Mini roman d’espionnage régional
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Parfois je me demande ce qui m’a pris d’entrer à la DGSI, la Direction générale de la Sécurité intérieure. Si vous saviez dans quelle panade je me suis mis. Tout ça à cause de ma N+1. Drumont. Une jeune pimbêche sortie de l’ENA l’an dernier. Promotion Harry Potter.
Je partage mon bureau avec une collègue épatante. Une blonde délicieuse, avec des cheveux courts, de l’humour et une intelligence XXL. Je ne peux bien sûr pas dire son nom ce serait une faute professionnelle grave et même une atteinte à la sûreté de l’état. Le genre de personne dont on tombe illico amoureux. D’ailleurs c’est ce qui m’est arrivé. Mais il y a six mois j’ai assisté à une conférence sur la sécurité des services de renseignement.
L’intervenant, un cadre de la CIA en ombre chinoise derrière un drap rétro-éclairé, nous a briefé avec sa voix déformée pendant deux heures sur les méthodes d’infiltration des organisations hostiles. La plus utilisée consiste à se faire embaucher directement par les services de renseignement ciblés. Leur adresser une candidature spontanée avec des diplômes et des lettres de recommandation bidon mais invérifiables. Une fois dans la place, se faire bien voir et grimper les échelons pour avoir accès à des infos de plus en plus sensibles.
C’est à partir de là que j’ai commencé à me méfier de cette femme trop parfaite qui partage mon bureau et dont je suis tombé amoureux. Et si c’était une taupe ? J’ai rembobiné le film de cette année et demie passée ensemble et j’ai retrouvé quantité de petits indices qui m’avaient échappé sur le moment, mais qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille. La première fois qu’on s’est rencontrés, par exemple. Elle est entrée dans le bureau, pimpante, lumineuse, habillée avec goût et un brin de fantaisie tout en ayant l’air de ne pas y toucher. La grâce en personne. Elle m’a dit, avec un merveilleux sourire.
– Je suis très honorée de travailler avec vous. Un peu intimidée aussi, on dit tellement de bien de vous.
Ça, je savais que c’était un bobard. Je suis tricard ici partout depuis que j’ai défoncé le portail du parking avec la merco toute neuve qu’on venait de saisir à un dealer. Je rentrais d’une petite fête organisée après le tournoi de bowling inter-police qu’on avait remporté haut la main. Le sylvaner avait coulé à flots. En plus j’avais égaré mes lunettes. Je suis myope. Pour moi le portail était ouvert. C’était il y a six mois ils pourraient commencer à passer l’éponge. Au lieu de ça la DG m’a collé un blâme et sucré ma prime de Noël. Et elle nous a filé, à la Taupe et à moi, l’affaire la plus pourrave qu’on puisse imaginer. Démanteler un soi-disant réseau éco-terroriste. C’était une demande expresse du préfet. Le genre d’enquête où si tu te plantes, t’es muté direct aux Kerguelen. Et là, il y avait tout pour se planter.
Ça avait commencé par un documentaire diffusé sur CNEWS intitulé : « L’Alsace terre d’éco-terrorisme » que le ministre de l’Intérieur avait vu. Il avait cru dur comme fer au tissu d’âneries débitées par une voix ridiculement dramatique. On voyait des types cagoulés entrer en hésitant dans une maison à colombages pour y préparer soi-disant des explosifs en mélangeant un désherbant avec du sucre en poudre. « Deux produits en vente libre » s’inquiétait, lugubre, la voix off.
On les voyait à l’œuvre, mais on avait l’impression que c’était le réalisateur qui leur indiquait tout ce qu’ils devaient faire.
On n’avait dans nos bases de données départementales, aucun groupe ni même individu répondant à ce genre de signalement.
– On a vraiment rien sur les écolos ? M’a demandé la Taupe.
– Presque rien. Quelques dossiers d’activistes un peu borderline mais ils ne sont pas nombreux et ça dépasse jamais le fauchage d’OGM.
– Vous comprenez, nous a dit la DG au moment de nous filer le bébé, le préfet est aussi très attaché à l’économie de la région et à son attractivité. Cette histoire d’éco-terrorisme nuit à l’image de l’Alsace. Il y a des emplois en jeu, en particulier dans le tourisme. Les gens veulent pouvoir visiter le marché de Noël en toute sécurité et sans se faire importuner par Les Soulèvements de la Terre ou par des Femen. Il faut arrêter des coupables, mettre fin à cette mouvance et rassurer tout le monde. Je compte sur vous.
– On va quand même pas les inventer.
La DG, je l’ai eue comme stagiaire quand elle était étudiante, alors j’hésite pas à lui dire ce que je pense.
– Vous trouverez, je vous fais confiance.
La Taupe qui fayotte comme une damnée lui a répondu
– Oui on va trouver. On va cibler les individus les plus radicaux et étudier leur environnement. Pour commencer, je propose qu’un de nous deux infiltre le parti.
La DG l’a félicitée
– C’est très bien ! C’est un très bon début.
J’étais fou de rage. La Taupe s’en est rendu compte. On n’a pas échangé un mot pendant des heures. Au moment de partir, elle est venue vers moi, ma caressé les cheveux – j’ai horreur de ça, je commence à les perdre – et m’a dit en minaudant :
– Allez, viens, on va boire un verre au Stern.
En sirotant sa fraise à l’eau, elle m’a expliqué qu’elle ne voulait pas me doubler ni être désagréable, mais simplement nous débarrasser de la DG.
– Tant qu’elle aura confiance en nous elle nous fichera la paix.
– Mais c’est évident qu’on trouvera pas d’éco-terroristes ici. S’il y en avait, ça se saurait.
– C’est pas grave on inventera un truc.
– Quel genre de truc ?
– J’en sais rien ça dépend de ce que tu trouveras en infiltrant le parti.
– Attends, pourquoi ce serait moi et pas toi ?
– Parce que c’est moi qui ai rassuré la DG. J’ai gagné sa confiance, alors il faut qu’elle m’ait sous la main. Comme ça je peux continuer à la rassurer n’importe quand.
– Pourquoi tu veux absolument la rassurer ? Après le coup qu’elle nous fait qu’elle s’inquiète au contraire. Qu’elle soit rongée par l’inquiétude. Qu’elle en perde le sommeil. Je la connais bien, elle est givrée. Elle vient des finances.
Elle a fait une école de commerce. Elle a une maîtrise en management. Après seulement, elle a fait l’ENA. Elle raisonne en objectifs, méthodes et procédures avec des noms américains. D’après elle, si on fait les choses sérieusement et avec engagement, on trouve toujours ceux qu’on cherche même s’ils n’existent pas.
– Dans ce cas, il faut lui donner ce dont elle a envie, des gens qui n’existent pas.
– Comment tu vas faire ?
– On va trouver ensemble. On fait équipe.
La Taupe m’épate. Elle est drôlement futée. Mais c’est bizarre aussi qu’elle sache autant de choses avec si peu d’ancienneté.
– Bon, on ne va pas parler que de boulot, elle a dit.
Alors on a papoté gentiment. J’en ai profité pour l’interroger discrètement sur ses voyages à l’étranger et ses opinions politiques. J’ai été scié quand elle m’a dit qu’elle était écolo et qu’elle était même membre du parti.
– Alors, si c’est ça, tu les connais bien. C’est toi qui dois y aller.
Elle m’a embobiné.
– Non ce n’est pas du tout la même chose de militer dans un parti et de l’infiltrer. Et puis ce sera bien de pouvoir confronter nos points de vue.
– Là-haut ils savent que t’es membre du parti ?
– S’ils font bien leur boulot, oui.
– Pourquoi ? Tu leur a pas dit spontanément au moment de l’entretien d’embauche ?
– Tu leur à dit toi que t’étais au MODEM ?
Moi, horrifié
– Je ne suis pas au MODEM !
– Mais si tu y étais, tu le leur dirais ?
J’ai commencé par aller sur le site du groupe local des Ecologistes. J’ai vu qu’il y avait des permanences à Strasbourg le mercredi et le samedi matin pour répondre aux questions et demandes d’information. « Tout le monde est bienvenu. Venez comme vous êtes ».
Je me suis quand même posé la question du dress code. J’avais un vieux pull en laine tricoté par ma mère. J’étais pas mal plus mince à l’époque. Il me boudine un peu. Mais le plus gros casse-tête, c’était les chaussures. Pas de sneakers en matières synthétiques issues de la pétrochimie. En cuir ? S’ils sont vegan ça va pas le faire. En même temps, le cuir c’est de la peau d’animal mort. C’est rare qu’on la leur enlève quand ils sont encore vivants. A ce stade, peut-on encore parler de souffrance animale ? Pour être tranquille, j’ai mis mes Veja.
J’avais préparé un petit argumentaire qui reposait sur deux idées maîtresses (façon de parler). Primo j’étais indigné par l’inaction climatique du gouvernement. Secondo, j’étais moi-même très investi dans la sauvegarde et la protection du grand hamster d’Alsace (cricetus cricetus).
Le binôme de permanence, Elsa et Loïc, (les noms ont été changés) m’a très gentiment accueilli. Ils m’ont tout expliqué avec beaucoup d’enthousiasme.
L’organisation, les commissions, les débats, les votes. Ils ont répondu avec une patience infinie aux questions que je leur posais.
– Est-ce qu’on est obligé de faire du collage d’affiches ? Parce que moi, je fais une allergie à la Perfax et après j’ai des plaques rouges sur tout le corps pendant des semaines.
Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ils étaient sympas. Ils m’avaient mis parfaitement à l’aise. J’étais bien. En remplissant ma fiche de demande d’adhésion, je me suis dit que j’allais y aller franco.
– En fait je suis un agent de la DGSI chargé de vous infiltrer.
Ça les a bien fait rire. Ils ne m’ont pas cru. Mais bon, c’était dit.
Je suis allé régulièrement aux réunions. Parfois la Taupe aussi y assistait en tant que militante. On faisait bien sûr semblant de ne pas se connaître. Un jour elle m’a fait un sale coup. Elle m’a apostrophé devant tout le monde.
– Ce serait bien que tu t’impliques davantage. Tu pourrais organiser une manifestation de soutien au grand hamster d’Alsace.
– Personne viendra et il vaut mieux pas de manif qu’une manif avec trois pelés et quatre tondus. C’est contre-productif.
– Je ne voyais pas un défilé plutôt un happening façon Extinction Rébellion. Tu pourrais te mettre à poil et t’asperger de sang place Kléber un samedi après-midi.
Tout le monde a trouvé l’idée formidable.
J’étais furieux. J’ai dit d’accord, si tu viens avec moi.
À propos de samedi après-midi, je continuais bien sûr à surveiller la Taupe le week-end. Je me disais que si j’arrivais à la confondre et prouver que c’était un agent double, la DG me pardonnerait si je plantais l’enquête sur les pseudos éco-terroristes alsaciens. Ce qui était couru d’avance. Je la prenais en filature pendant le week-end et je notais scrupuleusement mes observations. En fait ce n’était pas une filature conventionnelle. Je ne la suivais pas à distance. Je l’accompagnais faire du shopping, aller au cinéma, à la patinoire, voir des expos, danser en boîte…
Un soir, après une « réu » au local, on est allé boire un verre tous les deux. On a pas mal discuté. Pas mal picolé aussi. On était d’humeur flirteuse. On se faisait des grands sourires. On est restés longtemps. On était les derniers. Quand le taulier à commencé à monter les chaises sur les tables, elle m’a demandé avec un regard canaille
– Un petit dernier chez moi ?
J’ai pas hésité une seconde. J’avais prévu de fouiller son appartement en son absence pour y planquer des micros et des caméras et siphonner son disque dur…alors si elle m’y invitait ! J’ai parfois du mal à crocheter ces nouvelles serrures encastrables à trois points.
Et puis est arrivé ce qui devait arriver. La Taupe nous a servi deux chartreuses. Elle s’est lovée dans mes bras sur le canapé pour siroter la sienne. Ensuite elle nous a déshabillés. Je me suis dit que je profiterai des moments d’extase pour lui soutirer des renseignements. Mais je dois avouer que sur le moment, j’ai oublié. On a recommencé de nombreuses fois, mais chaque fois, j’oublie.
On s’est mis à vivre ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez moi.
J’essayais d’avancer mon enquête. Diriger les conversations sur les techniques d’infiltration des services secrets. Mais elle me répondait chaque fois avec un charmant sourire.
– Chéri, on va pas parler boulot.
Alors j’ai essayé de lui tendre un piège. Pendant plusieurs jours je suis resté sombre, mutique, abattu. Elle a fini par s’inquiéter et me demander ce que j’avais, visiblement inquiète. Elle était à point. Et là je lui ai expliqué que j’avais des soucis, mais que je pouvais pas lui en parler.
Elle a insisté. J’ai cédé.
– J’ai été approché par le responsable du renseignement d’une puissance étrangère dont je partage les idéaux.
Elle a éclaté de rire. Elle est vraiment très forte.
Le lendemain, quand je suis rentré de la soirée avec les collègues de bowling, elle pelait des betteraves en écoutant les Choeurs de l’Armée rouge. Là je me suis dit « elle me teste ». Elle doit avoir des soupçons. Elle doit commencer à savoir que je sais.
Et puis, un soir en prenant l’apéro à la cave d’Espagne, un petit sas entre le boulot et vie privée qu’on s’offre de temps en temps, la Taupe m’a dit « j’ai une surprise pour toi » et elle m’a tendu un petit paquet qui contenait un objet énigmatique. Comme elle fait tout pour se faire bien voir par la hiérarchie, elle est aussi très investie à la DGSI dans la cellule recherche et développement de matériel pour les agents, alors j’ai pensé que c’était un nouveau gadget-espion. Je l’ai remerciée et je lui ai demandé :
– C’est quoi ? Une balise de sécurité ? Un Taser miniature ?
C’était la première fois que je voyais un test de grossesse.
On s’est mariés peu de temps après. La Taupe et ses parents m’ont demandé de régulariser. Oui, ils sont de la haute, ils parlent vraiment comme ça. J’ai pas dit oui tout de suite. Je voulais d’abord avoir l’aval de la DG. Et même si possible un ordre de mission. Mais je ne savais pas comment lui présenter les choses. Je n’avais pas encore assez de biscuits pour étayer ma demande. J’ai décidé de la jouer en free style en comptant sur le fait que je pourrais étudier le profil des invités de la noce et que j’en tirais sûrement des infos intéressantes. Et puis en partageant sa vie, ce serait de l’enquête en immersion full time. J’espère que j’aurai droit à une prime.
Alors on s’est mariés. A la cathédrale. Après, il y a eu le dîner. Un buffet froid avec de la salade russe, des œufs à la russe, des blinis, des zakouskis. Vodka et champagne de Crimée à gogo. C’est là, que remarquant mon étonnement face à ces agapes russophiles ma désormais belle-maman m’a appris que la taupe avait étudié pendant cinq ans à Moscou. J’étais abasourdi. Grâce à la visite médicale prénuptiale, je savais à peu près tout sur l’état de son corps mais personne ne m’avait dit qu’elle parlait russe. Alors j’ai bien observé tous les invités. Je n’ai pas hésité à trinquer et discuter avec chacun d’eux. Mais finalement, pour autant que je m’en souvienne, je n’ai rien noté de suspect. En revanche la naissance de notre enfant me l’a confirmé, ma femme travaille pour les Russes. Maintenant j’en ai quasiment la preuve. C’est venu un jour où nous cherchions ensemble, un nom à lui donner. Comme on ne connaissait pas encore son sexe, on cherchait un prénom non genré. Elle a bloqué sur Kim.
– Kim ? Comme Kardashian ? j’ai demandé.
– Non, comme Philby.
Kim Philby, l’un des plus formidables agents doubles de l’histoire ! Elle s’était trahie.
Pour nos dix ans de mariage, j’ai procédé à un examen de la situation. Mon dossier sur la taupe ne faisait que quatre pages. Et encore j’avais glissé en annexe des recettes de cuisine : le bortch, le chtchi, les boublik, les kotlety et le fameux bœuf Stroganoff, du nom d’un des plus riches barons russes au dix-huitième siècle. Un plat royal devenu plus tard boeuf Lenine, puis bœuf Staline, bœuf Kroutchev, bœuf Brejnev, bœuf Andropov, bœuf Gorbatchev, bœuf Eltsine, bœuf Poutine… Mine de rien les recettes de cuisine, ça prend de la place.
Ensuite j’ai passé des heures et des heures à écrire un texte en utilisant exclusivement des mots russes entrés dans la langue française. Une histoire de pope, de douma, datcha, chapka, intelligentsia, goulag, icône, kazatchok, agit-prop, samizdat, isba, kopeck, apparatchik, bistro, kalachnikov, knout, kolkhoze, balalaïka … Ces recherches documentaires sur l’environnement culturel de l’entité hostile constituent ce qu’on appelle ici « l’enquête préliminaire de terrain ». Quand je dis « ici », c’est vrai que là je marche un peu sur les plates-bandes de la DGSE, la sécurité extérieure. Mais dans le fond, sécurité extérieure, sécurité intérieure, la frontière est parfois ténue.
J’ai envoyé le texte à la Taupe, chez nous par courrier recommandé avec accusé de réception. D’ailleurs j’étais là pour accuser réception, puisqu‘elle l’a ouverte devant moi. Elle l’a lue et ne m’a rien dit. Pas un mot.
Trois semaines plus tard, je lui ai demandé mine de rien
– Tu as lu ma lettre ?
Elle a répondu « oui ». C’est tout. D’une voix neutre sans émotion. Quel sang froid ! AU KGB elle doit être une cadore.
Pour nos noces d’or j’ai fait agrandir un portrait de Kim Philby, format géant, un mètre cinquante sur deux. Je l’ai accroché au salon. Ça intrigue pas mal les invités qui ne savent pas qui est cet homme au sourire énigmatique en noir et blanc et ça me permet de raconter l’histoire du roi des agents doubles. Beaucoup ne la connaissent pas. Je ne m’en lasse pas. Si vous voulez, je vous la raconte.
En général, notant mon enthousiasme, les gens acceptent poliment.
Je vous la fais vite. C’est l’histoire de cinq anciens étudiants de l’université de Cambridge en Angleterre. Kim Philby, John Cairncross, Anthony Blunt, Guy Burgess et Donald Maclean. Ces cinq gentlemen prometteurs étaient tous des agents secrets de Sa Gracieuse Majesté. Officiellement. Mais en vérité, marxistes convaincus et liés dès le collège par le combat anti-fasciste ils travaillaient aussi dans l’ombre pour Moscou depuis les années 30. Et ils ont continué pendant la guerre froide. C’est là que Kim Philby a brillé en parvenant à se hisser jusqu’au poste de chef du contre-espionnage anglais, le fameux MI5. De là il a pu fournir à l’URSS des informations Top Secret et des renseignements sur ses agents-secrets défaillants. Il en a malheureusement laissé filer un qui, retourné par la CIA, l’a dénoncé. Philby a réussi a se réfugier in extremis à Moscou où il a passé le reste de sa vie. Et d’où il a assisté, à la télé, à la chute du Rideau de Fer.
J’ai remarqué qu’à ce moment-là de mon récit, chaque fois, la Taupe se lève, énervée, et fait semblant d’aller faire un truc à la cuisine.
Il faut dire qu’elle a très mal vécu l’automne 89. Je la revois faire la moue, indignée, en regardant aux infos Nena (« 99 luftballons ») et Rostropovitch (« Sarabande de la 2e suite en ré mineur pour violoncelle » de Bach) faire leur show sur le mur de Berlin attaqué à la pioche par des hippies et des blousons noirs. Moi, je me réjouissais. On allait avoir accès aux archives de la STASI et du KGB et la Taupe serait enfin démasquée. Bon, finalement, je n’aurai pas joué un grand rôle dans l’affaire. Mais l’espionnage, c’est comme le reste, un petit coup de pouce du hasard et de la géopolitique c’est toujours bon à prendre.
Mais on eut beau ouvrir les archives, pas de trace de La Taupe. Il faut dire que la transparence des services secrets de la Fédération de Russie laisse à désirer. Ils se réservent quelques infos en particulier sur leurs agents à l’étranger les plus performants, parmi lesquels elle devait figurer en très bonne place. Ça a été la grande déception de ma vie. J’ai ressenti un tel sentiment d’échec qu’un soir de déprime, j’ai brûlé mon dossier sur elle en allumant un barbecue. Le résultat d’un demi-siècle d’enquête parti en fumée sous un lit de merguez.
Et puis les années passèrent et nous vieillîmes ensemble. La Taupe s’éteignit avant moi, paisiblement dans son sommeil, à un âge vénérable, emportant avec elle son secret.
Pour lui rendre un dernier hommage à la cathédrale, j’ai réussi à mettre la main sur un organiste qui a accepté de jouer l’Internationale à la fin du service.