Note de lecture
Cet ouvrage est un recueil de chroniques parues dans le Monde Libertaire , journal de la Fédération Anarchiste, par l’auteur pendant 21 ans. Cela aide bien à se rappeler le fil des événements et des questions posées à tous et aide aussi à se forger un point de vue argumenté. Vous allez voir dans cette recension qu’il permet d’ouvrir un débat très large et indispensable, me semble-t-il, c’est donc un livre utile à ce titre notamment.
Il commence par une chronique de novembre 2003 qui pose une question essentielle et fondamentale sur la légitimité de l’État d’Israël . Pierre Sommermeyer cite avec raison Idith Zerta, historienne israélienne : « les créateurs de cette mémoire (la Shoah ), étaient des politiques, des idéologues qui n’ont pas subi personnellement la solution finale nazie . C’est là que commence le processus de dévaluation et de l’instrumentalisation de la Shoah en Israël . »
Je partage totalement ce point de vue. Il y a une chose à proprement parler d’inimaginable il y a encore peu. Netanyahou et les fascistes sionistes, en conduisant le génocide du Peuple palestinien, auront réussi à faire cette chose incroyable : détruire la légitimité - frelatée – de l’État d’Israël, basée sur le génocide de 6 millions de Juifs d’Europe durant la Seconde guerre mondiale. Oui, légitimité frelatée , car personne ne peut prétendre que les 6 millions de victimes juives auraient accepté ce qui se passe en leur nom en Palestine. C’est stupéfiant de tous les points de vue : on ne pourra plus parler de l’Holocauste sans penser immédiatement à celui de Gaza. Voici le résultat du Sionisme contre le Judaïsme. Ce que tous les Antisémites coalisés n’auront pu faire, l’extrême-droite israélienne l’aura réussi. Un comble !
Délégitimation inéluctable de l’État sioniste
Cette délégitimation de l’État d’Israël conduit à poser une autre question, comme le faisait la Déclaration internationale de l’Association internationale de la Libre Pensée le 20 septembre 2024 :
À qui appartient la terre de Palestine ? À ceux qui y vivaient et y travaillaient avant la Déclaration Balfour (1917), qu’ils soient Musulmans, Juifs, Chrétiens, d’autres croyances ou Laïques. Tous ceux qui sont venus coloniser et voler une terre qui ne leur appartenait pas après 1917 n’ont aucun droit sur cette terre. Les colons sionistes, les Juifs d’Europe et d’Amérique qui les soutiennent « Uber alles » n’ont aucun droit sur la terre de Palestine. Le fait accompli depuis 1917 et 1947 doit être abrogé, il n’a aucune légitimité.
Les puissances impérialistes européennes, américaines, asiatiques ont fait de la Palestine la poubelle de leurs crimes et de leurs complicités. Le Peuple palestinien n’a pas à payer pour un crime commis par les uns avec la complicité des autres. Le crime nazi ne donne aucune légitimité au vol des terres, à l’extermination des Palestiniens et à l’éradication des Palestiniens sur leur propre terre. Les 6 millions de Juifs assassinés par la barbarie nazie seraient révulsés que la même horreur soit accomplie – en leur nom – contre les Palestiniens.
Si on réclame, - à juste titre - le Droit au retour des Palestiniens sur leur terre après la Nakba , ne faut-il pas s’interroger aussi sur l’exigence du Devoir du départ de ceux qui ont volé les terres depuis Balfour. Pourtant l’un (le Droit) ne peut se faire sans l’autre (le Devoir).
Comment ne pas réfléchir aussi, en conséquence, à ce qui s‘est passé en Algérie après la conquête de l’Indépendance du Peuple algérien et la question des Pieds-Noirs . Ce n’est pas une question simple, mais comment ne pas y réfléchir ? Et là, il ne faut pas confondre passions et sentiments et raison garder. Comment accepter l’Apartheid contre les Arabes et le fait que le moindre Juif qui est ailleurs que sur la terre de Palestine dans le monde ait plus de droits que le Fellah palestinien dont le peuple vit depuis toujours sur cette terre ?
Les Sionistes croient sans doute qu’ils ont gagné à Gaza. Ils ne se rendent pas compte que leur « riposte » après le 7 octobre 2023 et les massacres de masse qu’ils ont perpétués, ont commencé inéluctablement le compte-à-rebours de la fin de l’État d’Israël, car ils ont détruit la légitimité imposée de cet État. C’est inéluctable, cela se fera au prix de drames terribles et de sang encore plus répandu. Nous allons être les témoins de cette tragédie. Que l’on réfléchisse encore une fois à l’Algérie : quand tant de haine, de sang versé, de massacres ont été déversés de part et d‘autres, la mécanique barbare et sanglante se nourrit elle-même de sa propre barbarie.
On voit d’ailleurs que les départs d’Israel de Juifs israéliens ( yéridah ) sont de plus en plus nombreux, car l’avenir est bien sombre et qu’une angoisse étreint beaucoup sur le déroulement prévisible de la situation. En 2023, 55 300 Israéliens auraient quitté le pays, en 2020, le nombre de départs s’élevait à un peu moins de 21 000. Un journal hébreu a révélé qu’environ 370 000 Israéliens ont quitté le pays depuis le début de la guerre avec le Hamas le 7 octobre 2023.
Bien sûr, chacun souhaiterait autre chose et que la conciliation soit possible, mais comment y croire vraiment ? La solution des « Deux-États » est impossible dans cette situation, elle est mort-née, car elle repose sur le vol des terres du Peuple palestinien. L’auteur souhaiterait qu’une force d’interposition soit amenée en Palestine/Israël. On envoie des Casques Bleus partout dans le monde, sauf là-bas, du fait de la complicité internationale des Impérialismes des Grandes puissances. L’Union européenne ne pourra pas s’exonérer de sa responsabilité écrasante dans le silence complice du Génocide palestinien. Les États-Unis fournissent les armes pour tuer, l’Union européenne organise le silence sur les tueries. On tue les journalistes pour les faire taire, comme le dit l’auteur : « ici, tais-toi et meurs », on pourrait ajouter : « Silence, ici on génocide ! ».
Il y aura un Nuremberg du Sionisme
Ils devront rendre des comptes quand se tiendra le Nuremberg du Sionisme assassin du Peuple Palestinien, car ce procès viendra et plus rapidement que certains le pensent. Car le monde entier assiste en direct aux massacres. Déjà des mandats d’amener ont été délivrés par la Justice internationale. Rien n’arrêtera la machine judiciaire, tous les assassins et ceux qui couvrent leurs agissements meurtriers par des vagissements hystériques devront rendre des comptes. Les poubelles de l’Histoire sont déjà prêtes à recevoir leurs déchets en tous genres.
Pierre Sommermeyer estime que la solution viendra de l’intérieur même de la société israélienne. Je ne partage pas ce point de vue, car l’immense masse de cette société n’a strictement rien à faire des Palestiniens, toutes les études le montrent, seule une poignée de véritables humanistes et de militants s’en préoccupent avec une compassion réelle. Pour l’immense masse des Israéliens, les Palestiniens sont un problème, pas une possible solution. C’est profondément dramatique, mais c’est le monde réel.
Des informations très utiles
Outre le débat qu’il peut engendrer, cet ouvrage apporte beaucoup d’informations et d‘éléments très intéressants. L’auteur cite une pétition qui a circulé dans la communauté juive française « portée par quelqu’un d’aussi peu antisioniste que l’icône médiatique Bernard-Henri Lévy , ce texte révèle une angoisse réelle quant à la situation d’Israël aujourd’hui : « nous voyons que son existence est à nouveau en danger… Nous savons que ce danger se trouve dans l’occupation et la poursuite ininterrrompue des implantations en Cisjordanie et dans les quartiers arabes de Jérusalem-Est , qui sont une erreur politique et une faute morale. Et qui alimentent, en outre, un processus de délégitimation inacceptable d’Israël en tant qu’ État . »
Il cite Ury Avnery, un célèbre pacifiste israélien : « Vous pouvez sortir les Juifs du ghetto , mais vous ne pouvez sortir le ghetto des Juifs … Dès sa fondation, l’État d’Israël devint l’État de l’Holocauste . Mais nous ne sommes plus un ghetto impuissant – nous avons des forces armées puissantes, nous pouvons même faire subir aux autres ce que d’autres nous ont fait subir. Les vieilles peurs, méfiances, suspicions, haines, les vieux préjugés, stéréotypes, sentiments de victimes, rêves de vengeance qui avaient pris naissance dans la Diaspora se sont superposés à l’État, créant un dangereux mélange de puissance et de victimisation, de brutalité et de masochisme, de militarisme et de conviction que le monde entier est contre nous. Un ghetto avec des armes nucléaires. »
« Selon Wikipédia , en trente ans, l’État d’Israël a libéré environ 7 000 prisonniers pour obtenir en échange la libération de 19 Israéliens et récupérer les corps de 8 autres. » « Selon le journal de gauche Haaretz , Israël est au 30ème rang des pays les plus corrompus du monde sur les 178 pays pris en compte. » Et selon un professeur de l’Université ben Gourion, Yossif Yonah : « Nous pensons que nos dirigeants ont oublié que l’économie doit servir la nation. Une république bananière est en train de se développer sous nos yeux ahuris. » La guerre civile pointe entre Israéliens, Netanyahou a même déclaré « faire une pause pour éviter la guerre civile ». Sur le site K-La revue , on peut lire ceci : « Aujourd’hui, pour la première fois en 74 ans d’histoire d ’Israël, on entend parler de la possibilité d’une guerre entre frères ou d‘une guerre civile ... La crainte des Israéliens que le seuil de non-retour n’ait déjà été franchi. »
C’est donc plus une implosion de l’État d’Israël dans une guerre civile qui se profile qu’une solution positive de l’intérieur de la société. Le début de la fin de l’État d’Israël a sans doute bien commencé en Palestine. J’espère après ces propos vous avoir montré tout l’intérêt du débat que pose le livre de Pierre Sommermeyer. C’est incontestablement une pierre au questionnement de tous.
Christian Eyschen
Israël-Palestine, 2003 20024, Chroniques Libertaires par Pierre Sommermeyer – Éditions du Monde Libertaire – 169 pages – 10€