Une nuit sans lune, deux cavaliers approchèrent par des chemins différents d’une ferme située en bordure de la forêt de Saint-Evroult. Malgré la chaleur estivale, une grande cape brune à capuchon relevé dissimulait leur visage. Celui venant du Nord montait un magnifique cob noir. Depuis une heure, il avançait prudemment dans les chemins creux. Le pied ferme du cheval et la posture du cavalier, légèrement penché sur l’encolure de sa monture, témoignaient de la discrétion du voyageur.
Avec la plus grande prudence, Victor Bellou avait quitté le haras en traversant les pâturages. Après avoir emprunté la route de Lisieux, il gravit le flanc opposé de la vallée de la Touques pour éviter toute éventuelle rencontre. Personne ne devait se douter de sa destination. À l’approche des fermes, il s’engageait dans les prairies. Aucun chien ne donna l’alerte. À Neuville, il bifurqua encore sur la gauche ; il emprunta les chemins raides de la splendide vallée de Chaumont. Avant d’atteindre le petit domaine de Volther, il traversa le ruisseau, puis remonta vers Saint-Evroult par les chemins forestiers. Seul un cavalier connaissant les lieux se hasardait de nuit dans cet endroit. Le cheval avançait lentement, car ses fers glissaient sur le sol argileux détrempé par les multiples sources qui ravinaient le flanc de la colline. Une fois arrivé sur le plateau, Victor laissa sa monture reprendre son souffle. Il tendit l’oreille pour écouter les bruits de la nuit. Les nouvelles patrouilles du duc braconnaient régulièrement les cerfs qui s’abreuvaient dans cette partie humide de la forêt. D’une talonnade, il reprit sa lente progression. Une petite harde de sangliers détala soudain devant lui, le cheval resta parfaitement calme, habitué aux chasses à courre de son maître. Victor choisit d’aborder la ferme de la Hanouillère par l’arrière.
En cas de traquenard, il était possible de rejoindre la forêt vers le moulin de la Vaironnière, trajet possible à un bon cavalier. Dans la pénombre, la ferme n’apparut qu’au dernier moment. Malgré la chaleur estivale, une fumée s’échappait du toit de la chaumière. Victor scruta attentivement les volutes jaunâtres de la fumée qui lui confirmèrent que la réunion pouvait se tenir en toute sécurité. Mais un bruit sec de branche cassée, un peu à gauche, l’alerta. Il fit reculer son cheval derrière une haie. Une autre silhouette encapuchonnée approchait à son tour de la ferme. Reconnaissant la carrure de son ami Tortisambert, Victor le rejoignit. Ensemble, ils gagnèrent la chaumière aux fenêtres fermées par de lourds volets.
La présence d’un troisième cheval encore sellé confirma l’arrivée de leur ami. Ils imitèrent le cri de la chouette à intervalles convenus ; la porte s’ouvrit. Une jeune femme vêtue de noir apparut, une lanterne à la main.
— Eudes, Victor, entrez, dit-elle. Louis vient d’arriver. Je suis très triste pour Colombe, tu sais. C’était une amie que mon mariage et mon départ en Grande-Bretagne avaient éloignée de mon cœur, dit Marie-Jeanne Delahaie, en étreignant Victor.
— Toute mon amitié avec mes condoléances les plus sincères. La mort de ton père et de ton mari est un rude coup. La vie réserve toujours des surprises. Dans mon malheur, j’ai au moins un fils, Jean-Lô, qui pousse comme une mauvaise herbe. Il a trois mois maintenant. Sa présence me console et me réconforte.
— Ah ! La troupe de conspirateurs est au complet, plaisanta Louis Delahaie en remontant de la cave les bras chargés de bouteilles et d’un jambon fumé.
Les quatre amis se réunirent autour de la table et préparèrent en silence un repas rapide. Après avoir tiré d’épais rideaux devant les fenêtres, Marie-Jeanne alluma plusieurs bougies.
— Le naufrage du bateau de mon père ayant retardé mon retour en Auge, j’ai raté le sacre de Sa Grandeur Coupesarte et ses fastes inoubliables. Depuis notre retour, Marie-Jeanne et moi, nous entendons parler de ces journées avec des trémolos dans la voix de nos interlocuteurs.
— Le Sieur Victor, comte de Bellou de surcroît, daignerait-il nous narrer l’épisode par le menu, dit Louis Delahaie, avec un sourire provocateur.
— C’est cela, digouaises-té d’mé [1]. À la fin de mon histoire, tu pourras m’appeler Job, comte du Tas de Fumyi (fumier). Ce jour-là, le manoir de Coupesarte avait fait sa toilette d’avant bombance. La veille, les invités arrivèrent en ordre dispersé.Durant des festivités , de grandes tentes les hébergèrent dans les prés fraîchement fauchés. L’intendant n’avait pas reçu l’ordre de prévoir les commodités d’usage. Au bout de deux jours, sous la chaleur, le campement se transforma en une odorante farce . La matinée du premier jour fut consacrée à la cérémonie de mariage. Vite faite, bien faite par le chapelain de Coupesarte, déjà bien rougeaud des libations de la veille. La rapidité des consentements en disait long sur la profondeur des sentiments. Un chambellan, un sous-fifre de Grandouet, fit le pointage des invités et des cadeaux. L’absence d’Ydulf Coupesarte mit Guillaume en rage et jeta un froid sur le défilé du gratin augeron qui déposait leur présent aux pieds des époux.
À cette occasion, j’offris une fille de " Belle d’Auge" , ma meilleure jument anglo-normande, à la duchesse dont le regard abattu s’éveilla un peu. Le banquet nous éclata la panse. Les tables d’honneur se trouvaient dans la cour du manoir à l’ombre, mais les mille invités se contentaient de tables bancales dans la pommeraie adjacente.
Coupesarte avait fait de son mariage une occasion de réunir les notables du Bessin et d’Auge, afin de bien marquer la fusion des deux provinces.
— Qui est la mariée ? demanda Marie-Jeanne.
— Marie-Aunay Courseulles, fille unique du chef de la petite principauté du Bessin.C’est une charmante femme effrayée par son époux et sa goujaterie naturelle. Pendant la pause entre les dix plats du banquet, j’ai bavardé un peu avec elle. Son père avait le choix entre l’annexion de la province par les armes ou le mariage de l’héritière. Marie-Aunay me semble être une femme intelligente et sensible, éduquée dans la perspective de gérer le Bessin. Son expérience d’intendante est réelle.
— C’est vrai, elle dirigeait le bureau des taxes dans les ports du Bessin que nous utilisons pour le commerce avec nos comptoirs de Grande-Bretagne, précisa Louis Delahaie. Elle donne l’impression d’être une femme calme, mais organisée. Toujours célibataire, elle approche la trentaine.
— Elle m’expliqua la situation d’une voix triste. En plus, elle aime beaucoup naviguer, alors la perspective de rester enfermée à Coupesarte la terrifie littéralement. Georges, le fils de Guillaume, n’apprécie pas la marâtre et a déjà commencé les représailles. Il s’est montré insultant et insupportable pendant tout le repas. Marie-Aunay paraissait complètement désemparée.
— La pauvre femme, dit Marie-Jeanne, je tenterai de l’approcher et de la réconforter.
— Bonne idée, répondit Victor qui reprit son récit. Le lendemain matin, le sacre commença devant la chapelle du manoir. Pour l’occasion, l’autel avait été installé à l’extérieur. La foule venue d’Auge et du Bessin se massait autour de la chapelle. Je passe sur le décor pompeux et les longues processions du clergé suivies des charitons [2]. L’essentiel se trouvait dans l’homélie à rallonge du Grandouet en pleine forme, pontifiant et arrogant.Vêtu de son habit de cérémonie avec tiare, crosse, et suivi de diacres et de sous-diacres, il nous asséna un prêche d’une heure sur l’importance du sacre.
Je résume ses propos souvent répétitifs, mais lourds de conséquences.
Tout d’abord, il nous parla longuement de la renaissance de la nouvelle Église Universelle et de sa mission évangélique d’amour et de paix, le prêchi-prêcha des grands jours. Ensuite, il nous entretint, à hue et à dia, de la découverte des textes anciens écrits dans des langues perdues, que les érudits de l’évêché s’efforcent de comprendre et de traduire, qui confirmeraient de façon irréfutable la doctrine de l’Église Universelle. Le pouvoir de Dieu, créateur du monde et de toutes choses, s’est incarné dans la personne de son Fils, le Christ Sauveur. Les paroles du Fils ont été recueillies par ses apôtres. Un premier fragment traduit, il s’agit d’un texte de Saint Paul conférant à la cérémonie du Sacre toute sa force et sa signification : « Que chacun se soumette aux autorités en place. En il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont établies par Dieu. Ainsi celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre Dieu. L’autorité est un instrument de Dieu pour conduire au bien. »
Le duc est donc l’autorité de Dieu en Auge, le bras armé de l’Église qui œuvre à diffuser l’amour divin dans le monde et à préparer son Règne de Paix, antichambre du Paradis réservée aux âmes pieuses. Grandouet poursuivit par une longue tirade sur l’obéissance en expliquant que l’Apocalypse était la punition divine en réponse aux péchés commis par l’ancien monde. Il énuméra, en jubilant, les fautes et les errances de l’ancien temps : la technique effrénée dont on voit encore les artefacts incompréhensibles, l’impudeur des femmes, le goût du luxe et du lucre, l’impiété, le culte de la jouissance personnelle. Il exposa la stricte hiérarchie naturelle des devoirs : le chef suprême est d’abord Dieu, il règne avec son Fils et le Saint-Esprit sur les hommes.
Les femmes doivent obéir à l’homme qui les représente devant le Créateur. Elles seraient la cause de la chute dans le péché et responsables de la Destruction. Le devoir des chevaliers du Christ, dont nous faisons partie, est d’aider l’Église à renaître et à reconquérir le monde. Le salut réside dans le respect des lois de la nature, expression de la puissance créatrice de Dieu et de son infinie bonté. L’ensemble des disciples du Christ, réunis sous la bannière de l’Église et du pouvoir séculier ducal, forme le corps mystique de Dieu dont le Christ est la tête. Par l’obéissance, l’homme pieux jouit de la béatitude divine. En communion avec le pouvoir civil guidé par l’Église, les hommes et les femmes seront sauvés des feux de l’enfer éternel.
Après avoir justifié le sens de la cérémonie, Grandouet procéda avec emphase au Sacre, puis à l’onction divine du duc. Il lui remit une épée d’apparat bénie, symbole du bras armé de l’Église et une couronne sertie de pierres précieuses en reconnaissance de son droit à gouverner.
— Ben, mon gars, s’exclama Louis, le Grandouet n’a pas brouté que de l’herbe à lapin pour préchyi aussi savant. Quelles furent les réactions des invités ?
— Hélas, la plupart sont enthousiastes. Une séance d’anoblissement musela les dubitatifs. Je fus fait comte avec un brevet cosigné de Guillaume et de l’évêque. Chevaliers, barons, marquis, vicomtes et comtes deviennent les représentants du duc dans leur domaine respectif. Nous formons l’assemblée ducale, sensée conseiller notre seigneur et maître. Mais attention, chaque noble doit avoir sa chapelle avec un vicaire nommé par Grandouet à la charge de l’anobli de fraîche date. Bien ficelée, l’entourloupe, car en plus, les adoubés doivent une redevance spéciale à la couronne. Pour ma part, je dois fournir trente chevaux débourrés par an, destinés aux troupes ducales et à l’entretien de l’évêché. Quand il ne me restera plus de chevaux, je concurrencerai Job sur mon fumier.
— Ce que tu racontes n’est pas réjouissant, Victor, dit Louis Delahaie. Tout est en place pour une alliance du sabre et du goupillon. De plus, les pulsions dominatrices et sanguinaires du Coupesarte le transformeront en tyranneau de bocage difficile à circonscrire.
— Tout seul, le duc ne serait pas trop à craindre, sauf par les jolis minois à jupon, constata Eudes Tortisambert. Mais les prétentions de Grandouet sont nettement plus perverses.
— J’ai résumé le plus fidèlement possible les propos de l’évêque. Je ne suis pas certain d’avoir tout compris, mais quand l’Église, par la voix de son chef, décide qu’elle a le droit de décider, la preuve de l’autorité est irréfutable. Circulez, il n’y a rien à dire. Nos connaissances historiques demeurent tellement faibles et disparates que nous aurons d’énormes difficultés à contrer ce discours dictatorial. Présentement, nous sommes en présence de deux va-t-en-guerre grotesques, mais, malheureusement, les Augeois aveuglés par leur crédulité les admirent.
Leurs promesses de conquête attirent les aventuriers.
— A mon avis, argumenta Louis, le pouvoir divin du duc ne peut pas remplacer l’ordre naturel de nos traditions. Les conseils et les associations de métiers ne se laisseront pas faire. Nos ancêtres ont reconstruit patiemment un monde équilibré. Ni l’Église, ni Coupesarte ne peuvent se l’approprier. Nos lois et nos usages ont amélioré la vie des gens et assuré une certaine justice. Si le duc fait preuve de capacité et de volonté de servir le bien de tous, alors on doit lui obéir.Mais le fait que le pouvoir ducal soit légitime ne vient pas de l’Église. Sinon, nous nous battrons pour nos usages et notre liberté. La tyrannie se combat, d’autant plus si le goupillon veut nous faire souffrir pour notre bien.
— Louis, tu sais, plaisanta Victor, le Grandouet n’est pas aussi clair que toi. Mon gars, entraîne-toi comme un trotteur. Mais, évite de parler si tu ne veux pas te faire couper la langue.
— J’ai l’impression, mes braves messieurs, que le sort des femmes ne vous préoccupe pas trop, persifla Marie-Jeanne. Dans vos projets, n’oubliez pas que certains jupons n’ont pas envie d’être troussés. Les théories de l’évêque sur la gente femelle auront des conséquences sur la vie des augeoises qui devront courber la tête.
— Dites-donc, les Delahaie, l’air des îles vous donne de l’éloquence, ironisa Victor. Tu as raison, Marie-Jeanne. Nous aideras-tu ?
— Et pourquoi suis-je là, Victor ? Pour moucher les chandelles ? Sauf votre respect, Monsieur le Comte, répliqua Marie-Jeanne. Mon veuvage et mon deuil ne sont pas une retraite de vieille fille. Auge et nos voisins valent bien quelques efforts.
— Nous avons l’air fin, tous les quatre à conspirer au fond des bois, à la chandelle, ironisa Eudes Tortisambert. De la méthode et de l’organisation ne nuiraient pas à l’efficacité. Non ?
— Bien dit, approuva Louis. Commençons par observer, ensuite mettons en place un réseau de communication, les rouliers nous aideront à faire circuler les nouvelles. Comptons nos amis et soyons prudents.
— D’accord, mais un système de pigeons voyageurs serait plus rapide, insista Eudes. Le gars Minquier et ses fils sont vraiment les meilleurs et ils n’aiment pas le Coupesarte. Victor, ne pourrais-tu pas les prendre à Bellou ? Paul Minquier est un excellent soigneur, ses fils partagent sa passion, ils pourraient installer un colombier dissimulé dans l’élevage de pigeons de chair de Bellou.
— C’est possible, mais avant que le chapelain ne vienne fouiner. La chapelle attendra un peu, je vais retarder les travaux.
— Marie-Jeanne, dit son frère, je ne crois pas que tu puisses rester seule à la Hanouillère pour ta sécurité et l’isolement nuira à tes activités.
— J’aimerais y rester encore quelque temps, répondit-elle, les derniers mois ont mis à mes nerfs à rude épreuve.
— Louis a raison, Marie-Jeanne. Mon petit Jean-Lô grandit, sa nourrice actuelle est une bigote, l’éducation du futur maître du haras impose une éducatrice connaissant la vie sociale et économique. Viens vivre à Bellou, tu t’occuperas de Jean-Lô. Bellou ne manque pas de place et tu pourras recruter sous le couvert de la gestion du haras.