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Les séductions du crime
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Les ouvrages de criminologie séduisent rarement les anarchistes. A tort. Non seulement parce qu’ils ouvrent de béantes lumières sur les mobiles et les modus operandi des hommes politiques, mais aussi parce que l’on y trouve de temps en temps d’intéressantes idées. Ainsi de Seductions of Crime de Jack Katz (Basic Books). Cet excellent ouvrage se pose une question essentielle ; que se passe-t-il dans l’esprit d’un criminel ?

Jusque-là, la position moralisatrice de droite refusait de traiter le problème, décidant que les plaisirs du profit, de la violence, du sexe suffisaient à expliquer le hold-up, le meurtre, le viol.

La position interprétatrice de gauche se partageait entre deux options. La thérapeutique se concentrait sur le passé psychologique du criminel, la sociologique sur l’inévitabilité de la violation de la loi dans les sociétés bâties en violation de la justice. Ces deux options ont certes raison, mais le bât blessait en ceci que tous les pauvres ne commettent pas de hold-ups, tous les humiliés ne forment pas des gangs, tous les frustrés ne violent pas à tours de verge.

Jack Katz, lui, veut savoir comment le criminel vit l’acte vu par le reste de la société comme criminel. En d’autres termes, dont l’importance n’échappera pas aux anarchistes, si le « criminel », en commettant son crime, obéit à une règle ou non. Bref, si le criminel se vit comme criminel, ou s’il se vit différemment, comme obéissant aux règles d’un groupe dont il veut obtenir le respect et la reconnaissance, et ne commet dès lors son crime que par / incapacité d’évaluer les conséquences pour lui / manque d’empathie envers les conséquences pour la victime / incapacité de comprendre que les règles qui valent pour lui ne valent pas nécessairement pour autrui.

C’est-à-dire s’il arrive que la position de droite (perversité native du criminel incapable de résister à des désirs primaires) est parfois, voire toujours, correcte, ou si l’emprise de la morale_ fût-ce une morale d’idiot incapable d’empathie, ou une morale d’idiot persuadé que seule la morale de son groupe est acceptable (à nouveau, quelles descriptions précises de nos gouvernants !) _est presque impossible à rejeter.

Sa tentative éclaire alors d’un jour étonnant la psychologie « normale ». Prenons sa stupéfiante, brillante analyse de la fauche adolescente (je recommande vivement ses autres études, en particulier « Action, chaos, contrôle : persister à commettre des hold-ups » et « La tuerie morale »).

Quels problèmes assaillent la quasi-totalité des adolescents occidentaux ? « Ils/elles s’inquiètent de nombreuses formes de laideur intérieure qu’il serait honteux d’exposer ; choses qui menacent de jaillir du corps, de l’acné au désir sexuel ; signes incontrôlables d’infériorité intellectuelle, sociale, technique ; attitudes provinciales, ridicules, immatures. Et ils comprennent que la compétence morale adulte consiste non seulement à savoir cacher les aspects laids de leur identité, mais en plus à savoir cacher ce savoir cacher. »
Or, l’école moderne est une monstrueuse machine à exhiber l’incompétence (un aspect qu’Ivan Illich a brillamment démontré) : « Entouré toute la journée d’en gros les mêmes personnes, le jeune collégien est contraint de se déshabiller de virtuellement toutes les façons imaginables. D’autant que les membres de son public, sélectionnés pour leur homogénéité en termes d’âge, de classe, de capacité intellectuelle, sont par là les plus à même de détecter les réalités intérieures derrière les signes extérieurs. »
De cette prémisse si rarement posée, Katz déduit une conséquence inévitable, quoique inattendue : car pour lui, le véritable plaisir de la fauche adolescente consiste « à avoir réussi à être opaque en public ».

« L’attrait distinctif des délits furtifs ( ... ) de l’adolescence, fauche, vandalisme, vol de voitures (...) réside dans la dialectique particulière d’un délit privé commis dans un lieu public ».

Quelle approche bien plus vivante, bien plus parlante que les fleuves d’imbécillités prétentieuses écrites sur l’adolescence par des gens qui n’ont plus le moindre souvenir de la leur !

Nestor Potkine, qui se félicite tous les jours de son opacité publique, et qui soupçonne qu’il n’est pas le seul.




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