Offenburg. (18 juin 1940)
Aujourd’hui est un jour sans fond, comme le trou béant devant lequel il se trouve. Les sons environnants lui parviennent par bribes ouatées, une mélopée qui se fraye à grand-peine un chemin à travers l’épais brouillard de sa tristesse abyssale. Le prêtre psalmodie :
– Ich glaube an den Heiligen Geist.
Celle qui l’avait protégé de tout, qui avait pansé ses plaies, qui le ramenait sur les rives de la réalité après ses plongées éthyliques nocturnes, et lavait toutes ses saloperies avec cet amour indéfectible que seules les mères prodiguent à leurs enfants, s’en était allée dans une dernière quinte de toux.
Rosa Wachs 1875 - 1939 en lettres gothiques sur ces deux bouts de bois entrecroisés sera l’unique épitaphe de cette modeste tombe.
– Auferstehung der Toten und das ewige Leben, continue le prêtre.
Un amen s’effrite sur le bout de ses lèvres et il tombe à genoux dans la glaise du cimetière libérant son déluge intime. Il sent des mains l’agripper aux épaules et une voix féminine lui intimer :
– Allons Hans, debout, un peu de dignité !
Il se relève péniblement tout en repoussant d’un revers de la main son ex-femme, cette salope qui lui avait fait une réputation d’eunuque pour pouvoir se jeter dans les bras de ce corbeau sanglé dans son uniforme SS qui se tient derrière elle. Il pose ses lèvres sur le cercueil en sapin en murmurant :
– Tchuss Mama !
Puis il laisse la maigre assistance se débrouiller seule avec les funérailles.
Sur le chemin du retour lui vient une pensée pour Joseph, son père, disparu dans les Carpates en 1915 sous la bannière du Kaiser. Jugés peu fiables, les Alsaciens étaient envoyés à l’est pour éviter une éventuelle fraternisation avec l’ennemi. Demain, il laisserait cette ville qui l’avait accueilli en son sein comme une mère pour aller soumettre cette autre qui l’avait banni comme un paria.
Le lendemain, l’inspecteur Hans Wachs, peu friand de cérémonies et de discours, se contenta de saluer l’un après l’autre ses collègues de la police criminelle d’Offenburg. Son binôme Werner lui donna l’accolade.
– Alors comme ça tu nous quittes pour une ville qui t’a jeté comme une merde ?
– Ceux qui m’ont expulsé ont décampé à l’heure qu’il est ! J’attends depuis toujours ce moment ! Je vais retrouver mes racines et ce sera un grand honneur de préparer la venue du Führer dans mon Strassburg !
Il prit place dans un camion bâché de la Wehrmacht et quitta Offenburg sans regrets. A peine une demi-heure plus tard, ils franchirent le Rhin sur un pont flottant installé par les unités du génie, tous les ouvrages existants ainsi que de nombreuses portions de route ayant été dynamités par l’armée française lors de sa débâcle. Ils passèrent le bassin Vauban et remontèrent sans croiser âme qui vive, les avenues de la Forêt-Noire et des Vosges, bifurquant vers la place de la République pour finir place Kléber.
L’Alsace allait redevenir un des plus beaux fleurons du Reich et Wachs était rempli de fierté à l’idée de participer à cette grande œuvre. Un pas en avant, un pas en arrière, c’était l’éternel tango de l’Alsace. Les autochtones avaient développé depuis longtemps l’instinct d’uriner dans le sens du vent, devenus les champions de la girouette tout en restant profondément Alsaciens. Mais cela, c’était hier.
Son cher Strassburg était maintenant une ville froide et figée, livrée aux chiens et aux chats errants, rejoints par des animaux de ferme affamés ; même le gibier des forêts environnantes commençait à s’y aventurer ! Le ciel lourd et les rafales de vent chargées de crachin rajoutaient une note inhospitalière à cette partition répulsive, comme si, deux jours avant l’été, la ville voulait dire : « on ne veut pas de vous ici » !
Le maire Charles Frey était resté sur place avec une équipe municipale réduite entretenant, vaille que vaille, la cité fantôme pendant plus de huit mois. Cent-vingt- mille habitants avaient été bousculés vers l’ouest dans l’hystérie et le bordel organisé français, seuls quelque trois-cent employés municipaux et une poignée de policiers patrouillant dans la ville pour la protéger des pillards. La passation de pouvoir eut lieu salle de l’Aubette sans tambour ni trompette. Comme il l’avait prévu, Wachs prit son baluchon pour reprendre possession de son ancien appartement. Il coupa par la rue de l’Outre pour rejoindre la place Broglie et s’arrêta pour admirer l’hôtel de ville et le théâtre municipal. Il avait oublié combien cette ville était belle ! Dieu que c’était bon de rentrer chez soi !
A partir de là commençait la Neustadt, construite sous le Kaiser Guillaume et qui conférait un côté berlinois à cette partie de la ville dont il aimait l’aspect colossal et aéré. Enfin, il arriva rue Goethe, dont la dénomination avait été maintenue, chose étonnante vue la frénésie anti-boche de 1919 ! Au numéro 29, il détailla les sonnettes. Au deuxième étage s’étalait un nom connu : Kumpf ! Tout devint clair en une fraction de seconde, c’était leur ancienne femme de ménage ! Cette vieille charogne les avait signalés aux autorités françaises pour les spolier !
Curieusement, il n’était même pas en colère et dit à haute voix avec un sourire en coin :
– Maria ! vieille salope, tu nous as bien entubés !
Il entra dans l’appartement, après avoir crocheté la serrure, l’œil humide, les souvenirs se bousculant dans tout son être. Il retrouva le craquement du plancher. L’odeur d’encaustique y flottait encore, les meubles n’avaient pas bougé, manquaient juste les bibelots et les tableaux. Il ouvrit tous les volets et la lumière entra sous les hauts plafonds. Dehors, le foisonnement du parc de l’Observatoire lui faisait face avec l’enfilade des somptueux bâtiments universitaires. Tout était à l’identique, excepté le silence sans âme qui se dégageait de l’endroit. Il s’allongea sur le canapé, s’endormit rapidement et la machine à rêves se mit en route.
« J’avais 15 ans ! Après n’avoir parlé qu’Alsacien et appris le Hochdeutsch à l’école, sont arrivés des militaires qui nous ont interdit l’allemand et forcé à apprendre le français. Moi, j’avais de la chance, je connaissais un peu cette langue. Papa avait acheté Les enquêtes de l’inspecteur Lecoq en français, pour rester dans l’ambiance de nos voisins, comme il disait. Maman a aussi dû apprendre le français pour pouvoir continuer à travailler comme institutrice. Elle devait même supporter un auxiliaire complètement idiot qui, à part parler français et tout juste l’écrire, ne connaissait rien d’autre. En plus, il était mieux payé qu’elle alors qu’il ne faisait que la critiquer. On était obligé d’apprendre cinq mots nouveaux par jour et gare aux punitions quand on les oubliait ou si on se trompait ! Parfois, on avait même droit à des coups de cravache ! Vers la fin, on ne pouvait même plus parler alsacien entre nous. Ils ont changé les noms des rues et des magasins. Tout en français ! Je n’allais plus acheter de la « wurscht à la metzgerei », je devais demander de la saucisse à la boucherie !
Après, ils ont commencé à placarder des insultes sur les magasins des « alte-deutsch ». « Maison d’un sale Boche » c’est de ça qu’ils nous traitaient, de sale Boche, mais nous, les Alsaciens, on était là avant eux. Même le facteur a dû retourner à l’école et quand il sonnait il disait maintenant :
– Ponchour màtàm Wachs ! Ché tu kourié bour fou !
Mais ce n’était pas encore assez ! Ils nous ont donné des livres pour parler le français « françaisement » et pas comme des ploucs d’Alsaciens ! C’est vraiment des « müke-fiker » ces Français. Moi, je m’essuyais les fesses avec leurs cahiers !
Et ce n’était toujours pas suffisant ! On a dû chercher les papiers pour montrer qu’Opa et Oma étaient nés en Alsace. On ne savait même plus où ils étaient rangés ! Heureusement, on les a retrouvés, et ils nous ont donné des cartes d’identité bleu blanc rouge classe A. Ils ont dit :
– Avec ça vous pouvez devenir français et rester en Alsace.
Nous, on voulait juste rester là où on avait toujours habité ! On ne voulait pas autre chose ! Les voisins, les Heinrich, n’ont pas eu de chance. Le père de Monsieur Heinrich était Allemand de Frankfurt, alors Monsieur Heinrich a eu une carte D, et devait être expulsé. Sa femme
Albertine dont les grands-parents étaient Alsaciens a eu la carte A. Leurs enfants, mon copain Albert a eu la A, son frère qui était majeur, la B et il n’avait plus le droit de sortir de Strassburg. C’était le bordel, la « schiss » comme on dit chez nous. Les gens qui étaient copains avant ont commencé à se regarder de travers et à raconter des choses derrière leur dos. Un jour, on a bien rigolé : il y en a qui, la nuit, ont mis une carte B dans la main de la statue de Kléber parce qu’il paraît que son père avait de la famille allemande !
Après, ils ont dit que le mark ne valait plus rien et qu’il fallait tout changer en francs. Grâce à la carte A on a eu 1 mark pour 1,25 francs, ceux qui avaient la carte D recevaient beaucoup moins. Maman a dit que c’était une honte et plaignait ces pauvres gens, disant que l’Alsace était une Nef de Fous, un Narrenschiff et qu’on allait tous couler. Pour finir, un mardi matin, ils étaient devant notre porte, quelqu’un leur avait dit que papa était parti à la guerre avec les Allemands et que nous étions des traîtres. Leur chef nous a dit :
– Demain matin, on vous attend en bas à huit heures, une valise chacun, c’est tout !
On a dû rejoindre Kehl à pied avec d’autres personnes que l’on ne connaissait pas.
Les gens nous jetaient des ordures et parfois des pierres en criant :
– Dehors, sales boches !
Arrivés à la frontière, ils nous ont fouillés, ont pris les bijoux, l’argent et je ne sais quoi encore. Nous sommes arrivés en pleurant en Allemagne ! On avait été chassé comme des bêtes ! Làbas, ils nous ont accueillis comme des gens.
Il se réveilla en s’ébrouant, des larmes avaient coulé sur ses joues râpeuses.
Installation.
Le creux insistant de son estomac chassa la nostalgie. Il avait du pain sur la planche, une miche dans sa sacoche ainsi qu’un paquet d’ersatz de café. Dans la cuisine, il retrouva rapidement ses marques. Cette vieille feignasse de Maria s’était contentée de prendre possession des lieux comme si elle enfilait des godasses d’occasion, sans se poser de questions. Il remit sa cuisinière de Dietrich à charbon en route mais, l’eau une fois chaude, il n’y avait plus de filtre à café. Dans une commode, il trouva des bas qui avaient l’air propres, ça ferait l’affaire...Tout en mastiquant le pain trempé dans son semblant de café, baptisé ersatz par les locaux, il songeait aux généreux petits déjeuners et à la délicate cuisine que lui préparait sa mère. Dans l’immédiat, il se contenterait de prendre ses repas à son boulot. Il avait rendez-vous dans une heure avec le commissaire Schorn, son supérieur direct à la Sängerhaus Strasse.
Le temps de se débarbouiller, de se raser et de s’habiller, il remonta l’avenue des Vosges jusqu’au Palais des fêtes et obliqua à droite dans la Sänger Strasse devenue Sellé ?nick avec les français. Il y régnait un va-et-vient d’uniformes noirs, déchargeant les camions militaires de leur matériel de bureau dans un ballet millimétré, ponctué de courtes phrases. La Gestapo prenait ses quartiers, accordant peu de place à la police criminelle. Il montra sa carte au planton.
– La Kripo ? Au bout du couloir à droite, bureau cent douze.
Une forte odeur de cigare passait la porte ouverte, il frappa au montant.
– Entrez !
Sans lever la tête, un homme en bras de chemise et d’un certain âge, le crâne largement dégarni occupait un fauteuil derrière une table. Avec ses lunettes rondes, sa cravate brune et son gilet assortis, le commissaire Schorn avait tout du fonctionnaire lambda, une vraie caricature ! Reposant les documents, il fixa Wachs et laissa tomber :
– Heil Hitler !
Wachs se figea immédiatement en position de salut.
– Heil Hitler, inspecteur Wachs au rapport, monsieur le commissaire !
– J’étais justement en train de parcourir votre fiche ! Alors, de retour au bercail ? Débarrassé de la racaille française ! Comment vous sentez-vous ?
– Je suis plein de reconnaissance pour notre Führer ! Pouvoir retrouver ma ville et mon appartement me remplit de joie et de fierté !
– Dans une semaine, avec un peu de chance, vous pourrez lui baiser les pieds ! Je vais vous présenter vos collègues et vous trouver un bureau !
Il ralluma son cigare qui patientait dans un lourd cendrier de cristal, se leva prestement malgré sa corpulence et se dirigea vers le couloir dans un dandinement de palmipède.
« Le corps de cet homme est un leurre ! pensa Wachs, sous une apparence bonhomme doit se cacher une inflexibilité et une force redoutables » ! Il avait ressenti cela dans l’intensité de son regard qui vous déshabillait instantanément.
Les deux occupants de la pièce jaillirent de leur siège comme des pantins électrifiés, le bras droit à l’horizontal.
– Heil Hitler ! firent-ils en chœur.
– Inspecteur Wachs, voici Karmin et Othon qui nous viennent de Baden-Baden, dont je vous recommande chaudement les thermes, si vous ne les connaissez pas encore. C’est libre à côté ?
– Oui, il n’y a encore personne.
– Parfait ! Ce sera plus pratique pour communiquer entre vous, je vous laisse, j’ai à faire… Il s’en alla dans les volutes odorantes de son havane.
Une visite. (28 juin 1940)
La rumeur circulait depuis plusieurs jours. Le Führer allait venir, entérinant par sa présence le retour de l’Alsace dans le giron du Reich. L’illustre visiteur était placé sous la protection de l’armée, et serait accompagné de plusieurs généraux et dignitaires du Reich dont Keitel et Meissner. Wachs ne l’avait jamais approché et espérait fortement voir s’incarner cette voix si souvent entendue.
– Ne vous faites pas d’illusions, lui avait dit Schorn, c’est la Wehrmacht et le S.D. qui sont à la manœuvre, sans compter sa garde personnelle. Vous vous contenterez de surveiller les alentours de la cathédrale avec Karmin et Othon. D’après mes renseignements, il fera une pause à la Maison Kammerzell avant de repartir pour Colmar. Soyez vigilant et conscient que c’est un moment unique pour l’Alsace. Dommage que Strassburg n’ait pas encore récupéré sa population, il aurait fait un triomphe !
Wachs éprouvait beaucoup de plaisir à retrouver ces bâtiments et ces rues dont il avait été expulsé manu militari voilà plus de vingt ans. Mais ce matin, il lui sembla que cet intervalle de temps s’était considérablement rétréci, tant son retour dans la capitale alsacienne était dans la logique des choses. Il était chez lui, définitivement chez lui et pour toujours. Il pensa à sa mère. Comme elle aurait été contente, Mama, de retrouver son « Heim », cette province où elle était née et avait vécu si longtemps.
Elle avait toujours refusé d’y revenir, gardant gravée cette meurtrissure du départ, quand elle avait dû retraverser le pont du Rhin, direction Kehl, sans son mari mort sur le front, à la fois veuve, exilée, en charge d’un adolescent et sous les huées de tous ces bons français qui, quelques mois auparavant, sortaient encore, sans aucune hésitation, le drapeau allemand dès qu’un officiel se pointait dans leur quartier ou leur village.
La journée du 28 juin était belle, avec un peu de vent et quelques nuages, de quoi atténuer la chaleur qui régnait parfois dans la ville à cette époque de l’année. Il traversa la place de l’université, encombrée de véhicules de la Wehrmacht, avec des soldats qui discutaient par petits groupes. On avait installé une roulante dans un coin. On disait l’ordinaire du soldat allemand bien supérieur à celui du français. Peut-être une explication à cette si rapide victoire allemande ? Quelques soldats devaient le prendre pour un local et lui adressèrent un lointain salut auquel il répondit en se dirigeant vers les quais de l’Ill.
Saint-Paul, à sa gauche, était une des nombreuses églises construites sous le deuxième Reich. Quand il était jeune, l’Evangelische Garnisonkirche laissait souvent échapper, le dimanche, de magnifiques musiques portées par l’orgue et les centaines de voix des militaires présents. Évidemment, les Français l’avaient rebaptisée et c’était devenu l’église Saint-Paul. Il espérait la voir bientôt retrouver son nom d’origine. Il longea un instant le quai Koch et passa devant le lycée de jeunes filles, avant de se diriger, par la rue des frères, vers la cathédrale. En face du lycée, le grand bâtiment de l’Esca était en proie aux déménageurs et des drapeaux à croix gammée dévalaient le long de sa façade.
Un premier barrage l’arrêta. Il présenta ses papiers ainsi que son ordre de mission.
– C’est la Kripo, fit un officier, c’est en règle.
Il était parti depuis moins d’un quart d’heure de chez lui et n’avait encore croisé personne en civil. Il devait retrouver Karmin et les autres, place de la cathédrale. La ville qu’il traversait semblait porter le deuil de la France encore présente quinze jours auparavant. A mesure qu’il s’approchait, les contrôles devenaient plus fréquents. Il reconnut Schorn, merveilleusement sanglé dans son uniforme qu’il ne sortait qu’aux grandes occasions.
– Laissez passer, fit-il, il est de chez nous.
Il lança un salut tonitruant auquel Wachs répondit avec empressement.
– C’est le premier jour de la nouvelle Alsace, fit Schorn.
– Oui, répondit Wachs, la nouvelle Alsace est en train de naître aujourd’hui.
Au fond, il était comme le Führer ! Il rentrait au pays et presqu’en même temps que lui. Il y avait de plus en plus de soldats. Il entendit le bruit d’un convoi de voitures et hâta le pas. Une clameur s’éleva. Il avait du mal à progresser et dut se soumettre à un dernier contrôle. Pourtant, il était en avance sur l’heure prévue pour l’arrivée d’Hitler, mais sans doute avait-on décalé l’horaire par précaution. Il était à l’angle de la cathédrale, empêché d’avancer par la présence de nombreux soldats. On lui avait dit de se poster dans un angle de la place du château et de veiller à ce que personne ne puisse y accéder. Un cordon de militaires, dans les rues adjacentes, en filtrait l’accès.
L’entrée principale restant largement obstruée par un amoncellement de sacs de sable, il était prévu que le chancelier du Reich et ses invités entrent dans le monument par la place du château - Où est-il à présent ? demanda-t-il à son voisin.
Le soldat, qui devait être adjudant, lui fit signe qu’il était monté, en direction de la plate-forme. Il n’y avait que des soldats, peut-être deux ou trois cents et pas un civil. C’était pourtant la première tâche que s’était fixé le nouveau gauleiter : faire revenir tous ceux qui s’étaient réfugiés de l’autre côté de la frontière, ou tout simplement dans des villages s’ils y avaient de la famille prête à les recevoir. Strassburg devait revivre et beaucoup mieux qu’avant. En regardant vers la plate-forme, près de soixante-dix mètres plus haut, il crut voir des silhouettes. Ce que confirma la clameur qui monta du parvis. Il y eut de l’agitation et il fut repoussé sans ménagement. Il n’y avait autour de lui que des militaires et des membres de la police. Les yeux dans le ciel, il vit flotter le drapeau à croix gammée sur la pointe de la cathédrale. C’était la preuve qui lui manquait quand il se demandait parfois si tout ce qu’il vivait était bien vrai. C’était le bien le drapeau des vainqueurs, le sien !
Cette cathédrale était véritablement un magnifique monument que Wachs avait souvent fréquenté quand il était adolescent. Il aurait aimé y faire sa communion, mais habitant déjà rue Goethe il dépendait de l’église Saint-Maurice. C’était avant sa crise mystique survenue peu après et conclue par un rejet de l’Eglise. La clameur reprit quelques minutes plus tard. Hitler sortait par le portail Saint-Michel, encadré par le maréchal Keitel et Otto Meissner que Wachs reconnut facilement, tant ils figuraient fréquemment dans les journaux. Il crut apercevoir le
Führer, malheureusement dissimulé derrière les imposantes silhouettes de ceux qui l’accompagnaient. Il entendit les puissants moteurs des Mercedes se mettre en route. Celle d’Hitler, une 770 K Grosser, était connue dans toute l’Allemagne et Mercedes avait fabriqué une dizaine d’exemplaires du même modèle. Il se dressa sur la pointe des pieds pour espérer le voir au moins un instant, mais ne réussit qu’à apercevoir le cortège de ces puissantes voitures qui disparut en direction de la place Gutenberg.
– Merde, merde et merde, fit-il à mi-voix.
– Alors, fit quelqu’un derrière lui, l’avez-vous au moins vu ?
Il secoua la tête
– Ce sera pour une autre fois !
C’était la voix de Schorn. La visite s’était bien passée jusqu’à présent.
– Je lui ai serré la main, fit Schorn. Il m’a demandé comment allait l’Alsace et je lui ai répondu : « Très bien, mein Führer, très bien ». C’est un homme simple avec un regard extraordinaire. Il doit déjà être en route pour Colmar.
La place de la cathédrale retrouvait son calme. Wachs serait bien allé jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’édifice mais l’entrée était interdite. Sa déception était grande. Sans doute n’aurait-il plus jamais l’occasion d’approcher celui qui, depuis des années, avait redonné sa fierté à l’Allemagne et lui avait permis de retrouver sa ville natale. Il aurait aimé pouvoir lui exprimer tout cela. Mais il comprenait aussi que celui qui s’apprêtait à jeter les bases d’une nouvelle Europe n’avait pas de temps à consacrer à un inspecteur de base.
Il rejoignit la place Kléber. Encore davantage que ce matin, il se sentit à la maison, comme si avoir entrevu le responsable de son retour et le drapeau hissé avait renforcé son sentiment d’être enfin chez lui, ici, au centre de la ville, à l’ombre de la cathédrale. Le Rhin n’était plus une frontière ! Ses deux rives étaient allemandes pour l’éternité et tant pis pour tous ceux qui ne voyaient pas les choses ainsi. Avec un peu de chance, il ne resterait pas longtemps inspecteur. Tout s’annonçait décidément très bien. Sans compter que le service devait recevoir plusieurs renforts dont l’un, également de retour, mais de France cette fois-ci. L’idée lui parut bizarre, mais ce devait être un Alsacien, né comme lui à l’époque du deuxième Reich et désireux de revenir dans sa province.