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BIRMANIE : Diviser pour mieux écraser
VICTOR, Patrice
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Le 11 février, la junte militaire au pouvoir en Birmanie célébrait un accord de cessez le feu conclu avec un groupe de Karen. Pourtant, l’armée de libération karen poursuit un combat entamé depuis bientôt 60 ans...

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"Nos missions sont très dangereuses. Nous n’avons pas d’armes, seulement du matériel médical et des médicaments. Personne ne veut ou ne peut se rendre dans les zones où nous nous allons. Il faut accéder dans la plupart de ces endroits à pied, le SPDC [le Conseil national pour la paix et le développement, nom que s’est donnée la junte birmane] ne laisse personne arriver par la rivière s’il y en a ou par la route. On marche souvent toute la journée et parfois même la nuit pour des raisons de sécurité."

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Un soldat de l’armée de libération karen à l’entrée de Mu Aye Pu, dans l’Etat karen
Photo : P. Victor

L’homme qui s’exprime ainsi, Saw Ohn Mynt, un Karen d’une cinquantaine d’année, est l’un des quelques 300 auxiliaires de santé de la Backpack Health Worker Team (BPHWT), une association d’aide médicale. Surnommés les "backpackers", ils parcourent à pied la jungle du sud-est de la Birmanie pour apporter soins et médicaments aux populations chassées de chez elles en raison du conflit entre le SPDC et les différents groupes qui lui résistent. Elles sont regroupées dans des villages de fortune ou parfois même se cachent dans la jungle. Leur situation sanitaire est désastreuse, mais les backpackers qui viennent à leur secours y risquent leur peau, car leur activité est illégale aux yeux du SPDC. Explication : La junte birmane cherche à isoler ou chasser les populations des zones où existe une rébellion armée. Pour y parvenir, elle n’hésite pas à brûler les centres de santé et à détruire les stocks de riz et considère toute aide à ces populations comme une activité hostile.

Les backpackers étant menacés en Birmanie, ils ont installé leur siège de l’autre coté de la frontière, en Thaïlande, à Mae Sot, surnommée parfois "la petite Birmanie" en raison du grand nombre de Birmans qui y résident ou y sont réfugiés. C’est de cette ville que partent les équipes pour des missions soigneusement organisées. Saw Ohn Myint précise :

"Avant qu’une équipe ne passe de l’autre côté de la frontière, nous informons les communautés de notre venue, elles savent où est l’armée et nous préviennent. Sans leur aide nous ne pourrions rien faire."

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L’école de bambou de Mu Aye Pu
Photo P. Victor

Malgré les précautions, plusieurs backpackers ont été tués au cours de leurs missions, que ce soit par l’armée birmane ou par l’explosion de mines sur leur passage. La dernière victime, Saw Yei Bu, a été abattu en avril 2006 par l’armée birmane à Pa An dans l’état Karen - l’un des sept Etats de Birmanie peuplés de minorités ethniques - de même que l’un des équipiers de Saw Ohn Myint, Myaung Myint, tué en mars 2002 dans la région de Tha Ton.

Pourquoi Saw Ohn Myint a-t-il choisi une existence aussi périlleuse ?

"J’étais prof dans l’Etat karen. En 1979 l’armée birmane s’est mise à tuer les gens dans les forêts et à détruire les écoles. Peut-être croyaient-ils que l’on entraînait les élèves pour être soldat au service de l’armée de libération karen (KNLA), mais nous étions des civils. C’est pour cela que je suis parti. Par la suite, pour venir en aide à mon village et au reste de la population, j’ai suivi une formation d’auxiliaire de santé."

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M. Pu Aye qui a été porteur forcé pour l’armée birmane. Il s’est échappé et a rejoint l’armée de libération karen où il a été gravement blessé au cours d’un combat. Il est aujourd’hui réfugié en Thaïlande. Photo P. Victor

Il estime que le SPDC s’oppose à toute assistance médicale parce qu’il veut éliminer les Karen : "Il ne nous tue pas d’abord par le fusil, mais par le paludisme." Effectivement, ce dernier fait des ravages : il frappe 12% de la population et représente la première cause de mortalité, loin devant les actes de violence et les mines, posées tant par l’armée birmane que par l’armée de libération karen.

Esclave dans l’armée birmane

Pour s’en protéger lors de leurs déplacements, les soldats birmans font marcher en tête les villageois qu’ils ont raflés pour qu’ils leurs servent de porteurs. Le recours au travail forcé par le SPDC est tellement fréquent que l’Organisation Internationale du Travail (OIT) l’a dénoncé à plusieurs reprises. Rencontré à Mae Sot, Pu Aye, un Karen originaire du district de Kaw Kareik dans l’Etat Karen témoigne :

"L’armée birmane entre dans les villages et recrute de force des villageois comme porteurs. C’est ce qui m’est arrivé en 1983, alors que j’avais 18 ans. Nous avions peu à manger, mais de lourdes charges à porter et les marches étaient longues. Ceux qui s’effondraient en cours de route étaient abandonnés, condamnés à une mort probable en raison de l’absence de nourriture et du risque de se perdre dans la forêt. Je connais des villageois qui ne sont jamais revenus. Quand il y a des mines, l’armée birmane fait marcher les porteurs en tête, j’ai vu ainsi un de mes amis perdre une jambe. Pour dormir nous étions attachés les uns aux autres, mais une nuit, sous le prétexte d’aller aux toilettes, je me suis enfui. J’ai alors pensé que c’était mieux de devenir un soldat karen qu’être un esclave de l’armée birmane. J’ai donc rejoint l’armée de libération karen.

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Vue de Mu Aye Pu, la rivière Moei, frontière entre la Thailande et la Birmanie. Photo : P. Victor

Les Karen luttent pour leur droit à l’autodétermination depuis presque 60 ans, mais l’armée de libération karen, quelques milliers d’hommes, ne pèse pas lourd face à l’armée birmane qui en compte environ 400.000. Ainsi, l’année dernière, l’armée birmane a pu mener une attaque de grande envergure au nord de l’Etat Karen, brûlant de nombreux villages, ce qui a entraîné le déplacement de dizaines de milliers de civils.

A une centaine de kilomètres au nord de Mae Sot, il suffit de traverser la rivière Moei pour se rendre dans le petit village de Mu Aye Pu qui échappe au contrôle du SPDC. C’est là que stationne le 202° bataillon de l’armée de libération karen. Comme le reste de la population, les soldats ne sont pas trop bien nourris et ne semblent pas disposer de grands moyens. Nous y rencontrons le colonel Nerdah, le fils du général Bo Mya, ex-leader de la cause karen, décédé en décembre. Il souligne que les Karen sont de bons combattants, mais reconnaît que le territoire contrôlé par l’armée de libération karen est de plus en plus réduit et que la situation est difficile, d’autant que le SPDC a le soutien de la Russie et de la Chine.

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Moment de détente des jeunes à Mu Aye Pu. Photo : P. Victor

Quant aux autres groupes ethniques qui résistent au SPDC, ils ne contrôlent eux aussi que de petites parties de territoire et depuis quelques années, la junte est parvenue à diviser ses opposants. Du fait de la misère qui touche la majorité de la population et de l’absence de liberté, les conditions de vie sont éprouvantes dans l’ensemble du pays, mais elles sont épouvantables dans les zones de résistance, car s’y ajoutent les exactions de l’armée. Aussi, le SPDC a-t-il pu conclure des accords de cessez-le-feu avec plusieurs groupes rebelles, le plus récent en février avec un petit groupe de Karen dissidents de l’Union nationale karen, la principale organisation de résistance karen. En résulte-t-il une amélioration pour la population ? Selon les backpackers, les violences ont diminué dans les zones de cessez-le-feu où ils opèrent, mais le recours au travail forcé y est bien plus fréquent. En tout état de cause, le processus ne s’accompagne d’aucune avancée démocratique et le SPDC est parvenu à diviser ses adversaires. "Il s’agit d’une manœuvre du SPDC à l’égard de l’opinion publique internationale", estime Saw Tai Tai, secrétaire du Comité des Réfugiés Karen (KRC) à Mae Sot.

Le rapport de force étant tellement inégal, le combat sans fin des Karen et des autres groupes qui résistent au SPDC a-t-il vraiment un sens ? "Sans combat cela aurait été pire, sans combat, nous n’existerions plus, les Karen seraient au musée !" lâche le colonel Nerdah.

Patrice Victor

Y ALLER OU PAS ?

Faut-il aller ou pas en Birmanie (rebaptisée Myanmar par la junte birmane), au risque de soutenir la dictature ? Voici l’opinion de Meredith Walsh, une jeune américaine qui travaille pour la Burma Medical Association (BMA) et coordonne depuis la Thaïlande l’assistance médicale à l’intérieur de la Birmanie.

"J’ai hésité jusqu’à présent à aller en Birmanie pour ne pas soutenir financièrement le régime. Malgré l’argent que l’on donne au gouvernement, c’est peut être utile en voyage individuel, du fait des informations que l’on rapporte. Ce qui est franchement contestable, ce sont les voyages organisés pour aller admirer "les merveilles de Birmanie" qui coûtent très cher. L’argent va directement dans les poches des généraux, les touristes n’ont pas de contact avec la population et n’ont aucune idée du mal auquel ils contribuent."



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