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2. Le mystique et le politique chez Gustav Landauer

Dans une série d’essais intitulés « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums » (Sur l’histoire du développement de l’individu), publiés dès 1895 dans la revue Sozialist12, Landauer distingue deux notions parallèles, celle d’« atome » et celle d’« individu ». Étymologiquement, comme le souligne Landauer, ces deux termes renvoient à la même chose, à savoir l’unité fondamentale indivisible. Dans le langage moderne, l’individu devient synonyme d’unité de vie organique. Le concept biologique d’individu implique la dépendance intrinsèque de chaque individu à l’égard de la conformité avec son espèce.

En tant qu’être appartenant à une espèce, chaque personne est constituée d’un ensemble de composantes biologiques nécessaires et caractéristiques, ce qui semble contredire la notion de singularité de chaque individu. En ce sens, l’humanité n’est pas du tout une simple abstraction, mais bien plus un phénomène réel que la personnalité unique de l’individu. C’est à partir de cette tension fondamentale que Landauer s’est efforcé de développer un nouveau concept d’individualité orientée vers la communauté.

Les autorités philosophiques auxquelles Landauer fait appel à cette fin sont Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche.13 S’appuyant sur leurs concepts anthropologiques et politiques, il formule son propre idéal de l’individu et de la communauté en opposition à l’État, à la propriété privée, à la religion et à la morale. Landauer développe également une critique radicale du langage. Nous n’avons aucune connaissance des choses, et c’est précisément cette ignorance qui nous pousse à parler d’elles. La révolution est un processus de renouvellement qui vise l’ancien, le plus ancien de tous les phénomènes spécifiquement humains étant le langage.14 Il formule la même idée dans ses œuvres des premières années du XXe siècle. Il souligne à plusieurs reprises la tension inhérente à l’éthique kantienne, oscillant entre l’autonomie nécessaire de l’agent éthique et le caractère universel du jugement moral, qui semble générer un impératif moral hétéronome. Comme le décrit Landauer, le mouvement « de l’individualisation à la communauté » (von der Absonderung zur Gemeinschaft) est le processus par lequel l’anarchiste individuel recrée le social à partir de ses parties les plus intimes. Cependant, afin d’éviter un dogmatisme totalitaire (Zwangsgesellschaft), il est nécessaire qu’un tel sentiment de communauté soit toujours suivi du modèle utopique d’une société qui n’existe pas encore. Chaque être humain doit se transformer en révolutionnaire.

Tout en utilisant les mêmes éléments que Simmel, l’analyse de Landauer est moins descriptive et plus politique. Le mysticisme devient moins le pouvoir fédérateur de la société que sa vision utopique et sa destruction. Cela se rapproche beaucoup de ce que Gershom Scholem identifiera, dans son analyse du mysticisme et du messianisme, comme les pouvoirs énergiques et révolutionnaires du changement et du renouveau.

Dans « Von der Absonderung zur Gemeinschaft », une conférence prononcée en janvier 1900 devant le groupe réuni autour des frères Heinrich et Julius Hart à Berlin, Landauer définit le besoin anarchique constant d’unicité et de séparation (Absonderung) comme un besoin de tendre vers une perfection mystique qui se trouve dans l’unité organique de la communauté. Il répète cette même démarche dans son ouvrage Skepsis und Mystik, ainsi que dans son volume consacré à Maître Eckhart.15 Landauer ne trouve pas son modèle mystico-social idéal dans l’esprit spéculatif du « maître lecteur » (Lesemeister) Nicolas de Cuse, mais dans le « maître de la vie » (Lebemeister) Eckhart. Inspiré par ces figures médiévales, Landauer a développé sa philosophie du langage en une célébration presque postmoderne des identités et des réalités qui devient un instrument de l’action politique. Ce faisant, il se détourne du scepticisme linguistique radical de Fritz Mauthner pour se tourner vers une sorte d’amélioration mystique vivante et colorée de la vie et de l’action.