Lorsqu’il pénétra dans le bureau, le lendemain matin, il fut à peine surpris par la tournure des événements. Wachs déclina un Heil Hitler sonore auquel Germain répondit de la même manière.
– Si tu essayes de gueuler comme un Allemand, tu as encore des progrès à faire. Que faisais-tu au Neuhof hier soir ? Réponds !
– Tu me fais suivre maintenant ?
– Espèce de crétin de Français soi-disant né Allemand, je n’ai pas besoin de te faire suivre pour savoir où tu vas. Mais qu’est-ce que tu crois ? Qu’on est des amateurs ?
Wachs semblait hors de lui et sa fureur augmentait à la vue du calme que manifestait Germain qui se contenta de le regarder pendant qu’il vociférait.
– Réponds ! Pourquoi es-tu retourné au Neuhof, de ta propre initiative, sans m’en parler, sans m’avertir ? Tu crois vraiment que l’Allemagne va tolérer le bordel français qui vous a menés à ce qu’on sait ?
– Je ne crois rien et surtout pas au bordel comme tu dis, ni aux vociférations d’ailleurs. - Tu ne me réponds pas.
– Je suis retourné dans le quartier de la vieille. Pour voir s’il s’y passait quelque chose. - Tout seul, à la nuit tombante, comme un grand ! Et tu as fait quoi là-bas ? Tu as vu une apparition ?
Germain faillit répondre qu’un brun, un peu fluet et moustachu, lui était apparu, mais s’abstint. Il n’était pas certain que Wachs goûte la plaisanterie.
– Je suis resté dans ma voiture à regarder ce qui se passait et au moment où j’allais partir, un type a frappé à une des vitres.
Il lui raconta succinctement la suite.
– Mais sais-tu qu’on se fout complètement de cette histoire ? Müller m’a dit de laisser tomber, donc on laisse tomber.
– Tu me laisseras quand même interroger le neveu qui doit venir à quinze heures faire sa déposition ?
Wachs s’était radouci.
– Tu penses qu’il a quelque chose à voir dans cette histoire ?
– Je ne crois pas. Tu n’as qu’à venir l’interroger toi aussi.
– On verra.
– Tu ne m’as pas dit comment tu as appris que j’étais retourné là-bas.
– Mène l’enquête, puisque tu es si malin, et présente-moi tes conclusions, fit Wachs dans un grand éclat de rire.
Dès qu’une affaire présentait un risque politique ou était en relation, même lointaine, avec une activité antiallemande, la Gestapo se saisissait de l’affaire. La Kripo était tenue d’apporter son concours à la moindre sollicitation de leur part.
– Conférence dans une heure, ajouta Wachs. On veut savoir comment le populaire a reçu le discours de Wagner.
Ce fut le Gauleiter en personne qui présida la réunion.
– Messieurs, fit-il en préambule, la journée d’hier s’est bien passée, grâce à la diligence de vos services. Je crois, j’espère, que les efforts que nous déployons vis-à-vis de la population et plus spécialement de tous ceux qui chaque jour reviennent dans leurs foyers nous attirent une certaine reconnaissance, et conduiront à une adhésion plus large encore à nos valeurs. Docteur Ernst, vous veillerez particulièrement à ce que les nouveaux arrivants puissent se fournir dans tout le stock de meubles que nous avons récupéré chez les indésirables ou les déserteurs. Naturellement, nous sommes prioritaires ! S’il vous manque quelque chose, messieurs, n’hésitez pas ! Le Reich consent des tarifs très intéressants à ses fidèles serviteurs. Notre ambition doit être martelée et répétée. Rien ne peut être concédé aux traîtres et aux tenants du passé qui doivent être expulsés sans aucune hésitation. Et parmi ceux qui doivent être l’objet de toute notre attention figurent les homosexuels et tous ces tziganes qui traînent encore dans la région. Nous devons en libérer l’Alsace ! Nous nous le devons ! Merci Messieurs.
– Il parle bien, Wagner, fit Wachs. On m’a demandé si nous avions surpris des récriminations ou des paroles antiallemandes hier. J’ai dit que personne n’avait rien entendu de ce genre et qu’au contraire le retour et la libération des prisonniers alsaciens étaient perçus très positivement. Tu es du bon côté du manche, Germain. Tu as bien choisi, au bon moment. On oublie la vieille qui doit déjà pourrir quelque part. Quelle importance ! Tu tiens vraiment à voir le neveu ?
– Il va venir, autant le recevoir. On ne sait jamais sur quoi ça peut déboucher.
– Comme tu veux et pour preuve de ma confiance, je te laisse tout seul. Tu me feras un compterendu. Et puisque Wagner a l’air content, je m’octroie le reste de la journée. Et crois- moi, tu devrais en faire autant.
Wachs semblait à nouveau d’excellente humeur et la colère du matin reléguée aux oubliettes. Son collègue avait raison. Purgée de ses éléments indésirables, l’Alsace allait progressivement se fondre dans le Reich, et il serait là, Germain Beck, pour s’assurer que les criminels soient arrêtés et que l’ordre règne dans une province apaisée. Comment imaginer, sinon, un retour du progrès ?
Jean Maechling arriva un peu en avance et Germain le laissa attendre un bon quart d’heure. Cela impressionnait toujours de voir passer des hommes en uniforme impeccable et d’autres à la tâche dans leurs bureaux. Il finit par faire introduire le jeune homme et lui servit un salut dans les règles de l’art auquel l’autre répondit en avalant les syllabes.
– Asseyez-vous, monsieur Maechling. Tout va bien ? On va, si vous voulez bien, reprendre ce que vous m’avez déclaré hier. Et d’abord veuillez préciser votre lien avec la victime. Vous m’avez bien dit que c’était votre tante ?
– Oui, la sœur, enfin l’une des deux sœurs de mon père. L’autre est décédée, il y a quelques années.
– Merci de me fournir les identités de tous ces gens à commencer par la vôtre.
– Maechling Jean, né le 7 octobre1918 à Bouxwiller, Bas-Rhin, enfin anciennement Bas-Rhin. L’interrogatoire se poursuivit. Un portrait de la tante se dessinait, une femme opportuniste, en marge de la famille, ayant exercé un temps ses talents de vendeuse dans un grand magasin strasbourgeois, soupçonnée d’escroquerie, sans que rien ne soit prouvé.
– On racontait dans la famille qu’elle avait des amants très riches. C’était avant qu’elle ne s’exile au fin fond de Neuhof. C’est sa vie un peu particulière qui me la rendait sympathique et j’allais la voir de temps à autre.
– Parlez-moi de cet argent qu’elle était supposée avoir chez elle.
– C’est ce qu’on racontait ! Petit, j’étais allé quelquefois lui rendre visite dans son appartement, près de la Brandt Platz. Il était immense et plein de beaux meubles. Elle avait fait du chemin depuis le temps où elle était vendeuse.
– Sur quoi se basait cette hypothèse de richesse ?
– Elle en avait parlé, une fois, avec mon père, mais c’était en termes vagues. Et comme ce n’était pas le genre à avoir un coffre à la banque, il fallait bien qu’elle garde tout cela chez elle.
– Où habite votre père maintenant ?
– A Münster.
– Donnez-moi son adresse. Et votre mère ? Elle vit avec lui ?
– Ma mère n’est pas encore revenue. A l’heure qu’il est, elle doit être du côté de Périgueux. - Ecrivez-moi ses coordonnées, fit-il en tendant un bloc au jeune homme. Alors finalement, pas d’idée de qui a pu faire le coup ? fit Germain en l’observant attentivement.
– Aucune. Je n’ai absolument aucune idée.
Germain commençait à en avoir assez. Visiblement, il n’apprendrait rien de plus. Il termina de consigner les dernières déclarations, fit relire le tout par l’intéressé qu’il congédia.
– Nous vous tiendrons au courant de la suite. Dites-moi, monsieur Maechling, fit-il au moment où l’homme franchissait la porte, vous vous sentez bien à Strassburg en ce moment ? La question désarçonna le jeune homme qui se mit à bafouiller une réponse pour le moins confuse.
– Reprenez-vous et répondez clairement. L’Alsace allemande, ça vous convient ?
– J’ai grandi sous un régime français, alors forcément il faut que je m’adapte, mais tant qu’on vit tranquillement, ça me va.
– Merci, fit Germain avec un sourire. Une toute dernière question, monsieur Maechling : êtesvous marié ?
– Non.
– Avez-vous une petite amie ?
– Je ne vois pas le rapport avec ma tante.
– Répondez s’il vous plaît.
– Je n’ai pas de petite amie en ce moment.
– Êtes-vous homosexuel, monsieur Maechling ?
– Moi ? Vous n’y êtes pas du tout, inspecteur.
– Allez-y et si vous apprenez du neuf, rapport à votre tante, vous connaissez l’adresse. La vie sexuelle des gens n’intéressait pas Germain qui avait écouté la réponse d’une oreille distraite, mais c’était les nouvelles consignes.
Il était 16 heures. Il s’était entretenu rapidement avec Othon et Karl dont le rapport lui était parvenu. Ils n’avaient rien découvert de spécial. Le corps de la vieille était toujours introuvable et pas un des voisins n’avait remarqué quoi que ce soit. Affaire à suivre ou à laisser tomber ? Plus rien ne retenait Germain au bureau. Il sortit par une porte arrière, histoire d’éviter de croiser tout le gratin des services de sécurité. Il n’ignorait pas que de nombreuses réticences s’exprimaient sur la présence de Français, fussent-ils d’origine alsaco-allemande, dans un secteur aussi sensible que la sécurité, même si, pour la plupart, la Kripo était tout juste bonne à épingler des voleurs de poule et à servir d’auxiliaires aux services politiques.