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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Une interview de Christiane Passevant
Rencontre avec Serge Utgé-Royo
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Christiane Passevant : J’aimerais parler de l’origine de ton inspiration, à travers les chansons politiques et sociales de ton répertoire, et également de ce qui t’a poussé à chanter ces chansons avec cette passion et cette ferveur ? Amis dessous la cendre est emblématique. Elle résume peut-être, à mes yeux, toutes tes chansons engagées, sociales et celles que tu interprètes. Cette chanson, dont tu es l’auteur, contient en quelque sorte le suc poétique de l’engagement de tes textes et de ceux que tu as choisi de chanter ?

Serge Utgé-Royo : C’est joli, mais je n’y ai jamais pensé. En fait, j’ai écrit cette chanson en réaction à un phénomène inquiétant. Lorsqu’au moment des législatives européennes de 1984, le Front national est passé du 2 ou 3 % où il végétait à plus de 10 %, la question s’est posée : « qu’est-ce qui se passe et que faire ?  » Réagir, pour moi, a été d’écrire cette chanson. C’était spontané, en réaction à ce phénomène. Que tu y voies autre chose est
CP : Pourtant on parle maintenant de la révolution sociale espagnole et de la guerre civile dans le cinéma, dans la rue, dans les livres...
sans doute logique car je suis fait de tout ce que j’ai entendu ou lu, des désirs, des rencontres, des personnes, comme tout être humain conscient et ayant des oreilles ouvertes dans notre société.

CP : J’ai pensé à un lien entre Amis dessous la cendre et le Chant des marais. Dans cette chanson aussi il s’agit d’un constat et d’un horizon différent.

Serge Utgé-Royo : Je chante Le Chant des marais et de nombreuses chansons que je n’ai pas écrites comme si elles étaient miennes. Je les vis, elles me parlent, me foutent la chair de poule et m’interrogent. Parfois, une chanson m’oblige à ouvrir un livre d’histoire, une encyclopédie, à questionner de vieux copains sur des événements que je n’ai pas vécus.

CP : Comment as-tu choisi les chansons internationales du double CD Contrechants... de ma mémoire ? On peut comprendre le choix des chansons espagnoles de par ta filiation et l’attachement que tu as à l’Espagne révolutionnaire, mais pour les autres ?

Serge Utgé-Royo : Elles font partie de ma mémoire de militant, des manifestations auxquelles j’ai participé, des personnes qui m’ont chanté ces chansons. Pour les États-Unis, Pete Seeger et Woody Guthrie font partie de ma mémoire, aussi paradoxal que cela puisse paraître. C’est la belle Amérique ! Elles existent, heureusement, la conscience et la lutte outre-Atlantique. Le Premier Mai est né aux États-Unis, à Chicago, avec les militants anarchistes devenus les martyrs de Haymarket. Alors, c’est important pour nous.

J’ai chanté des chansons portugaises parce que j’ai rencontré José Afonso [1] peu de temps avant sa disparition. Ce sont des personnes importantes dans leur pays pour la mémoire, la lutte et l’émancipation des êtres humains. Ces chants ont traversé le temps et les frontières et sont devenus les nôtres. Par exemple, et même si cela peut étonner et être contesté, La Marseillaise était chantée dans bien des pays parce qu’elle représentait la Révolution française.


CP : Tu chantais La Marseillaise à l’école communale ? Chanter : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » passe difficilement ?


Serge Utgé-Royo :
C’est un paradoxe parce que les gens, hors de la culture franco-française, voient cette chanson autrement, replacée dans son contexte historique, bien qu’il y ait beaucoup à dire sur la Révolution française de 1789, une révolution bourgeoise qui a utilisé le peuple. Peu importe : pour beaucoup, elle est une rupture avec la monarchie. Lorsque j’étais enfant, je me souviens avoir sifflé La Marseillaise - sans doute parce que je l’avais chantée à l’école - et mon oncle, ou l’un de ses amis, m’a dit : « Tu ne siffles pas ça en Espagne. » C’était juste avant que j’aille passer des vacances en Espagne, sans mes parents qui ne pouvaient s’y rendre... Et de cela je me souviendrai toujours. La Marseillaise était interdite en Espagne franquiste. Du coup, cet hymne prend une autre dimension. Alors, imagine les réactions pour les autres chansons critiques et subversives.

J’ai choisi des chansons que je connais très bien ou parfois plus vaguement, des chansons qui ont été importantes pour moi. Certaines d’entre elles me rappellent mon père allant aux réunions de la CNT, les manifestations, les disques 33 tours (petit format) sur lesquels étaient gravés des enregistrements de chants révolutionnaires internationaux. Ils font partie de mon apprentissage, comme les textes que je lisais. Certaines chansons ne figurent pas sur les CD Contrechants... parce qu’elles étaient trop connotées communistes et que j’étais très antibolchevique primaire : je le suis toujours, d’ailleurs, car je connais mon histoire. Je m’adoucis avec l’âge, je m’amollis peut-être, bien qu’avec la relecture récente de textes sur la guerre d’Espagne, mon sang n’ait fait qu’un tour... Et l’antibolchevisme est revenu, parce qu’il y a eu des saloperies faites au nom de ces belles idées du communisme. J’ai, par exemple, supprimé Bandiera rossa parce que je me voyais mal chanter « Viva il comunismo e la liberta ! »

CP : Pourquoi ne pas avoir changé les mots ?


Serge Utgé-Royo :
J’aurais pu, mais ne l’ai pas fait.

CP : Récupérer dans ce domaine est passionnant.

Serge Utgé-Royo : Pourquoi pas ? Ce serait le projet d’un autre disque.

CP : Dans la chanson Paso del Ebro, tu as bien changé les paroles ?

Serge Utgé-Royo : C’est vrai. À ce propos, dans une célèbre chanson de la guerre d’Espagne [Si me quieres escribir], il est dit : « Lorsqu’on arrive à Barcelone, la première chose que l’on voit, ce sont ces chiens de phalangistes assis aux terrasses des cafés. Ils portent des vestes de cuir et des pantalons aussi. Et nous autres, au front, on nous voit les caleçons. » C’est donc un milicien qui parle, mal habillé, mal armé et qui vit la misère au front : un sans-culotte. Dès que j’ai entendu cette chanson, je me suis fait cette réflexion : comment un milicien arrivant en pleine guerre civile à Barcelone peut-il voir des phalangistes attablés dans les cafés  ? C’est impossible.

CP : En quelle année ces paroles ont-elles été écrites ?


Serge Utgé-Royo :
En 1937. C’est important car c’est l’année où les communistes prennent le pouvoir à l’intérieur de la guerre civile. C’est au moment de la militarisation, les miliciens doivent saluer les chefs ; je l’ai relu dernièrement, il y avait des barrages dans les rues. À l’époque, la chanson se chantait ainsi : « En arrivant à Barcelone, la première chose que l’on voit, ce sont les chiens communistes assis aux terrasses des cafés. Ils portent des vestes de cuir et des pantalons aussi...  » Effectivement, les communistes avaient été fournis en uniformes ; pas tous, évidemment, mais les chefs des groupes militaires. La chanson reflétait donc cette époque, mais l’histoire officielle avait fait son œuvre et les paroles initiales étaient jugées trop violentes. On était devenu politiquement correct, y compris chez les anars. Et notre mémoire chantée a retenu la version édulcorée et totalement improbable : les phalangistes ne pouvaient pas être attablés aux terrasses des cafés de Barcelone en 1937. Les chansons sont importantes. Et, dans ce cas, il ne s’agit pas de cracher sur les communistes qui, pour beaucoup, étaient sincères et loin des desseins de prise de pouvoir des staliniens. Les humains se placent parfois où ils peuvent dans une crise. En revanche, les bolcheviques, les idéologues qui ont tué tout ce qu’il y avait à leur gauche, qui ont liquidé le POUM, les anarchistes, Camillo Berneri, Andrés Nín, ceux-là n’ont aucune excuse. Il serait intéressant, donc, de replacer cette chanson dans son contexte, non pas pour faire de l’anticommunisme primaire, mais pour éclairer l’histoire réelle.


CP : Les beaux uniformes des chefs de groupe, on voit cela dans le film de Ken Loach, Land and Freedom ?


Serge Utgé-Royo :
On voit aussi la vétusté des armes livrées par l’URSS et d’ailleurs chèrement payées. Il y a même des pétoires qui leur pètent à la gueule ! Les accidents n’étaient pas rares.


CP : En ce qui concerne les chansons politiques espagnoles,
Hijos del Pueblo et Paso del Ebro sont dans les Contrechants. Chaque fois que tu chantes ces chansons, les gens sont ici très émus, mais quand tu les chantes en Espagne, quelles sont les réactions ? Comment réagit le public alors qu’on nous parle souvent de l’amnésie espagnole ?

Serge Utgé-Royo : Je ne chante pas en Espagne.


CP : Pourquoi ?


Serge Utgé-Royo :
Cela ne s’est pas fait, c’est compliqué. C’est ainsi.

CP : Pourtant on parle maintenant de la révolution sociale espagnole et de la guerre civile dans le cinéma, dans la rue, dans les livres...

Serge Utgé-Royo : C’est vrai. En Espagne, on est dans une phase extraordinaire de récupération d’une mémoire mise entre parenthèses. C’est une nouvelle génération qui se rend compte qu’il lui manque des pions pour comprendre l’histoire, entre le grand-père et parfois l’arrière grand-père.

CP : Ce sont les petits-enfants qui posent les questions sur ce passé enfoui, sur l’histoire, sur les silences dans les familles.

Serge Utgé-Royo : Il y a une explosion dans la littérature, le cinéma et dans la chanson. On parle de mes chansons, de mes interprétations dans les sites de discussions...

CP : Tes disques se vendent en Espagne ?

Serge Utgé-Royo : Ils ne sont pas distribués, seulement l’album Ibéricas qui a quelques chansons de l’histoire espagnole, de la guerre civile et d’après, des adaptations : par exemple, une adaptation de Amis, dessous la cendre, avec une allusion à l’Espagne apostolique et romaine.


CP : Dans les paroles de Paso del Ebro, tu fais un détournement ? C’est une belle histoire.


Serge Utgé-Royo :
Je ne chante qu’une petite partie de la chanson guerrière magnifiant une des victoires éphémères de la République. Je l’ai chantée à Bagnolet, devant des personnes âgées qui, probablement, n’étaient pas anars. Les gens chantaient avec moi le premier couplet que tout le monde connaît, et ensuite je chantais seul les couplets des années 1960, écrits par de jeunes libertaires de la deuxième génération, de la mienne. J’ai enregistré cette chanson, dans cette version, assez tard dans les années 1970-80. Mais elle avait été écrite dans les années 1960, au cours des révoltes étudiantes. Je la chante comme ces jeunes l’ont pensée, sur cet air-là, et je l’ai parfois arrangée. Je récupère de la mémoire et je la transmets. J’ai plaisir à transmettre la mémoire.

CP : J’aime la partie sur les « trapitos de color ».

Serge Utgé-Royo : « Ni chiffons de couleur, ni nation, ni frontière », ça nous parle. C’est comme « a la mierda el matrimonio » (« aux chiottes le mariage ! Personne n’est maître de personne »). C’est important car, si aujourd’hui cela nous fait rire et jubiler, cela était beaucoup plus fort en Espagne dans les années 1960. À l’époque, écrire et dire cela en Espagne signifiait quelque chose. Il faut imaginer des jeunes chanter ces paroles dans les manifs pendant les années de plomb du franquisme. Pour moi, c’était facile de la chanter en France, même si colporter commercialement ce type de chansons n’était pas aisé. Mais je pouvais chanter ce que je voulais. En Espagne, cela prenait une autre dimension. À ma connaissance, ces chansons n’ont pas été reprises par d’autres. Et je le regrette. C’est leur mémoire.

CP : Peut-être peut-on espérer d’autres Contrechants ?

Cristine Hudin : Cela dépend de Serge... J’attends le troisième volume depuis plusieurs années. Les Gueux de l’an deux mille pourrait y figurer (chanson fantôme, pour l’instant).


CP :
Toutes ces mélodies espagnoles sont jolies, modernes, populaires, faciles à fredonner...
Serge Utgé-Royo : Oui, elles touchent et, du coup, on peut faire passer le texte : c’est très important.


CP : Les mélodies ont-elles été écrites initialement pour ces textes révolutionnaires ou bien s’agit-il d’adaptations sur des airs populaires ?

Serge Utgé-Royo : Il y a les deux cas. Pour la guerre civile, c’est symptomatique : les chansons datent du XVIIIe et XIXe siècles et ont été transformées, comme en Italie Bella Ciao, qui était une chanson sur les conditions de travail des femmes dans les rizières. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Bella Ciao devient un chant des partisans. En France, la Carmagnole (« Madame Véto avait promis ») a connu trois ou quatre moutures de textes au fur et à mesure des soubresauts de l’histoire. Ces chansons, d’abord populaires, deviennent ensuite des supports à revendications et même des tracts. Parfois, c’est de l’écriture, de véritables passages de l’histoire. J’en suis très friand.


CP : Les chansons récupérées, détournées, c’est toujours enthousiasmant dans les manifestations, c’est l’imaginaire social qui transparaît dans ces expressions. On se dit que quelque chose bouge enfin.

Serge Utgé-Royo : Cela se fait encore régulièrement, moins qu’il y a trente ou quarante ans, mais cela se fait pendant les occupations d’entreprises, d’usines, quand les gens se retrouvent en pleine crise sociale. Du coup, un rapprochement se crée entre les individus, le travail n’existe plus et la réflexion est là. Les gens ont le temps de se parler, de se dire les choses et de réécrire des chansons sur des airs connus. Soudain, il existe un terreau commun.


CP : La chanson Il est cinq heures. Paris s’éveille... C’est la mémoire de 1968.


Serge Utgé-Royo :
Et La Mitraillette dans l’album Pour en finir avec le travail.

Cristine Hudin : L’album a été réédité sur CD par EPM. La Mitraillette et Il est cinq heures [2] sont toutes deux à base de textes détournés. C’est une vieille pratique.

Notes :

[1José Afonso : Poète, chanteur et militant de gauche portugais. Sa chanson Grandola vila morena est diffusée à Radio Lisbonne le 25 avril 1974, au petit matin, donnant le signal de l’insurrection d’une partie de l’armée contre le gouvernement colonialiste du dictateur Caetano.

[2Il est cinq heures était chantée dans sa version originale par Jacques Dutronc au début de 1968. La Bicyclette était interprétée par Yves Montand. Détournée, elle est devenue La mitraillette.



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