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Le droit de jouir de ses haines et de ses peurs
Sur les ressorts du " fascisme " tardif

Entretien avec Alberto Toscano

 Lectures et commentaires de R-D M (Dominique)

Dans cet entretien, les questions pertinentes de l’intervieweur (interrogateur ?) Toscano donnent des réponses concises. L’absence de notes concernant les auteurs cités peut toutefois nuire à la compréhension. Les acteurs du Dark Enlightenment et du néo-conservatisme réactionnaire américain sont peu connus en dehors de l’anarcho-sphère intello.

Cet entretien a le mérite d’aborder, avec justesse, les interrogations actuelles sur l’expansion d’une " nouvelle droite " décomplexée. Cependant, il focalise surtout sur les évènements américains de la seconde mandature Trump.

Sur le féminisme qui est selon T. au coeur du mouvement antifasciste, d’accord, mais il faudrait alors expliquer pourquoi "les femmes blanches ont votées majoritairement pour Trump".
T. passe aussi , semble t’il, à côté de la contradiction profonde entre le cyberespace et l’extrême droite. Certes celle-ci a pu en profité, mais l’extrême droite est profondément et fondamentalement réactionnaire alors que le cyberespace promeut la liquidation des structures du passé.

La diversité des mouvements concernés prête à confusion. La transposition à la situation européenne et, plus particulièrement , à la situation française, s’avère complexe.

**Critique de la vague néolibertarienne.

Toscano considère que l’influence des théoriciens de cette mouvance est largement surévaluée, qu’il qualifie de " cyber-punk fatigué " (Yarvin, gourou techno) ou de dérive religieuse classique du monde anglo-américain dominant. (P. Thiel, J.D. Vance, etc.)

Il attire également notre attention sur la confusion entre anarcho-capitalisme et anarchisme même individualiste et stirnérien. Remarque pertinente, mais qui nécessite un approfondissement. En effet, la pensée libertaire semble prendre ses distances avec des thèmes comme l’État, l’économie et le rôle du capital qui reste nécessaire.

**La Nouvelle droite : un gramscisme réactionnaire.

Toscano minimise un peu l’influence dans la droite européenne de la culture. La domination idéologique de la gauche a été et est patente, tout comme son entrisme dans les institutions étatiques. Le dépérissement de l’état est resté dans la poubelle totalitaire de l’histoire. Pourquoi s’étonner que la droite radicale recoure aux mêmes procédés ?

Toscano a raison de parler de la vision gramscienne sur la culture. Elle reste pertinente tant pour la gauche que pour la droite. Inutile de minorer son importance dans la pensée des droites.

Il cite, très justement, son confrère Furion Jési (faire une note) qui a planché sur la culture de droite et les mythes.

***Les mythes

Chaque courant politique a ses propres mythes (Spartakus, Jeanne d’arc, le prolétariat, la patrie, la Grande Guerre Patriotique, …). Si ces mythes comportent quelques sens, ils ne sont pas pour autant fondateurs, mais plutôt fédérateurs autour d’un élément déterminant du passé.

Les partisans se lancent souvent prêts dans une guerre des mythes. Comme à Troie, elle n’a jamais lieu, par contre que de morts en son nom.

Le mythe est donc " une connaissance intuitive et collective du monde " qui n’a pas besoin d’être prouvé. C’est la "Weltenchauung" de la germanitude intellectuelle. C’est à la fois un regard vers le passé imaginal et le futur fantasmé.

Cette démarche reste une forme de fétichisme qui permet l’instrumentalisation et/ou une cristallisation en mystique du pouvoir.

Le danger principal de l’utilisation du mythe dans la pensée et l’action politiques consiste à mélanger mythe et logos. En temps de crise, la tentation est grande d’utiliser ce type d’amalgame.

Les gauches et les droites, à bout de souffle, se réinventent une virginité en ressourçant leur pensée. D’un côté, les Lumières et la Révolution française ; de l’autre, le Dark Enlightenment. Deux révolutions authentiques qui ont divisé l’Occident depuis des siècles. Pour plus de détails cliquer ici Une guerre mytho-logique (mythos-logos) se déroule devant nous. Il nous faut absolument élargir la profondeur du champ d’observation et d’analyse. La factualité événementielle occulte la réalité.

***La culture de droite

Furio Jesi a étudié en détail la culture de droite. (Voir son livre sur le sujet paru aux Éditions La Tempête, 2021, 249 pages.) Je résume ses analyses.

Une " culture de droite " se caractérise par un culte du passé. C’est " une sorte de bouillie homogène que l’on peut modeler et à laquelle on peut donner la forme que l’on considère la plus utile ".

Notre patrimoine culturel est un mélange variable de culture de droite et de culture de gauche. Les premières décennies du XXe siècle le démontrent.

Jési énumère les principaux principes de la culture de droite :

  • Le culte de la mort avec le célèbre slogan "Viva la Muerte ¡ " ou " Me ne frego " (Je m’en fous)
  • L’histoire comme destin teintée d’une symbolique prophétique simpliste.
     *La peur du Juif, car il représente un peuple sans attache territoriale malgré son assimilation profonde dans les sociétés européennes. Donc, le Juif est l’ennemi de la nation et du peuple souverain.
     *La culture de droite se caractérise par l’invention d’un langage spécifique. Voir l’indispensable Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich. Albin Michel, col. Espaces libres, 2023, 510 pages.
  • La culture de droite (surtout nazie) montre une conception flottante de l’État dont le centre reste flou et ballotté par les tiraillements internes. Le morcellement du pouvoir amoindrit le pouvoir réel et concret du Führer.
  • Le besoin d’exterminer l’ennemi. (Voir Carl Schmitt.)
    Jesi montre également dans la culture de droite la présence de thèmes hérités des Lumières dans tous les domaines et les clivages de la vie politique.

Pour lui, en dernier ressort, la distinction entre la gauche et la droite reste floue.

***Le pot-pourri classique de la doxa.

Lors de l’entretien, Toscano se conforme aux tics de la doxa de la gauchosphère. Petit inventaire des allusions obligées.

  • Le génocide à Gaza est défini comme un " technogénocide". Comme toujours, cette notion joue sur l’inversion de la Shoah. La confusion entre génocide et crimes de guerre permet de dissumuler l’antisémitisme derrière un antisionnisme usé.

Il semblerait que le Hamas ne gonfle pas les chiffres, il comptabiliserait ensemble les victimes civiles et celles de sa soldatesque. D’autres disent que le total serait très minoré, car la réalité ne serait pas flatteuse pour la dictature islamique. Enfin, le chiffre "officiel" de la mortalité met en doute la volonté de génocide, l’ampleur des dégâts ne correspond pas vraiment à une volonté de destruction totale. Il ne faut pas oublier la capacité de reproduction de la population gazaouie. Le recrutement de futurs terroristes est garanti et les perspectives de paix demeurent très incertaines.

  • Le féminisme américain devient un étardard de la lutte contre la masculinitude. Le féminisme américain amalgamé aux luttes queer et trans envahit la culture de gauche européenne comme le chewing-gum, le jazz, le rock en leur temps. Que la gauchosphère ne parvienne pas à faire le tri dans l’importation des lobbies culturels m’étonne. Ces revendication légitimes valent mieux que ces imitations qui servent de tremplein à une classe éclairée prête à se hausser du " col blanc" par la politique, et adepte de la spectacularisation sonore et audio-visuelle. Tamasco reprend l’antienne de ce féminisme comme " une dimension cruciale de l’antifascisme contemporain".
  • Évidemment, l’écologie et le cyberespace servent à renforcer l’extrême droite. Le réductionnisme fonctionne ; sans lui, nos idéologues et penseurs dipmômés seraient au chômage

Comme tous ses consoeurs et confrères en modernitude, Tosmaco occulte complètement les métamorphoses radicales du capitalisme numérisé pour focaliser et argumenter à partir du sociétal.

Du néofascisme et de ses attributs.
Toscano effleure le vrai sujet, celui du techno-féodalisme. Il se contente d’allusions :

 D’abord il évoque un "archéofuturisme", il connaît bien les accointances du Futurisme italien avec le fascisme mussolinien. L’art iitalien futuriste n’a rien à voir à la laiseur organisée de l’esthéthique nazie ou du réalisme-socialiste.

 Il met en évidence, grâce aux questions de l’intervieweur, le schème du pouvoir décentralisé du néofascisme. Encore une fois, Tomasco ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Pourtant nous sommes au cœur de la problématique fondamentale du conservatisme révolutionnaire (Yarvin). Sa réduction à un néofascisme ne permet pas de mettre en évidence la déferlante néo-capitaliste qui nous vient encore d’outre-Atlantique.
Sur le fond, on peut dire que l’offensive " Dark Enlightenment " marque des points face aux Lumières continentales noyées dans leur suffisance. La pensée néo-réactionnaire articule son offensive sur le schème binaire Propriété <=> Liberté hérité de la révolution cromwellienne et de sectes religieuses anglo-calvinistes.

 En concluant son entretien en disant qu’"on n’a pas encore vu aux États-Unis l’émergence de formes puissantes de résistance transformatrice ", il avoue doublement sa dépendance et l’américanisation de la gauchosphère. tout en précisant : " Il est difficile de combattre un adversaire qui ne cesse de changer de forme ".

On peut s’interroger sur ce constat, car, pourtant, le néo-conservatisme révolutionnaire s’implante en profondeur dans tous les domaines de la modernité y compris les plus techniques jusqu’aux addictions fatales aux objets connectés.

**Regrets et remarques.

  1. Totalitarisme.
    Il est étrange que la question du totalitarisme n’apparaisse pratiquement pas dans cet entretien. Le fascisme et ses produits dérivés (néo-, post-, extrême droite, tardif, conservatisme réactionnaire) relèvent pourtant de ce phénomène contemporain spécifique. D’ailleurs peut-on encore parler de totalitarisme, car comme le fascisme est daté et géocentré ? Évoquer un néo-totalitarisme risquerait de susciter des critiques identiques à celles adressées au néo-fascisme et Cie. Sujet passionnant à traiter !
    Par ailleurs, il est impossible de faire l’économie d’une réflexion approfondie sur l’holisme contemporain (la consommation), du Tout et de ses produits dérivés.
  2. Définitions.
    Tous ces concepts énoncés sont censés être connus, du moins dans leur acception héritée de la doxa. Le travail, parfois jugé inutile, de définitions critiques permettrait de déblayer le terrain et permettre des échanges fructueux.
  3. Méditation sur la publication d’une revue.
    D’abord, le support papier, tout en conservant son importance, ne permet pas de traiter un sujet en profondeur et de manière récurrente. Les contraintes techniques, économiques, de routage, de gestion des abonnements, de périodicité, etc. pèsent lourdement sur la gestion et la vie d’une revue au détriment du contenu. Il faut admettre que le numérique résout et allège certaines tâches et améliore la réactivité.
    Ensuite, pourquoi imiter la " grande presse " avec ses entretiens exclusifs ? Une revue est d’abord un lieu de discussion, de maturation et un centre de culture vivant. Pour ma part, je suis las des journalistes en mal de pensée et de reconnaissance, ainsi que des universitaires condamnés à publier. Mon modèle reste ICO avec ce va-et-vient entre pratique (je n’ai pas dit militance) et théorie.

R-D M

  Commentaire de Pierre

J’ai bien sur trouvé cette interview intéressante, en partie par les questions dont l’auteur aurait du nous faire profiter plus longuement. il semble bien qu’il aurait quelque chose à nous dire.

A propos de Toscano.

Le jugement que porte T. sur les écrits de Yarvin, land et Thiel me semble un peu cours. Non pas que je m’esbaudisse devant leur prose. Elle est sur ce site longuement citée et critiquée. Ce qui m’étonne c’est que T. ne se rends pas compte que celles et ceux qui manipulent ces données numériques ont besoin sous une forme ou une autre d’être reconnus théoriquement et intellectuellement. Les écrits de Yarvin, Land et autres remplissent ce rôle. Cet oubli apparaît dans la plupart des commentaires sur le sujet.

La connaissance concrète des structures de circulation de "l’information’ de l’écran à l’écran manque souvent tant à ses thuriféraires qu’à ses critiques.

A propos du féminisme, T. a raison de dire que c’est une part importante de l’antifascisme mais faudrait il encore expliquer pourquoi "une majorité de femmes blanches ont voté pour Trump"

Dire que l’extrême droite a profité du cyberespace pour prendre de l’ampleur est tout à fait exact. Mais de là en déduire une espèce de chemin commun est faux.L’extrême droite est fondamentalement réactionnaire, prône et a toujours prôné le retour en arrière aux temps ou c’était mieux. Le cyberespace et ses gourous eux désirent avant tout se débarrasser du vieux monde. Si ensemble ils ont aidé Trump a monter sur le trône ils vont plus ou moins tardivment s’opposer , c’est déjà le cas au Texas.

Une cour fédérale de district du Texas a temporairement bloqué une loi de l’État (HB 20) qui aurait empêché les entreprises de médias sociaux de modérer leur contenu, invoquant des préoccupations liées au premier amendement. La Cour suprême des États-Unis a ensuite renvoyé les recours contre cette loi et une loi similaire en Floride devant des tribunaux inférieurs en juillet 2024, car elle n’a pas rendu de décision définitive mais a autorisé la poursuite de la procédure. Cela signifie que le statut de la loi texane sur les réseaux sociaux fait toujours l’objet d’un litige, bien que les premières décisions aient été défavorables.