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Gustave Landauer
La révolution, bonne pages
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Nous avons là une histoire de l’humanité de plusieurs milliers de siècles, mais c’est tout autre chose que ce que nous appelons histoire d’après l’expérience misérable des deux ou trois siècles dont nous ne savons même pas le meilleur. Que connaissons nous donc des révolutions pour pouvoir en parler calmement et de manière réfléchie, nous y référer et les soumettre à l’analyse ? Il n’y a pas lieu de faire grand étalage des révolutions de l’Antiquité. Avant tout, l’Antiquité est quelque chose d’achevé, un développement refermé sur lui même, et qui n’est pas du reste comparable avec la nouvelle séquence à laquelle nous appartenons. Certes, la nature humaine est en principe partout la même, mais les bases de la vie sociale sont radicalement différentes. En premier lieu, on observe que les peuples de l’Antiquité vivaient sur un plan horizontal, mais tournés vers le haut, vers les dieux, alors que notre vie se passe dans la courbe, en cercle autour de la planète. A part cela, que savons nous des révolutions ?

La réponse est que nous ne connaissons qu’une seule vraie révolution, ce qui ne veut pas dire que la révolution marche à pas de géant à travers l’histoire humaine. Nous avons démontré que dans cette prétendue histoire de l’humanité il y a des choses plus grandes que la révolution, notamment des dépérissements de civilisation et de nouveaux départs. Ils marchent sinon d’éternité en éternité, du moins d’ère glaciaire en ère glaciaire. Si je dis au contraire : nous ne connaissons qu’une seule révolution, alors je veux dire par là un événement tout à fait concret de notre propre histoire, histoire qui est encore la nôtre, et je pense que nous ne sommes pas capables de faire de la science à propos d’un événement dans lequel nous mêmes sommes des acteurs, même si ce n’est que pour y faire tapisserie. Car tout traitement scientifique a certes besoin que l’on se place d’un point de vue extérieur à l’objet observé.

L’événement dont je parle, c’est la révolution qui a commencé avec l’époque dite de la Réforme. En voici les étapes : la Réforme à proprement parler, avec ses bouleversements spirituels et sociaux, ses sécularisations et ses constructions d’États la Guerre des paysans la révolution anglaise la guerre de Trente Ans la guerre d’Indépendance nord américaine, moins en raison de ses péripéties que pour ses processus intellectuels et ses idées, qui lui ont permis d’exercer la plus grande influence sur ce qui allait suivre : la Grande Révolution française. Nous allons montrer que, par la suite, la Grande Révolution française va durer et rester vivante de 1789 à 1871, non seulement en France, mais aussi en Europe, et que l’année 1871 représente une coupure nette et franche. Or, je n’aurai pas l’audace de prétendre qu’avec cela, ce mouvement violent dont je date le commencement au xvi’ siècle se serait à la fin éteint, épuisé. Je soutiens seulement que nous sommes aujourd’hui dans un moment de courte pause et qu’il dépend entièrement de notre nature, de notre volonté, de notre puissance intérieure, que nous considérions le point où nous en sommes comme un point névralgique, comme un moment où se prennent les décisions ou au contraire comme un lieu de grande indolence et d’épuisement. Ceux qui viennent après nous vont le savoir, ce qui ne peut vouloir dire qu’une chose : ils vont le savoir autrement. Je ne nie évidemment pas que, d’après ma propre présentation, on puisse parler, à propos de cette durée de 40o ans, de plusieurs révolutions et de périodes d’équilibre continuellement rétabli. On me rétorquera que ma construction est arbitraire, construction d’un processus unitaire et indivisible, avec toutes sortes de hauts et de bas, sans être encore parvenu à son terme. Je peux simplement répondre que j’affirme précisément cela, en me contentant d’y ajouter que toute observation historique de ces choses est soumise à (influence de notre volonté, des circonstances présentes, et pour le dire en un mot : de notre chemin. De plus, je soutiens que notre mémoire historique dépend beaucoup moins des hasards de la transmission et de la conservation qui nous viennent de (extérieur que de notre propre intérêt. Nous ne connaissons du passé que notre passé, nous n’en comprenons que ce qui nous concerne aujourd’hui, nous ne comprenons le passé que d’après ce que nous sommes ; nous comprenons le passé comme notre chemin.

Autrement dit : le passé n’est pas quelque chose de fini, mais chose qui est en train de devenir. Il n’est pour nous que le chemin, que (avenir, et le passé aussi est avenir qui se transforme en même temps que nous avançons et qui a été autre chose.

Je ne veux pas seulement dire par là que nous le considérons autrement au fur et à mesure que nous progressons. Ce serait trop peu. J’affirme plutôt, au mépris de tout paradoxe et au sens littéral, que le passé se modifie. C’est à dire que dans la chaîne causale il n’y a pas de cause fixe qui produise un effet déterminé qui à son tour devient une cause et qui derechef déposerait un neuf, etc. Rien de cela. Selon cette représentation, une causalité serait une chaîne de sentinelles postées à la suite les unes les autres et qui toutes, excepté la dernière, seraient solidement établies et enracinées. Seule la dernière avance d’un pas, d’où surgirait alors une autre position, qui avance encore, et ainsi de suite. Je prétends au contraire que c’est toute la chaîne qui avance et pas seulement le dernier maillon. Les prétendues causes se modifient à chaque nouvel effet.

Le passé est alors ce que nous voyons en lui et ses effets sont à son image ; or, après des milliers d’années nous le voyons comme quelque chose de tout à fait différent d’aujourd’hui. Nous le prenons avec nous sur le chemin, ou bien il nous prend pour nous emmener avec lui.



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