largement du lavage des mains d’un certain Pilate qui, en homme politique typique, se lavait les mains des conséquences de ses actes. Par cette prophylaxie anticipative, il signifiait sans ambages qu’il vivait un événement dont il se détournait, refusant d’être ainsi à l’origine des éventuels effets de sa démission. Trop d’historiens et de politiciens ont pratiqué sans vergogne cette manœuvre simpliste. La recherche de l’origine, des causes objectives accapare leur rationalité et leur attachement, souvent sincère, à la vérité et à la rigueur des méthodes scientifiques utilisées. Cette histoire des historiens se donne l’illusion que le discours de la méthode renforce la vérité considérée comme intangible et souveraine. Elle dissout l’évènement historique dans l’enchaînement de la chronicité factice ou téléologique.
Je souhaite que cette expédition soit non pas un rendez-vous avec l’histoire, mais un retour sur nous-mêmes à la rencontre d’un autre monde. Démarche sans l’arrogance du vainqueur de jadis, nécessité de comprendre et d’apprendre à partir de l’expérience des héritiers des victimes. Sur les ruines des causes originelles et des culpabilités anciennes établissons une coupure radicale afin de renouer des relations saines, équitables et durables avec les Terriens.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Sénateurs, chers amis et tous ceux qui rendirent possible ce grand moment, ceux qui partent , vous saluent ».