Caractéristique première d’un blockbuster, le budget constitue une donnée particulièrement mise en avant lors de sa promotion. Pour réaliser L’Odyssée, Christopher Nolan a pu disposer de 250 millions de dollars. De quoi recruter un casting prestigieux. Matt Damon dans le rôle titre : Odysseus, son nom grec est utilisé en anglais comme en allemand entre autres. À ses côtés, Anne Hathaway en Pénélope ou encore Charlize Theron en Calypso pour apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes et séduire le public féminin… De réaliser des prouesses techniques (L’Odyssée a été entièrement tourné avec des caméras IMAX 70 mm [1]), un tournage en extérieur dans six pays différents [2] et des séquences mémorables trop nombreuses pour être toutes citées : du sac de Troie à l’immonde cyclope...
Une coquette somme qui s’avère d’ores et déjà amortie après simplement trois semaines d’exploitation dans les salles du monde entier : le film de Christopher Nolan dépasse le milliard de dollars de recettes. Et cela malgré les interdictions prises pour protéger le jeune public : en France, L’Odyssée est sorti assorti d’une interdiction aux moins de 12 ans et aux USA, avec une classification R-Rated (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés).
Sachant que les recettes en salles sont désormais secondaires dans la carrière commerciale d’un film, les ventes sur les autres supports étant devenues principales, on peut imaginer le jackpot que toucheront les producteurs de ce film… Jackpot qui valide toute l’entreprise et, au-delà, cette économie-casino qui caractérise aujourd’hui le cœur de la production hollywoodienne !
Une sortie mondiale au même moment constitue une autre caractéristique d’un blockbuster. Evénement préparé, accompagné par un marketing intensif qui entend ne rien laisser au hasard. Un budget marketing équivalant à environ 50% du budget de production constitue sûrement la qualité distinctive d’un blockbuster. Soit en l’espèce, 125 millions de dollars pour L’Odyssée !
Avec un tel budget, les chargés de la communication disposent de tous les moyens pour remplir leur tâche : créer l’événement afin qu’il s’insère dans le flux continu d’informations et focalise l’attention de tous les médias. Et dans cette entreprise, tout est bon à prendre comme, par exemple, l’utilisation d’un drakkar suédois par Ulysse et ses compagnons qui permet de questionner ce choix quant à sa pertinence historique puis ensuite de rendre compte du contentieux ouvert entre la société Universal, productrice du film, et l’association propriétaire du navire : "Un drakkar endommagé sur le tournage de L’Odyssée mène à une bataille de factures entre Hollywood et la Suède" [3]. Deux jours avant le jeudi, Mila Thiebault dans Libération avait déjà rendu compte de la polémique en reprenant un article publié dans le quotidien suédois Dagens Nyheter : "Un drakkar dans « l’Odyssée » : une association suédoise le bec dans l’eau". Le lecteur de ces deux quotidiens nationaux peut s’interroger sur la pertinence de ces informations…
Pour autant, la polémique la plus retentissante a porté sur le choix de Lupita Nyong’o, une actrice noire, pour incarner Hélène de Troie et Clytemnestre, l’épouse d’Agamemnon. Elle a été lancée notamment par Elon Musk qui, le premier, a jeté l’anathème contre Christopher Nolan l’accusant d’avoir fait preuve de wokisme, péché mortel pour l’univers MAGA… Et en effet, Christopher Nolan a choisi des actrices noires outre Lupita Nyong’o pour les rôles d’Hélène de Troie et Clytemnestre mais également Zendaya pour jouer Athéna (Zendaya est une métisse : son père vient d’une famille afro-américaine de l’Arkansas et sa mère a des origines allemande et écossaise mais en vertu de la One-drop rule, Zendaya est noire !). Mais horreur suprême, il a donné à l’acteur transgenre Elliot Page le rôle de Sinon [4]. Pour Elon Musk : "Chris Nolan a profané L’Odyssée afin d’être éligible à un Oscar…" Effectivement depuis 2024, pour être éligible dans la catégorie reine du meilleur film, les productions doivent obligatoirement satisfaire à des normes d’inclusion et de diversité. Mais la personnalité excessivement clivante du fondateur de Tesla et SpaceX est une véritable aubaine en offrant un écho international à la promotion du film. Le correspondant du Monde à San Francisco, Arnaud Leparmentier rendait compte de cette polémique dans son édition du 16 mai (2 mois avant la sortie du film en France !). Et le 2 juillet (15 jours avant la sortie en France : il convient d’entretenir le buzz !), Le Monde titrait sur l’existence d’un débat homérique (sic !) en Grèce engendré par le choix notamment de Lupita Nyong’o et bien sûr sur la fidélité au texte d’Homère et au-delà sur la fidélité à l’histoire.
Le retour au texte original peut être considéré comme la première vertu du film de Nolan. Et de fait, la sortie du film a engendré un regain d’intérêt pour le récit original : Des meilleures ventes que le prix Goncourt note François Ventéjou pour France Info le mardi 04 août 2026. Il faut dire que le spectateur qui n’est pas un érudit de la mythologie grecque a de quoi être désorienté par l’abondance d’informations proposées par le film. Pour y voir plus clair, le recours au texte s’avère légitime.
D’autant qu’outre par Elon Musk, L’Odyssée de Nolan a été attaqué par des spécialistes de la mythologie grecque. Universitaire de renom, une des plus grandes spécialistes d’Homère, Emily Wilson écrit, sans ambages, dans la London Review of Books : "J’aurais honte d’avoir écrit ce scénario". D’évidence, elle n’a pas du tout apprécié l’adaptation cinématographique. Or également scénariste du film, Christopher Nolan a déclaré s’être appuyé sur la plus récente traduction d’Homère, en l’espèce celle d’Emily Wilson. Un cruel démenti !
Sur Slate le jeudi 30 juillet 2026, Laurent Sagalovitsch va plus loin : "Ne comptez pas sur moi pour aller voir « L’Odyssée », le dernier film de Christopher Nolan. Généralement, je boude les adaptations cinématographiques de livres qui me sont chers. Encore plus quand le réalisateur oublie son métier de cinéaste pour devenir l’architecte de sa propre gloire". Evidemment ces attaques, ces prises de position radicales nourrissent la communication autour du film.
D’autant, que ces attaques vont provoquer réactions et réponses. Dès le 15 juillet dans The Conversation, Benjamin Demassieux écrit un article dont le titre résume le propos : "Non, L’Odyssée de Christopher Nolan ne trahit pas l’œuvre d’Homère." Quant à la conclusion de cet article, elle constitue une parfaite mise au point sur la relation film/histoire : "Qu’il s’agisse d’une couleur de peau, de l’apparence d’un casque, ou d’un pseudo vol culturel, les critiques outrées reposent sur le fantasme d’une Antiquité pure, stable, propriétaire d’elle-même. La philologie et l’histoire de la réception des œuvres démontent ce fantasme point par point. Voir L’Odyssée de Nolan, ce n’est donc pas vérifier s’il a bien « recopié » Homère, mais repérer ce qu’il garde, ce qu’il transforme, et ce que ce choix dit de notre présent – ce que fait, à sa manière, chaque génération depuis l’Antiquité romaine."
Le 30 juillet, le magazine Première rend compte de la réponse de Joyce Carol Oates qui juge que la critique d’Emily Wilson est "inutilement agressive". Bref, cette polémique comme les autres s’avère pleinement fonctionnelle en ce qu’elle alimente parfaitement le buzz.
Historiens et géographes n’ont pas manqué d’apporter leurs pierres à l’édifice… Dans un long article publié dans The Conversation du dimanche 12 juillet, Pragya Agarwal pose la question : Peut‑on cartographier l’Odyssée ? Sur son fil d’actualité le lundi 17 août, Orange titre : Une ville turque revendique la naissance de l’Odyssée : "Homère était des nôtres"…
Plus d’un mois après la sortie du film, la polémique retombe. La logique du flux va irrémédiablement remplacer L’Odyssée par un autre événement. Mais pour le film l’essentiel a été fait. Les futurs supports de la diffusion du film ne manqueront pas de rappeler les entrées exceptionnelles en salles et les polémiques engendrées à sa sortie. Les audiences seront à la hauteur des entrées. Mission accomplie !
Mato-Topé