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4 - Apprentissages

Comme tous les matins, à l’appel de leur préceptrice, les deux garçons durent interrompre leur jeu dans la cour du manoir. L’un blond, tout en longueur, se déplaçait avec souplesse, le second, rondouillard et un peu pleurnichard, avait des gestes posés. En maugréant, Jean-Lô et Jean-Jacques, son frère adoptif qui résidait au haras comme chaque été, gagnèrent la salle d’étude située au rez-de-chaussée du manoir, à côté du bureau de Victor Bellou.

— Jean-Jacques, si Marie-Jeanne nous donne du calcul, on fait comme prévu, il faut que on retourne le plus vite finir notre bataille de soldats.

— Ce n’est pas juste, tu gagnes toujours à la guerre, même quand c’est moi le duc, rétorqua l’autre garçon.

— Allez, Jean-Jacques, t’es fortiche en calcul avec toutes les leçons de Christophine et des Frères. Quand tu es au manoir, c’est drôlement plus drôle, je peux jouer avec toi. J’en ai marre de la dînette et de la marchande avec les filles du haras. C’est toujours moi qui fais la vaisselle. À la longue, j’ai les cheveux qui poussent en couettes.

— D’ac ! Mais tu m’expliques comment tu fais pour gagner tout le temps ?

— Ouais, ce sera moins marrant quand même !

Marie-Jeanne les accueillit d’un œil expert ; ils durent se laver les mains avant de s’installer aux bureaux où les attendaient de grandes ardoises et des bâtons de craie.

— Aujourd’hui, nous ferons du calcul, mais attention sous forme de problème. « Je vais au marché, j’ai un ducat [1] et deux ducatons dans ma bourse. Je dois acheter trois douzaines d’œufs à 6 sous la pièce, une livre de farine de noisette qui vaut cinq liards les cent grammes. Quelle somme reste-t-il dans mon gousset ? »
— Encore, la marchande, Marie-Jeanne ! On veut des problèmes de garçons, s’exclama Jean-Lô, tandis que son compagnon commençait à calculer sur son ardoise.

— Ah bon, quel est le sexe de la division ou de la multiplication, Jean-Lô, dis-moi, par la même occasion, si l’argent a une odeur ? demanda la préceptrice.

— C’est pas pareil, Marie-Jeanne. Nous, les garçons, on ne fait pas les mêmes courses que les filles, répliqua le blondinet.

— « Ce n’est pas pareil. Nous, les garçons, ne faisons pas les mêmes courses », reprit Marie-Jeanne. Tu charabiates comme un bûcheron vivant seul dans la forêt. Le calcul est universel : c’est un enchaînement de raisonnement et d’opérations. Acheter des œufs ou des fers à cheval, c’est toujours du calcul. Arrête de discuter et résous ton problème.
Pendant ce temps, Marie-Jeanne rangeait les billets (factures) des fournisseurs du Haras. Jean-Lô jetait des coups d’œil désespérés à son frère qui avait oublié sa promesse. Il fouilla dans sa poche, puis tenta d’attirer l’attention de Jean-Jacques en lui lançant un petit caillou. Son frère leva les yeux et il répondit aux mimiques de Jean-Lô en se grattant le nez, puis l’oreille gauche tout en clignant des yeux suivant le code convenu. Hélas, le stratagème avait été prévu sans unité monétaire. Furieux, Jean-Lô se pencha sur son ardoise et commença à gribouiller énergiquement. Marie-Jeanne regardait discrètement les grimaces des deux larrons et demanda à Jean-Jacques le résultat de ses calculs.

— Il me reste juste un ducat, répondit-il avec le sourire fier de l’enfant studieux, habitué aux règles rigides de l’orphelinat où la discipline était stricte.

— Jean-Lô, quel est ton résultat ?

— J’ai deux liards et trois sous en plus, dit le fils Bellou avec arrogance.

— Montre-moi tes opérations … Je ne vois aucun calcul, tu travailles de tête ?

— Pas la peine. Jean-Jacques est trop cruche pour marchander. Moi, j’ai commencé par acheter la demi-livre de carottes en payant avec le ducat, comme le marchand n’avait pas de monnaie, je les ai eues gratuitement. Ensuite j’ai rabioté (rabattu, marchandé) tous les prix, comme tu le fais à Moustiers. Et encore, j’aurais pu obtenir le même résultat que Jean-Jacques en achetant des sucettes et des galettes à la confiture pour le même prix. Tu vois, Marie-Jeanne, le calcul n’est pas la meilleure façon de faire. Hein !

— Jean-Jacques, tu vas jouer. La tête creuse de Jean-Lô demande des exercices complémentaires sans grattage de nez, ni tiraillement d’oreille ni autres signes de picot (dindon) ignare. Il doit tirer la langue (suer) jusqu’au repas de midi. À nous deux maintenant, monsieur de la Jactance. « J’ai cinquante chevaux, dix vaches et deux ânes. Un cheval mange un picotin [2] d’avoine par jour et l’âne la moitié. Une vache broute trois perches [3] par jour… Combien dois-je acheter d’avoine pour six mois et quelle superficie d’herbage dois-je posséder, en tenant compte de la repousse, évidemment ?

Un problème d’homme, réponse d’homme. Le gaillard se mit rondement au calcul afin de rejoindre au plus vite son frère et de gagner cette guerre acharnée contre les armées du duc. La résistance de Jean-Lô aux exercices culturels de Marie-Jeanne égalait la fringale de savoir et de vouloir bien faire de Jean-Jacques. La mère adoptive se montrait tout aussi inflexible et elle déjouait sans peine les astuces renouvelées du fils de son ami Victor. Jean-Lô s’affirmait par sa parole caustique, l’autre par ses capacités évidentes et son goût du travail intellectuel. Marie-Jeanne profitait de la présence de Jean-Jacques dans l’espoir de stimuler la paresse naturelle de Jean-Lô. Seul l’apprentissage des langues n’incitait pas le blondinet à la rébellion.

À la question « à quoi ça sert ? », elle avait une réponse imparable : « À voyager en étant capable de se faire comprendre, mais surtout à bien gérer un haras renommé dans tout le nord et l’ouest du monde connu ». Chaque visiteur étranger passant par Bellou était l’occasion de mettre en pratique ses connaissances. Une stricte interdiction de parler en Augeois aux hôtes de passage était de rigueur. Victor Bellou se prêtait consciencieusement à la pédagogie active de son amie. Les deux garnements pratiquaient ainsi, depuis plusieurs années, les bases des langues du nord. Cet été-là, une langue différente était obligatoire chaque semaine, que ce soit pendant les cours, les repas ou même les histoires que Marie-Jeanne racontait le soir. Heureusement, les après-midi permettaient aux deux garçons de laisser libre cours à leur fantaisie.

Jean-Lô se lassait assez vite des batailles trop facilement gagnées et des cabanes qui permettaient de travailler « comme des grands ». Mais l’idée de s’y réfugier pour lire, comme voulait son frère, n’avait aucun sens à ses yeux. L’arrivée d’un nouveau maréchal-ferrant auréolé de gloire après sa brillante carrière militaire dans la troupe ducale, mais qu’une blessure à la jambe avait contraint à se reconvertir, changea le quotidien des deux garçons. Jean-Lô entraînait son frère d’armes dans la forge pour discuter avec Robby Goin de la vraie guerre. Ce dernier doucha la fascination des gamins par des récits réalistes peu amènes sur la gent militaire avinée et malodorante, ainsi qu’une description du duc d’un antimonarchisme forcené que Victor dut tempérer.

Robby obtint l’autorisation de commencer la formation équestre des deux frères. L’un exulta, l’autre renâcla. Des poneys leur furent mis à disposition et l’entraînement commença « à la guerre comme à la guerre », disait Robby. Pas question de monter sans savoir au préalable, soigner, panser, bouchonner, seller, tresser une crinière ni sans connaître le vocabulaire. La troupe se rebella, mais elle fut vite remise au pas par un exercice.

— Très bien, les gars. Sellez vos chevaux et en avant la cavalcade !
Les deux « je-sais-tout », s’activèrent comme jamais. Jean-Lô termina le premier.

— Maintenant en selle ! dit Robby. Penche-toi à gauche, Jean-Lô.

Ce qui fut fait avec empressement et Jean-Lô se retrouva par terre sur le fumier de l’écurie, l’air ahuri et pas joyeux de la démonstration.

— Alors, cavalier, on chevauche les asticots, pas glorieux ! Ch’sais pas où qu’on va, m’est avis qu’t’es pas cor arrivé, à c’t’heu. Pourquoi t’as chu, l’artiste ?

— Euh ! ben ! euh ! Je n’ai pas assez serré la selle.

— On ne serre pas une selle. La sangle s’appelle la sous-ventrière. Et le cheval est plus malin que toi, quand il a senti tes gestes inexpérimentés, il a retenu sa respiration et a fait le gros ventre. Et Jean-Lô s’est payé le gadin dans le fumyi. Alors, à quoi ça sert d’écouter le Robby ?

— À pas mâchi l’fumyi , s’empressa de répondre Jean-Jacques pas mécontent que l’aventure ne lui soit pas arrivée.

— Futé, le Jean-Jacques, il apprend vite en regardant les bêtises de son frérot bravache. Alors, regardez les bleus, fit Robby en joignant le geste à la parole.

— Avant de serrer la sous-ventrière, tu donnes un coup sec sous le ventre du cheval, il expire et tu serres à fond.

Ainsi, commença la première leçon d’un cavalier émérite et qui deviendra par la suite maître des Écuries des Guildes d’Académie. Robby continua ses leçons avec une écoute parfaite des écuyers. Marie-Jeanne, qui savait dépister à l’odeur les aléas équestres, il fallait mieux éviter la chute odoriférante. Le travail à la longe et les tours de manèges tannèrent les fesses studieuses de Jean-Jacques, mais lassèrent vite l’impétueux Jean-Lô qui voulut monter à cru un étalon réputé calme et faire vraiment du cheval au lieu des ronds sur le sable de la piste.
En observant attentivement les démonstrations de Robby parvint à la conclusion que l’apprentissage serait lent, Jean-Lô soupçonna que Marie-Jeanne freiner les ardeurs éducatives de leur mentor. Il mit Jean-Jacques dans la confidence, il décida de profiter de l’absence de Robby pour monter l’étalon au repos dans l’écurie des poneys. Jean-Jacques reçut la mission de surveiller que les palefreniers soient occupés et d’ouvrir la porte de la stalle. Une fois le mors et les rênes mis, Jean-Lô grimpa sur la balustrade d’où il enfourcha le cheval, l’air conquérant.

L’étalon ravi de l’aubaine s’élança. Une fois sorti de l’écurie, il prit une allure d’enfer. Serrant les genoux à s’en faire péter les rotules, Jean-Lô, avec son sens inné de l’équilibre, parvint à suivre le mouvement de sa monture et à rester solidement assis. Enthousiaste et fier, il dirigea l’étalon vers la prairie adjacente. Les cris de Jean-Jacques complètement affolé par la tournure des événements attirèrent l’attention de Pierre Minquier qui se rendait au colombier. Ce dernier posa sa brouette pleine d’outils avant de tenter de barrer le passage du cheval en se précipitant les bras écartés. Mais Jean-Lô détourna sa monture qui sauta par-dessus la brouette, puis stoppa brutalement, gêné par l’obstacle suivant.

Projeté en l’air, le cavalier décrivit une magnifique courbe balistique qui s’acheva dans un imposant tas de fumier entouré d’une large fosse remplie de purin. L’atterrissage bien que rude bénéficia du moelleux matelas qui amortit la chute.

— Bande d’abrutis, vous voulez vous rompre le cou !, cria Pierre Minquier en tendiant une gaule au cavalier encore sous le choc.
Lentement, Jean-Lô saisit l’extrémité de la perche salvatrice et descendit précautionneusement de son perchoir. Il barbota dans le purin parfumé avant de regagner la terre ferme où l’attendait Jean-Jacques tremblant de trouille à l’idée des représailles paternelles, mais surtout des punitions raffinées de Marie-Jeanne, sans oublier Pierre Minquier furieux contre les vauriens. Il les saisit chacun par une oreille et les traîna vers le manoir dans un silence glacial. À chaque pas, le liquide épais gargouillait dans les bottes du cavalier honteux, mais l’œil sec. Jean-Jacques marmonnait des « Oh Mon Dieu ! oh Mon Dieu ! » éloquents.

— Jean-Jacques, tire la cloche, dit Pierre Minquier d’un ton sec.

Quelques instants plus tard, Marie-Jeanne apparut sur le pas de la porte. Elle contempla le spetacle, regarda Pierre Minquier, huma l’air puis elle demanda :
— Rien de cassé, Pierre ?

— Non, juste une chevauchée à cru sur l’étalon de Sieur Bellou avec un saut de brouette et une tentative de noyade dans le purin. À part ça, tout va très bien, Madame la préceptrice, l’animal est sauf.
— Merci pour le sauvetage, à nous le récurage, dit-elle avec son air sec et pincé des grands jours de tempête.

Elle dirigea les deux garnements vers le grand puits couvert situé au centre de la cour du manoir.

— Jean-Lô, déshabille-toi ; Jean-Jacques remonte des seaux d’eau. Je reviens avec du savon et une brosse.

Dans un silence tendu, Marie-Jeanne supervisa la vaste entreprise de décapage complet avec inspection des plis et replis de la peau suivie d’une désinfection piquante à l’alcool iodé. Ensuite, l’acrobate et son complice durent laver, brosser et essorer les habits souillés. Les gens du manoir vinrent contempler le spectacle et les fillettes pouffèrent et ricanèrent en voyant la « zézette » rabougrie par le froid du héros déconfit.
La fin d’après-midi se termina dans la salle d’étude à des exercices moins terre à terre au parfum subtil de cérébralité. Pendant ce temps, Marie-Jeanne organisa un dîner en présence du chapelain, de Pierre Minquier et de Robby Goin. Victor Bellou rentra de la vente annuelle des poulains d’un an (yearlains- yearlings) de Moustiers et apprit des exploits équestres des garçons. Marie-Jeanne lui expliqua les mesures prises pour le repas avant de lui demander des nouvelles de Louis.

— Il viendra ce soir, tard. Il faut que le père chapelain nous laisse, car nous avons des mesures urgentes à prendre : le duc prépare une nouvelle charrette de taxes. Je crois que les exploits de Jean-Lô nous seront utiles. Que penses-tu d’un séjour au bord de la mer, chez la famille de Colombe ?

Les invités arrivèrent en ordre dispersé ; Victor les accompagna au salon. En maquignon de grande classe, il joua la comédie du comte au révérend Père, ce qui accentua la gêne visible de Robby qui fréquentait pour la première fois la table du comte. Pierre Minquier, plus ficelle, se réfugia dans un mutisme respectueux en affichant un sourire un peu bête, pour décourager le chapelain. Victor demanda un récit complet des prouesses de garçons, puis à l’arrivée de Marie-Jeanne accompagnée des enfants, il prit son grand air de comte outragé et pète-sec. En se lissant les moustaches, il guida ses invités vers la salle à manger. Le grand service de style cauchois impressionna par sa richesse. Robby se crispa davantage ; de leur côté, les garçons n’en menaient pas large non plus, car la vaisselle des grands jours présageait l’annonce de décisions pas forcément favorables à leurs abattis.
Le comte prit la parole de sa voix autoritaire :

— Jean-Lô et Jean-Jacques, ce soir, ces messieurs partagent notre dîner en raison de vos exploits. D’abord, je remercie Pierre Minquier pour sa prompte réaction et son sang froid devant le danger. Vous lui devez votre présence ici, sur vos deux jambes, et nous lui sommes redevables, aussi, de la survie de l’un de nos étalons qui font la réputation de ce haras depuis plusieurs générations. Ensuite, vous êtes les obligés du Chevalier Robby Goin, du régiment des hussards du duc, pour ses leçons d’équitation bien mal récompensées dès qu’il a le dos tourné. Après le repas, le Père chapelain vous accompagnera dans votre chambre, où vous attend une solide formation accélérée sur le thème du devoir et de l’obéissance. Ensuite, vous aurez une heure afin de rédiger une lettre d’excuse à Pierre et Robby, courte, mais, à la demande de Marie-Jeanne, en flandrin, en gaélique et en grand-breton. Puisque vous souhaitez jouer aux grands avec les chevaux, vous ferez une entrée fracassante dans le monde des responsabilités. À partir de demain matin, régime jockey : debout à cinq heures. Robby vous attendra à l’écurie. Vous avez une semaine pour devenir de bons cavaliers, car dans dix jours vous partez effectuer un long périple dans le duché en passant quelques jours aux Salines dans la famille de Colombe, mon épouse regrettée. Vous pouvez vous asseoir et écouter.

Victor Bellou lança un regard à son amie, cherchant son approbation. Il agita la clochette posée sur la table, donnant l’ordre à la domesticité de servir le repas.
Flo, la nouvelle cuisinière du manoir, apporta le premier plat, un potage de sa création qu’elle servit avec doigté, mais sans cérémonie excessive. Les garçons s’attendaient à l’annonce d’une rude punition, voire à une quétillie [4] bien assaisonnée, plutôt qu’un repas protocolaire, très rare au Haras tant le comte se satisfaisait d’une franche et rustique simplicité. Robby fut le dernier à goûter la soupe, perplexe devant l’attirail disposé autour des assiettes. Il attendit donc que les autres convives se saisissent de l’instrument approprié avant de faire de même. Une charge de hussard était moins périlleuse qu’un dîner chez la haute noblesse augeoise où sa verve ne pouvait pas s’exprimer.

— Monsieur le comte, votre nouvelle cuisinière est une merveille. Votre tablée égale presque celle du duc.

— Remerciez la duchesse Marie-Aunay quand vous la verrez. Sa Grâce me l’a conseillée. Flo fut l’élève de la cuisinière de la tablée ducale. Son instinct est exceptionnel. Les pires mélanges se révèlent des mets exquis dans ses casseroles. Marie-Jeanne, êtes-vous dans le secret de cette alchimie gustative ?

— Ma curiosité ne résista pas à un interrogatoire en règle. Les odeurs de la cuisine ont été un réconfort après les pestilences de cette journée, dit-elle, en regardant Jean-Lô qui comprit l’allusion, mais se garda bien de formuler la réplique qui lui trottait dans la tête : « Je lui mettrais du crottin dans son assiette à ce curé ! ».
Mon Père, vous dégustez un velouté de feuille de radis avec une pointe d’orties blanches et une légère fricassée d’oseille fondue dans un beurre à l’ail, le tout nappé d’une once de crème fraîche.

Les ravioles innovent également, ce sont de petits blocs de pâte fine fourrés avec de la truite de la Touques, pêchée par Pierre Minquier, légèrement fumée, puis aromatisée au vinaigre de framboise et à la crème de camembert. Cela nous change du pot-au-feu, poule à la crème, pot-au-feu, de la précédente cuisinière pleine de bonne volonté mais sans velouté, hélas !
— Sublime bien qu’étrange, dit-il en ralentissant le rythme de ses cuillerées.

De son côté, Robby lorgnait vers la soupière ; il attendait l’apparition de la cuisinière avec impatience tant pour le plat suivant que pour le plaisir de regarder s’activer la jeune femme. Voyant le regard de son maréchal-ferrant, Victor allongea le bras et resservit copieusement le grand gaillard, mal à l’aise.

— Robby, les blessés au service du duc doivent se nourrir d’abondance. Mangez, dit-il en resservant les convives.

Le plat suivant arriva sous le regard doublement gourmand de Robby. Pendant le service, il ne quitta pas des yeux Flo. Des pigeonneaux dorés, farcis aux morilles, sur un lit de châtaignes et de pommes revenues au beurre salé légèrement caramélisé, le tout baignant dans une sauce au calvados délicieusement parfumée, arrivèrent dans les assiettes. Pendant quelque temps, la conversation languit. Le prêtre curieux, à plus d’un titre, la relança.

— Monsieur le comte, vous parliez d’un voyage pour les enfants

— En effet, mon Père, il est temps que Jean-Lô commence son apprentissage d’héritier et qu’il découvre notre vaste duché. La visite des différents haras lui permettra de découvrir nos concurrents et amis. J’ai quelques échanges d’étalons en préparation, mais l’essentiel du voyage sera consacré à la livraison des chevaux que Sa Sainteté, Jean I, m’a demandé de livrer, en guise d’avance sur le denier (taxe papiste) de cette année, au nouvel évêché de Coutances, récemment créé. L’extension de la Sainte-Foi vers l’ouest le préoccupe. Rien n’est plus formateur qu’une livraison au long cours. Les garçons auront ainsi l’occasion de voir et de participer à un moment important de la vie d’un haras et du duché.

— C’est une très bonne idée. Ils pourront admirer la reconstruction de la cathédrale de Coutances et les magnifiques ruines du mont Saint-Michel de la baie que le duc désire restaurer et offrir à son ami le pape comme Saint-Siège de la Nouvelle-Église.

La conservation traîna et le dessert fut le point culminant de l’art nouveau culinaire qui se répandait dans les manoirs augerons. Une charlotte de fins biscuits trempés dans un jus de poires à l’alcool de noyaux de cerises et de pépins de pommes, et garnie d’une mousse aux fraises et aux framboises acheva de gaver les enfants et les adultes. Robby ne résista pas au plaisir de se faire resservir par Flo, qui le remercia de son appétit et de son compliment par un sourire enjôleur qui mit le feu aux joues du gaillard et embrasa son cœur d’artichaut.

— Père Chapelain, accompagnez donc les jeunes dans leur chambre et inculquez-leur, sans ménagement, les vertus essentielles qu’ils doivent pratiquer dès à présent. Le grand-père Fraudière est agonisant, son fils souhaite que vous passiez ce soir avec vos saintes huiles pour lui administrer l’onction des mourants.
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