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« Islamo-fascisme » et « islamo-gauchisme »
Yves Coleman

Origine NPNF  : deux concepts inopérants pour comprendre des phénomènes réactionnaires (plus ou moins) nouveaux

Nous avons repris cet article car il nous semblait tout à fait illustrer notre débat Il s’agit d’une discussion entre Yves Coleman animateur du siteNi Patrie ni Frontière et le groupe Mouvement communiste rassemblant des participants de Belgique et de France sur des positions se référant au gauchisme historique. Divergences

Une récente brochure du groupe Mouvement Communiste (« Islamo-fascisme : définition, utilisation, soutiens et actions dans les entreprises et les quartiers ») permet de revenir sur ces deux concepts, très utilisés dans le monde médiatique et même, pour le second, par des spécialistes de l’islam comme Gilles Keppel et Olivier Roy dans leurs livres les plus récents [1].

Ni « islamo-... »....

Commençons par la première partie de l’expression « islamo-gauchistes [2] ».

L’adjectif « islamo-... » n’a aucun sens puisque la plupart des militants d’extrême gauche occidentaux qui soutiennent les mouvements de l’islam politique (Hamas, Hezbollah, etc.) ou qui ont une vision simpliste des rapports de forces dans le monde (les gentils Etats du Sud contre les méchants Etats du Nord) ne connaissent rien à l’islam et à ses différents courants, n’ont aucune sensibilité religieuse particulière et sont de surcroît actifs dans des pays où la religion dominante n’a jamais été l’islam mais le christianisme.

Comme le souligne avec raison, sur ce point, Olivier Roy dans Le djihad et la mort la sécularisation avancée des sociétés occidentales nous handicape pour comprendre la force des sentiments religieux et donc leurs différentes implications sociales et politiques.

Une anecdote à ce propos : lors d’une réunion internationale d’« ultragauches », en 2005, un camarade soutint que « les Américains » auraient artificiellement introduit en Irak les dissensions entre sunnites et chiites, et que les Irakiens ignoraient le sens de ces termes avant l’invasion américaine (rappelons que Saddam Hussein massacra 60 000 « chiites des Marais » en 1991-1992). Sa remarque ne suscita aucun commentaire...

Autre exemple caractéristique : cet article d’un trotskiste britannique qui lie les attentats suicides à l’espoir de se voir offrir quelques dizaines de vierges perpétuelles au paradis – ce qui témoigne de l’ignorance des motivations des terroristes musulmans (qu’ils soient palestiniens ou d’autres nationalités) puisque, pour ceux-ci, leur acte leur permettra d’intercéder auprès de Dieu pour leurs familles [3].

Les « gauchistes » justifient leur ignorance en proclamant « Nous ne sommes pas des théologiens », autre version du politiquement correct « Il faut respecter toutes les religions » ou « C’est aux musulmans de décider ».

A ce sujet, Mouvement communiste sous-estime gravement certaines dimensions de l’islam lorsque ses camarades écrivent qu’il n’existerait aucun moyen concret de déterminer qui sont « les bons et les vrais croyants » en islam et que donc l’Oumma (la communauté des croyants) n’aurait aucune base matérielle commune à offrir [4]. A mon avis, ces camarades se trompent, puisque de multiples aspects matériels de l’islam sont justement l’objet au centre des discussions théologiques, mais aussi publiques, sur les charias (j’écris « les charias » parce que leur contenu diffère beaucoup selon les pays).

Le fait que les justices civile et religieuse aient été longtemps confondues et se confondent encore dans de nombreux pays dits « musulmans » permet de fixer une quantité énorme de normes pratiques qui contribuent à définir les contours et le fonctionnement quotidien de la communauté des croyants, et qui conditionnent les comportements individuels, familiaux, sociaux, etc.

De plus, les « dhimmis » (donc pas simplement les juifs, comme le dit Mouvement communiste, mais aussi les chrétiens et les minorités ethnico-religieuses) ont été pendant des siècles l’objet d’une « protection » spéciale (traduire : d’un racket permanent, de persécutions cycliques et de discriminations multiples). Protection contre qui ? Comme l’explique le réac Daniel Sibony dans Un certain « vivreensemble ». Musulmans et juifs dans le monde arabe (Seuil, 2016), les dhimmis étaient « protégés » (les guillemets ont ici leur importance) par les pouvoirs en place contre les masses musulmanes qui disposèrent ainsi pendant des siècles de boucs émissaires immédiatement disponibles et contre lesquels leurs dirigeants pouvaient facilement canaliser la colère et les frustrations populaires.

Ces quelques éléments, parmi bien d’autres, montrent que nous avons du chemin à parcourir si nous voulons comprendre la façon dont l’islam modèle les mentalités.

Mais ce n’est pas du tout la préoccupation des « gauchistes » qui se montrent tout aussi ignorants et opportunistes vis-à-vis de l’islam que des autres religions5. Ce qui est en cause, ce n’est nullement leur islamophilie supposée (qui justifierait l’usage de l’adjectif « islamo- ») mais leur théophilie ou leur théo-compatibilité indécrottables....

....Ni « gauchistes »

Quant à la seconde partie de l’expression « .. -gauchistes », sauf à lui donner une acception très large6, les groupes comme le SWP britannique ou le NPA français qui soutiennent certaines tendances nationalistes de l’islam politique ne le font nullement dans une perspective « gauchiste » – si l’on entend par là radicale ou révolutionnaire – mais anti-impérialiste au sens le plus réactionnaire7 : remplacer une clique bourgeoise par une autre.

De surcroît, ils ne souhaitent pas « déborder » la gauche réformiste qui, de toute façon, pratique le clientélisme depuis des années vis-à-vis des électeurs censés être musulmans de culture ou de religion ; ils se présentent à toutes les élections et appellent généralement les travailleurs à voter pour la gauche dans la plupart des pays d’Europe quand ils ne soutiennent pas activement ces partis. Ce soutien est d’autant plus appuyé quand ces partis réformistes abritent des tendances néo-trotskistes8 ou d’extrême gauche (cf. au Portugal le Bloc de gauche depuis 2015 ; en Italie, Rifondazione comunista jusqu’à récemment ; en Espagne, Podemos et Izquierda Unida ; en Grèce, Syriza, etc.). Aucun groupe d’extrême gauche en Europe n’appelle à rendre tous les services de l’Etat gratuits afin de mettre en faillite les municipalités comme le faisait le Parti communiste français dans les années 20 ! Leur perspective est la cogestion municipale en attendant la participation gouvernementale à la direction de l’Etat.

Aujourd’hui le « gauchisme » est donc un courant réformiste qui ne se distingue vraiment que sur les [5] questions de mœurs inspirées par cette religion : (défense des droits des lesbiennes, homosexuels et transgenres en dehors de toute analyse classiste ; défense du droit à l’avortement totalement déconnectée des discriminations sociales fondamentales et des formes d’exploitation qui touchent les travailleuses, etc.) ; écologie (mais le tournant est récent et pas encore généralisé) ; et antiracisme abstrait (les « gauchistes » ne s’investissent pas dans l’organisation des prolétaires des minorités ethniques en Occident sur des bases de classe ; ils tiennent un discours humaniste anti-xénophobe sympathique mais qui n’a rien de révolutionnaire).

Fondamentalement les positions des groupes d’extrême gauche vis-à-vis de l’islam politique comme du racisme antimusulmans (ce qu’ils appellent « l’islamophobie »9) sont donc des positions purement opportunistes, et qui ne se traduisent même pas par l’organisation de la jeunesse travailleuse musulmane (immigrée, d’origine immigrée ou autochtone convertie) sur des bases politiques quelconques. Leur seule utilité pour les courants de l’islam politique est de les rendre acceptables aux yeux d’un public de gauche antiraciste et vaguement « anti-impérialiste »...

L’islamo-fascisme : un concept inopérant, massivement diffusé par la droite conservatrice anglo-saxonne

Pour ce qui concerne le second concept celui d’« islamo-fascisme » employé par Mouvement communiste, il n’est pas plus rigoureux que le précédent.

D’une part, il est massivement employé par l’extrême droite et la droite dans tous les pays occidentaux, ce qui pose quand même un sérieux problème. Dans le monde anglo-saxon, c’est le terme le plus utilisé pour désigner souvent tous les courants de l’islam politique, et pas seulement les courants djihado-terroristes type Boko Haram, Al Quaida et l’Etat islamique. Ce concept vise à faire croire à tous les peuples non musulmans du Nord qu’il existerait des affinités particulières, voire déterminantes, entre UNE seule religion (l’islam) et le fascisme.

Il est regrettable que, dans leur brochure, les camarades de Mouvement communiste ne se démarquent pas explicitement de cet usage qui leur est évidemment familier, puisqu’ils dénoncent, dans leur texte, le mythe de la « guerre des civilisations », la « religion de la laïcité », l’état d’urgence comme arme pour discipliner la population, etc.

« Fascisme » partout = fascisme nulle part !
Troisième problème posé par la brochure de Mouvement communiste : à part un passage descriptif et informé sur Molenbeek et quelques éléments factuels sur la création d’un syndicat islamiste au sein de la société Servair, l’essentiel de leur texte ne fournit aucune analyse historique détaillée et abonde en généralités qui demanderaient à être solidement étayées. Ils mettent dans le même sac les régimes baasistes (Syrie, Irak), l’Egypte (de Nassar à Al-Sissi), l’Iran khomeyniste10, l’Algérie depuis l’indépendance, le Hamas, le Hezbollah (bref, presque tout le monde politique arabo-musulman depuis 50 ans) au nom de thématiques idéologiques communes [« relation aux corps intermédiaires, nationalisme économique, violence extralégale, négation du conflit de classes, interclassisme,
 [6] nationalisme exacerbé », « division entre intérieur (communauté nationale) et extérieur », « anticapitalisme de façade », « haine des femmes », « chef charismatique »]. Or ces thématiques n’ont rien de spécifiquement « musulmanes » ou « islamistes » puisqu’on les rencontre dans une multitude de régimes réactionnaires sur la planète : de la Thaïlande à la Birmanie en passant par les Philippines ou l’Inde – sans compter toutes les dictatures latino-américaines. Le fascisme régnerait-il sur presque tous les pays du Sud ?

Cette brochure donne l’impression confuse à la fois que le fascisme serait un phénomène permanent et dominant sur la planète depuis pratiquement un siècle (de l’URSS stalinienne à la Chine maoïste en passant par l’Italie mussolinienne, l’Argentine péroniste, l’Allemagne nazie, et la liste hétéroclite des Etats cités dans le paragraphe précédent) ;
et que l’islam-religion aurait des affinités particulières avec le fascisme comme idéologie et comme système de pouvoir (sur ce point les camarades de Mouvement communiste rejoignent, sans le vouloir, ce qu’une grande partie de la droite et de l’extrême droite expliquent, dans le cadre d’une propagande axée à la fois sur le conflit des civilisations, la supériorité de la civilisation chrétienneoccidentale et la défense récente des droits des femmes et des homosexuels pour les plus « malins » d’entre eux : Wilders, Marine Le Pen, etc.).

Pour être juste, il existe des courants laïques républicains de gauche et même des marxistes [7] au Proche et au Moyen-Orient qui ont qualifié ou qualifient encore les mouvements islamistes ou les régimes dans lesquels ils vivent de « fascistes ». Mais il s’agit d’un terme très peu argumenté, un peu comme celui de « facho », très courant dans le vocabulaire des gens de gauche ou d’extrême gauche puisqu’ils l’attribuent à n’importe quel réac... Donc, Finkielkraut, Zemmour, Le Pen, Fillon, Coppé, Sarkozy, Thatcher, Reagan, Bush, Trump, tout ça ce serait des « fachos »... Les gens-de-gôche et les « gauchistes », « antifas » et antiracistes démocrates nagent dans l’imprécision conceptuelle, ce qui n’est pas vraiment la démarche habituelle de Mouvement communiste.

Lorsque Mouvement communiste nous explique que le régime algérien du FLN serait fasciste tout comme le FIS contre lequel il a mené une guerre sanglante d’une dizaine d’années, on se dit que ces camarades ont la plume lourde et la réflexion légère. Si tout le monde est fasciste ou presque en Algérie (les militaires, les soutiens populaires du régime comme les islamistes qui l’ont combattu et ont failli remporter les élections en décembre 1991), alors le terme de fascisme n’a qu’un intérêt polémique et aucune utilité théorique.

Qu’il s’agisse de ce qu’ils appellent l’islamo-gauchisme (qui n’est que l’ancien tiersmondisme relooké en langage branché postmoderne), des courants djihado-terroristes, des mouvements de libération nationale qui prennent une tonalité religieuse ou des régimes dictatoriaux qui s’appuient sur une rhétorique islamique, nous avons affaire à des phénomènes nouveaux qui demandent des études plus précises, plus détaillées, et des conceptualisations plus fines et moins hâtives.

Si toutes les réalités politiques complexes du Proche et du Moyen-Orient peuvent se comprendre avec des concepts élaborés pour décrire des mouvements politiques très spécifiques apparus en Europe il y a un siècle (le fascisme italien et le nazisme allemand), alors la « science marxiste » a des fondations bien fragiles puisqu’elle dispense de toute « analyse concrète d’une situation concrète » !

Si l’on peut comprendre le fonctionnement politique et séculier de l’islam en s’appuyant sur un petit texte de Lénine écrit en 1909 [8], alors le marxisme de Mouvement communiste n’est qu’une boîte à outils rouillés pour des militants peu soucieux d’étudier vraiment le fonctionnement de l’islam dans des sociétés totalement différentes des sociétés européennes, ou même au sein de l’immigration dans les pays du Nord. (Rappelons que Lénine ne connaissait rien à l’islam et aux sociétés musulmanes ; que son camarade Zinoviev appela à « la guerre sainte (djihad) contre les capitalistes anglais et français » et son camarade Skatchko vanta le fait que « Même selon le Coran, la terre ne peut appartenir qu’à celui qui la travaille [9]

Sur les falsifications trotskistes à propos des rapports entre les bolcheviks et l’islam cf. « Les bolcheviks, l’Islam et la liberté religieuse » du trotskiste Dave Crouch et ma critique :
« Le SWP et l’Islam ou les silences des agneaux (trotskystes) http://mondialisme.org/spip.php?article1598. Il existe aussi une réédition Le premier congrès des peuples de l’Orient, Bakou 1920 disponible chez La Brèche/Radar. ]] », au moment du Congrès de Bakou en 1920.)
L’athéisme et le matérialisme militant sont certes des conditions nécessaires pour l’étude des phénomènes sociaux mais ils ne donnent aucune clé automatique pour comprendre toutes les cultures, toutes les sociétés, dans tous les pays, à toutes les époques...

Des analogies paresseuses
Il est d’autant plus important de se mettre au travail si l’on veut comprendre les motivations des milliers de convertis occidentaux (20 % des recrues de l’Etat islamique), ou des musulmans d’origine maghrébine ou africaine vivant dans les pays occidentaux qui partent se battre en Syrie ou en Irak, et dont une bonne partie (jusqu’à la moitié selon Olivier Roy), contrairement aux schémas des prétendus « islamo-gauchistes » ne sont ni des cas sociaux, ni des ex-délinquants, ni même des victimes du racisme puisque les convertis sont eux-mêmes européens depuis des générations (sauf les personnes d’origine afro-antillaise).

Les traiter de « fascistes » est commode (ce sont certainement des individus et des groupes qui défendent une idéologie « totalitaire », meurtrière pas de simples « victimes » du racisme ou du capitalisme vis-à-vis desquelles il faudrait éprouver de la compassion et encore moins mentionner leur prétendu « courage » – comme l’ont stupidement souligné Jean-Marc Rouillan et Eric Zemour [10]) car ce sont des ennemis mortels pour les travailleurs.

Mais mettre les djihado-terroristes exactement dans le même sac que des travailleurs réactionnaires, salafistes, comme ceux de la Servair, contribue à brouiller les cartes et à tout confondre sous la catégorie « islamistes » ou pire « musulmans », même si ce n’est pas l’intention des camarades de Mouvement communiste. Les comportements réactionnaires, misogynes, qu’ils décrivent à la Servair, à Air France, à la RATP ou à la SNCF (dans les trois derniers cas, le nombre d’exemples qu’ils donnent est quand même très limité et ne se prête guère à des généralisations) se retrouvent aussi chez les prolétaires, les petits-bourgeois et les bourgeois franco-français, chrétiens ou athées : le harcèlement sexuel n’est pas une pratique seulement islamiste (les statistiques et les études sociologiques le démontrent amplement) ; l’homophobie et la volonté d’empêcher les femmes d’accéder à des postes qualifiés ou de disposer librement de leur corps ne sont pas des pratiques seulement musulmanes (La Manif pour tous et l’électorat du Front national ne sont pas vraiment inspirés par le Coran, que je sache).

Cela, les camarades de Mouvement communiste ne l’ignorent pas mais ils restent muets sur le sexisme des travailleurs qui ne sont ni islamistes ni musulmans (c’est-à-dire la majorité de la population travailleuse masculine occidentale quand même !) sur les lieux de travail ou même dans la société au sens le plus large. Jusqu’à plus ample informé, les viols, les manipulations sexuelles, les coups, les meurtres commis par des hommes contre des femmes ne sont pas une spécialité islamiste dans les pays occidentaux de culture chrétienne....
La critique des implications politiques et sociétales réactionnaires de l’islam doit aussi venir des musulmans eux-mêmes. Nous ne pouvons y être indifférents. Sinon, les antagonismes « communautaires » ne feront que croître...

Dernier point qui n’est pas secondaire : ces camarades dénoncent le « féminisme islamique [11] » ou la « théologie de la libération » à la sauce musulmane comme des « mystifications », ce qui est juste mais très insuffisant. Ils utilisent d’ailleurs un vieil argument contre ces courants pseudo-« progressistes » mais aussi contre l’islam politique : le fait qu’ils représenteraient une « diversion » face à la lutte révolutionnaire (une « substitution à l’authentique combat de classe », écrivent-ils).

Cet argument me semble peu convaincant, tout comme l’idée que les djihado-terroristes seraient enfermés dans « le ghetto réactionnaire de l’islam » en quelque sort contre leur gré. Dans Le djihad et la mort, Olivier Roy cite de nombreux aspects de la culture djihado-terroriste chez les jeunes de la « deuxième génération » en Europe, et on a plutôt l’impression à le lire que ces aspects ont été très consciemment et délibérément choisis : culte de la violence, pratique des arts martiaux et sports de combat, vision apocalyptique du monde, nihilisme, etc.

Les camarades de Mouvement communiste refusent de voir que c’est seulement dans les rangs mêmes de l’islam (donc aussi de l’islam politique), chez les croyants, que pourra prendre corps une prise de distance de plus en plus grande avec les aspects les plus réactionnaires du corpus de cette religion (corpus favorable à la domination masculine mais aussi à l’ordre économique dominant – désormais capitaliste – et au respect de l’autorité de l’Etat, corpus commun à toutes les religions).

Il n’est pas indifférent de souligner que des protestants et des catholiques (pas toujours de gauche d’ailleurs) ont caché des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ; que des chrétiens de gauche ont été à la pointe de la dénonciation de la torture en Algérie ou à l’origine de tendances syndicales ou féministes contestatrices. Si l’on prend l’exemple des Etats-Unis, beaucoup de militants noirs d’extrême gauche sont passés par les Eglises protestantes ou les Black Muslims, écoles de formation à la résistance contre les violences policières voire l’autodéfense (même si l’idéologie religieuse de ces courants, et antisémite pour la Nation de l’Islam, était fondamentalement réactionnaire et interclassiste). Il ne faut ni s’ébahir stupidement face à la moindre tentative de réformer l’islam (ou toute autre religion obscurantiste), ni abandonner notre esprit critique face aux chefs d’éventuels mouvements religieux « progressistes » (dont les dirigeants ont souvent un plan de carrière en tant que porte-parole autodésignés des « minorités visibles [12] »), ni « jeter le bébé avec l’eau du bain ».

Quiconque s’est intéressé à la situation au Brésil ou en Argentine sous la dictature sait que les clivages de classe ont toujours traversé l’Eglise catholique et que des prêtres (pas la majorité, bien sûr, et certainement pas Bergoglio [13]) ont protégé au péril de leur vie des militants syndicaux et politiques de gauche et d’extrême gauche, et ont permis à des structures syndicales de perdurer ou d’apparaître...

Si dans des régimes dictatoriaux islamiques comme l’Iran, ou dans l’Egypte d’Al-Sissi, ou la Turquie d’Erdogan des croyantes et des croyants se mettent du côté des travailleurs pour soutenir la création de syndicats, de comités de lutte ouvriers ou d’organisations défendant les droits des femmes au nom de leur conception de l’islam, aussi fantasmatique que soit cette vision à nos yeux, ce peut être un premier pas vers la séparation radicale entre la religion et l’Etat, entre le droit civil et le droit religieux, séparation qui est loin d’être acceptée par la majorité des exploités dans les pays d’islam.

Il est étonnant que les camarades de Mouvement communiste ne voient pas l’importance d’analyser plus en détail ce qu’est l’islam, sous toutes ses facettes, y compris politiques, et préfèrent vouloir faire entrer de force des phénomènes nouveaux dans des cases déjà vermoulues. En effet, généralement, lorsqu’ils écrivent, ils ne se contentent pas de répéter des « vérités » écrites il y a un siècle, mais tentent de confronter leurs dogmes marxistes ou léninistes avec les réalités actuelles [14].

Cette brochure illustre bien la paresse intellectuelle qu’ils reprochent si souvent au milieu gauchiste.... et avec raison !

Y.C., Ni patrie ni frontières, 26/11/2016

Notes :

[1Gilles Keppel, La Fracture, Gallimard, 2016 ; Olivier Roy, Le djihad et la mort, Seuil, 2016.

[2Cf. ce texte de 2007, « L’“islamo-gauchisme” est un concept confus et erroné, même s’il désigne une réalité néfaste » paru dans Ni patrie ni frontières n°23-24 (2008).

[3Cf. mon article « Quelques brèves remarques sur les motivations des commandos-suicides islamiques » (2006), Ni patrie ni frontières n° 18-19-20 (2007) à la suite d’un article de Sean Matgamma « Caricatures de Mahomet : la liberté d’expression n’est pas un “point de détail” » !

[4La gigantesque mobilisation internationale que représente le pèlerinage à La Mecque me semble au contraire offrir une formidable preuve du caractère concret des liens entre les musulmans de toute tendance et de toute origine. Deux émissions sur Arte radio à propos des athées en Algérie et au Maroc illustrent bien la matérialité de l’islam et le caractère très concret des pressions communautaires

[5Comme l’expriment parfaitement les intervenants à propos du contrôle social extrêmement concret et universel qu’impose l’islam : « C’est le peuple lui-même qui est inquisiteur » ; « Te dire ouvertement athée c’est entrer en guerre ouvertement contre ton peuple, contre ta société » ; « L’islam est une doctrine dont les concepteurs voulaient envahir toute la vie privée », etc.
« Les dix commandements de la Gauche théocompatible » (2008), Ni patrie ni frontières.
Cf. ma définition de ce terme dans l’interview commune avec Jacques Wajnsztejn « Réponses aux questions de la revue Phase Zwei : Attentats de janvier et novembre 2015. Réactions de la gauche et de l’extrême gauche », Ni patrie ni frontières n° 56-57 (2016).
« La gauche et l’anti-impérialisme réactionnaire : la théorie de l’adaptation » (Colin Barker, p. 246253) et « L’islamisme et la nouvelle gauche arabe » (Sacha Ismail, p. 254-257) dans le n° 27-28-29 de Ni patrie ni frontières.
Cf. « Trotskystes, néo-trotskystes et… dinosaures » (2007), Ni patrie ni frontières n° 44-45.

[6Cf., entre autres, « De l’usage réactionnaire de la notion d’“islamophobie” par certains sociologues de gauche et... Amnesty International »), Ni patrie ni frontières n° 49-49 (2015) ; et « Dix questions aux “libertaires” sur l’“islamophobie” et le racisme »), idem.
A propos de l’Iran, il est particulièrement absurde de mettre sous la même étiquette (« fascisme », « islamo-fascisme » ou « islam politique ») l’Afghanistan des talibans (où les petites filles ne peuvent pas aller à l’école et encore moins à l’Université), l’Iran où les femmes sont majoritaires dans les universités, au point que le régime a dû tenter d’imposer des quotas pour éviter qu’elles « envahissent » totalement les amphis des facultés des sciences, – l’Arabie saoudite et la Syrie des Assad, etc. Les mouvements musulmans religieux n’ont pas tous de traduction politique (cf. les mouvements salafistes dont une partie s’apparente à des sectes religieuses détestables certes mais pas « fascistes »... ou alors les Mormons, les Témoins de Jéhovah, l’Eglise de scientologie, etc., sont « fascistes ») et ces traductions politiques (de l’AKP turc ou du PJD marocain à l’Etat islamique) ne sont pas les mêmes et n’ont pas du tout les mêmes conséquences pour les libertés démocratiques, le droit d’organisation et de grève, les droits des femmes, etc.

[7Il est assez amusant que le dirigeant (Tony Cliff) du courant (SWP britannique) qui a le plus théorisé la nécessité d’alliances étroites avec les partis de l’islam politique (Cf. Chris Harman, Le Prophète et le prolétariat, 1994, sur marxists.org) ait écrit en 1946 un article qui considérait les Frères musulmans comme un courant « clérical-fasciste » (Cf. https://www.marxists.org/archive/cliff/works/1946/07/provocation.htm).

[8« De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion » (du 13 mai 1909). Sur la faible pertinence des analyses marxistes ou anarchistes portant sur les religions, on pourra lire la compil’ n° 5 de Ni patrie ni frontières sur le thème « Religion et politique » (2010) et le recueil de textes de L’Encyclopédie anarchiste publié par nos soins sous le titre  : La Raison contre Dieu, qui permet de constater que la critique des religions n’a guère avancé depuis les Lumières...

[9Ces deux citations sont extraites d’un article d’Ian Birchall, membre du SWP britannique https://www.contretemps.eu/un-moment-despoir-le-congres-de-bakou-en-1920/ Pour un article universitaire plus détaillé on pourra lire https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1985_num_26_1_2029?q=bakou

[10Rouillan avait déclaré : « Ils se sont battus courageusement : ils se battent dans les rues de Paris (alors qu’ils) savent qu’il y a 2000 ou 3000 flics autour d’eux. (...) Moi, je les ai trouvés très courageux, en fait. » La « pensée » de l’ex-militant d’Action directe rejoignait ainsi celle du journaliste d’extrême droite Zemmour : « Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables. »

[11Si ce « féminisme islamique » a bien du mal à se définir et recouvre des réalités très différentes, on ne peut exclure que les étudiantes et les universitaires issues de la petite bourgeoisie africaine, nordafricaine ou moyen-orientale aujourd’hui soient demain à la tête d’un MLAC égyptien ou iranien, voire militent pour des organisations sur des bases de classe.... A ce sujet on pourra lire les contributions passionnantes de féministes palestiniennes publiées dans la compil’ 2 de Ni patrie ni frontières sous le titre Islam, islamisme, « islamophobie »...

[12On lira à ce propos, en anglais, une critique intéressante formulée par Adolph Reed Jr. (« Splendeurs et misères de la gauche antiraciste ») à propos du fonctionnement, de l’idéologie et des dirigeants autoproclamés du mouvement Black Lives Matter. http://nonsite.org/editorial/splendors-andmiseries-of-the-antiracist-left-2

[13Pourquoi Appelez-moi François est une mystification cinématographique et historique :
« Desaparecidos, appelez-moi Bergoglio » de Roberto Massari, Ni patrie ni frontières n° 54-55 (2016).

[14Cf. justement leurs deux brochures sur la Tunisie et l’Egypte disponibles sur leur site mouvementcommuniste.org et reproduites dans Ni patrie ni frontières n° 40-41.