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Bolivie : Eve ne naîtra pas de la côte de Evo

Maria Galindo

Mujeres creando

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Il se dit sans vergogne que "le Poncho et la Cravate" a gagné

Le triomphe de Evo Morales est si séduisant, si envahissant, si fascinant qu’on en vient à regretter de ne pas avoir été de ces dizaines de femmes cocaleras (1) qui ont organisé et préparé le repas pour les centaines de journalistes étrangers qui, le jour des élections, ont mangé une soupe de poisson avec lui à Ibirgarzama, village du Chapare où a voté Evo.

Nous nous serions levées avec elles, à l’aube, pour avoir le temps de laver dans la rivière et entre les jambes des centaines de poissons frais ; avec elles nous sous serions coupées pour assaisonner avec le sang de nos doigts des tours de patates, de bananes, de yucas et de riz. Mamelons dressés par l’émotion, nous nous serions immergées dans l’agitation d’un service accéléré pour que ceux-là puissent poser leurs questions et pour que Evo avec sa suite d’hommes et rien que d’hommes puisse répondre et en outre faire un bon déjeuner ce jour-là, jour historique pour EUX.

En Bolivie, il se dit sans vergogne que "le poncho et la cravate" a gagné, métaphore qui, dit-on, synthétise l’unité de la "Patrie" et du changement historique qui vient de se produire. Le poncho appartient à l’indien et la cravate à l’homme respectable. Et la Patrie n’est pas "mère" (2) mais Père et elle ne représente pas la société mais le pouvoir.
Il saute clairement aux yeux qu’il ne s’agit pas de l’exclusion des femmes mais de l’utilisation servile de centaines d’entre nous aux tâches historiques que les gauches nous ont assignées pour toujours et que les indigénismes perpétuent : laver, cuisiner, servir et tout organiser avec le silence de femmes muettes, l’émotion de femmes soumises, la patience d’esclaves et, bien entendu, avec la dévotion d’amantes qui alimentent en plaisir les nuits du chef (caudillo) et de sa suite du moment.
Bien sér, tout ça n’a que peu d’importance ! Bien entendu, aucun journal ne va en parler et aucun analyste n’en fait mention puisque personne ne le voit. Et parce qu’en aucun endroit de ce monde, ni au Nord, ni au Sud, on n’envisage pas pour les femmes d’autre place dans le changement social.

Evo est beau, sa peau est couleur café comme le cacao, sa trajectoire politique est faite de successions de marches et son anti-impérialisme est ce qui compte le plus. Le fait qu’il soit un père irresponsable qui ne paie pas ses pensions familiales, qu’il en soit arrivé, le moment venu, à refuser de reconna”tre sa fille, n’a pas eu, n’a pas et n’aura jamais la moindre importance. Mieux encore, cela le rend plus "authentique" car Evo n’est pas Eve, il n’ a de comptes à rendre à personne sur son corps, ses affections et ses défauts.

La dignité que Evo attend du monde n’est pas celle des femmes, c’est la dignité des peuples indigènes et ces deux dignités ne sont pas équivalentes. Bien qu’en théorie elles devraient être parallèles, analogues, sÏurs, il est facile de démontrer que dans la pratique politique il est possible de réclamer patriarcalement l’une et de nier l’autre. La fraternité entre hommes respectables et indiens est patriarcalement possible, elle repose sur l’éternelle servitude des femmes.

Evo en appelle aussi à "la rhétorique du genre" des partis néo-libéraux. Il introduit un quota minimum de femmes sur ses listes, au demeurant ridicule (une femme pour quinze députés). Plus grave encore, il s’allie avec les ONG qui représentent la technocratie du genre et pose le problème de l’altérité et de la parité des femmes au sein de l’Assemblée constituante (3). Altérité et parité qui conduiront à un quota biologique qui empêchera toute représentation autonome et non partisane des femmes au sein de la Constituante.

Il demande la dignité pour les quechuas et les aymaras et il se réfère aux hommes de ces cultures. Il revendique la culture des peuples originels et il se réfère au "droit" d’accéder au pouvoir pour les hommes de ces cultures. La revendication se réduit et s’épuise dans le seul accès aux commandes de l’Etat.

Le poids symbolique de la couleur de la peau, le poids symbolique de la cabane sans lumière ni eau où il est né, bouleversent les racismes de la société bolivienne ; Evo est ainsi devenu porteur d’une dose d’espoir que nous n’avions pas goûtée depuis 20 ans. Evo est le baume que la société a décidé d’appliquer à ses peines et à ses fatigues.

L’Etat régulateur de toutes les relations sociales.

Evo balsamique veut réussir son examen ; il veut piloter l’Etat, avoir de bonnes relations avec l’armée où, dit-il, il se sent comme “ un soldat de plus ”. Il veut être balsamique et avoir de bonnes relations avec les banquiers et les patrons, à qui il veut faciliter la tâche pour qu’on ne pense pas qu’un “ indien ” est un destructeur.
Il veut être balsamique avec les mouvements sociaux et les intégrer dans son projet de gouvernabilité. Il veut être balsamique avec les régions et tenter de réunir toutes les forces possibles dans son gouvernement.

Jusqu’ici, après tant d’années de convulsion sociale, de corruption démesurée et de paralysie généralisée, Evo nous apporte de bonnes nouvelles et, dans le pays, avec des nuances différentes, toutes les forces sociales ont favorablement auguré du succès de son gouvernement.
Ainsi, avec Evo, l’Etat menace de devenir le régulateur et le dévoreur de toutes les relations sociales et de toutes les scènes publiques.

Indiennes, putes et lesbiennes liées, mélangées et soeurs

Nous qui savons comment le néo-libéralisme a utilisé et utilise la force de travail des femmes, simple matelas bon marché pour la survie, nous nous ferons l’écho auprès de Evo des défis de toutes celles qui se sont endettées, de celles qui ne sont plus solvables, de celles qui sont devenues des immigrées, exilées du néo-libéralisme.
Nous qui savons comment l’Eglise catholique et les sectes chrétiennes prêchent la soumission des femmes, condamnent le divorce et humilient dans leurs écoles les enfants, garçons et filles, des mères célibataires, nous exigerons de Evo un Etat laïque et la souveraineté des femmes sur leur corps au moyen de l’éducation sexuelle.
Nous qui savons comment l’Etat maltraite les femmes en situation de prostitution par la mutilation de leurs corps qui en fait un vagin, nous exigerons de Evo une assurance intégrale pour elles, seul moyen pour leur restituer l’intégralité de leurs corps.

En tant qu’insoumises culturelles qui ne croyons à aucun purisme, ni à aucun modèle de perfection liés aux cultures originelles, nous démonterons les mythes culturels de la complémentarité homme-femme dans ces cultures originelles.
Nous relevons le défi qui consiste à voir l’Etat comme la scène où se jouent beaucoup de choses importantes et c’est dans ce contexte que nous ferons les propositions que nous cuisinons depuis longtemps ; mais en même temps nous savons que la rue est une scène non étatique et que l’espoir se cache dans l’autogestion des mouvements, dans la capacité à s’organiser et à construire des relations qui ne passent pas par l’Etat. Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit des femmes qui se constituent en sujet politique doté de sa voix propre, des femmes qui construisent un espace social autre que celui que leur désigne le rôle de clientes pauvres des quota biologiques. Beaucoup de belles choses naîtront de ce moment historique.

Beaucoup de propositions seront bientôt possibles en Bolivie mais à n’en pas douter Eve ne naîtra pas de la côte de Evo.

P.S. :

Paru dans le Monde Libertaire du




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