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George Lapierre
6 - Le 28 décembre 2006
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Bien le bonjour,

"Oaxaca se distingue por la diversidad, tanto natural como cultural. Desde
hace tiempo se reconoce en el mundo la riqueza de nuestras culturas
indígenas. En el curso de nuestro movimiento nos dio gusto sentir y ver la
riqueza de nuestras culturas urbanas. Muestran la misma diversidad de las
indígenas, y en ellas aparece claramente el sello de la comunalidad, el
tejido social que nos permite, en cada grupo, construir un NOSOTROS fuerte
y claro."

(Oaxaca se distingue par la diversité, tant naturelle que culturelle.
Depuis quelque temps, on reconnaît de par le monde la richesse de nos
cultures indigènes. Dans le cours de notre mouvement, nous avons eu le
plaisir d’apprécier et de voir la richesse de nos cultures urbaines. Elles
offrent la même diversité que les cultures indigènes, et en elles apparaît
clairement le sceau de la "communalité", le tissu social qui nous permet,
dans chaque groupe, de construire un NOUS fort et clair.)

C’est le premier paragraphe du "Manifeste pour la défense et la
renaissance de notre culture" ("Manifiesto por la defensa y regeneración
de nuestra cultura") écrit par nos amis de la commission chargée de la
culture au sein du Conseil. Je ne résiste pas au plaisir de vous traduire
les derniers paragraphes :

"La culture ne s’exprime pas seulement à travers l’art, dans la peinture,
la musique, la sculpture, la littérature ou le cinéma, mais aussi dans la
quotidienneté de la vie collective, la langue est un clair témoignage de
la puissance du collectif, la culture de la fête chez nos peuples et
quartiers, la "gozona", le "tequio" et les offrandes à la Terre mère comme
expression de la pensée de nos peuples indiens, et tout ce qui nous
nourrit dans la communauté ou dans la ville et nous fait être partie de
quelque chose, de cette APPO que nous sommes tous et toutes [...].
Dans les diverses réflexions et propositions pour le renforcement de nos
cultures on peut compter avec la présence de l’APPO des barricades, des
"colonies", l’APPO des communautés, des quartiers et des peuples, cette
Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, qui est, en elle-même, une
culture."

Ce manifeste a été distribué au cours de la "Noche de rábanos" (la Nuit
des radis) le 23 décembre, la vraie, celle organisée par l’APPO, non
l’officielle qui se tenait, elle, sur le zócalo. Cette Nuit des radis est
une tradition qui remonte loin, peu après la conquête espagnole. Des
jardins potagers furent créés sur les terres proches des haciendas de la
Noria et des Cinco Señores. Avant Noël et jusqu’au 23 décembre, les
maraîchers exposaient leurs légumes, dont les fameux radis, sur la place
d’Armes d’Antequera. Les jardiniers ont commencé à sculpter les radis pour
décorer leurs étals. Le premier concours a eu lieu en 1897. La tradition
s’est perpétuée jusqu’à nos jours : saynètes de mœurs où la créativité et
l’imagination se donnaient libre cours, comme nous pouvons le supposer
quand nous avons un radis de la dimension d’une betterave entre les mains.
Hélas, la truculence ou le badinage érotique ont cédé la place à la Sainte
Famille quand l’Etat a fait de cette tradition populaire une attraction
touristique. Comme pour la Guelaguetza, l’APPO a voulu redonner sa
dimension populaire à cette Nuit des radis. Pari réussi, comme pour les
enfants, ce sont surtout les scènes de la violence, hélicoptères, tanks,
robocops et matraques et jusqu’au portrait d’Ulises Ruiz en radis, qui ont
frappé les imaginations, mais il y avait aussi quelques bons petits
diables. Beaucoup de monde, de la musique, de la danse, des chants, de
l’enthousiasme, les habitants des quartiers étaient descendus et les
quelques rares touristes, perdus dans la foule, sont restés éberlués
devant tant de force, de détermination et de passion. Au "son de la
barricada", l’assemblée présente retrouvait sa joie de vivre, son
allégresse ; après les jours sombres et terribles de la répression, elle
exultait enfin. Pourtant, cette fête avait été longtemps compromise.

Bien avant la manifestation du 22 décembre, le bouche à oreille, au sujet
de cette "Noche de rábanos", courait entre les sympathisants de l’APPO,
les radis étaient déjà entreposés dans un lieu humide et les sculpteurs
préparaient leurs couteaux. Cette fameuse nuit devait avoir lieu sur la
place Santo Domingo, nous devions nous retrouver sur cette place dès 10
heures du matin afin de l’occuper ; las, au matin du 23 nous apprenons que
les flics nous avaient devancés. Je m’y rends tout de même en ma qualité
de touriste, les flics bloquent toutes les entrées, ils ne laissent passer
que ceux qui ont une bonne conscience, je m’arme donc d’une bonne
conscience pour me glisser entre les rangs de ces tristes (anges) gardiens
 ; notre espion, vieux et impénitent lutteur social, dont la femme et la
fille se sont retrouvées derrière les barreaux, vend des bonbons et des
cigarettes sur la place ; comme dans les films (je suppose que vous
imaginez parfaitement cette scène que je me rejoue cent fois), il
m’informe, alors que je lui achète quelques bonbons, que les flics sont là
depuis l’aube et que leur présence a été dissuasive, ce n’est que depuis
peu qu’ils laissent passer les touristes. La commission de l’APPO chargée
des négociations avec le gouvernement fédéral (elle n’a aucun contact avec
le gouvernement d’Ulises Ruiz) insiste pour que le ministère intervienne
auprès d’URO afin qu’il retire ses troupes, en vain. Le gouvernement
promet d’intervenir, mais rien ne se passe. Finalement en fin
d’après-midi, l’APPO arrive à occuper la petite place de Carmen Alto, qui
ne se trouve pas très loin de Santo Domingo, elle devrait d’ailleurs
s’appeler la place Ricardo Flores Magón, mais passons. Les gens arrivent
peu à peu et cette place, tout en longueur, paraît bien étroite quand la
nuit tombe ; c’est la fête, la fanfare de Calicanto, où se trouvaient les
fameuses barricades tout le long du "ferrocarril", ouvre la danse.

La manifestation du 22, convoquée par les zapatistes et l’Autre Campagne,
avait déjà été un succès, chaque fois il y a un peu plus de monde dans les
manifs, même si les gens préfèrent quitter la manifestation avant
l’arrivée au centre-ville, ils se sentent plus chez eux dans les quartiers
périphériques ; de toute façon, ils ne s’attardent pas et se dispersent
assez rapidement, prudence, prudence, mais ils relèvent la tête, les
habitants d’Oaxaca n’ont pas été défaits malgré les mesures extrêmes
prises par l’Etat. Le gouverneur joue la carte de la division, la
libération de 81 prisonniers va dans ce sens et la situation des familles
de ceux qui restent embastillés est difficile, le comité qui s’occupent de
la défense des prisonniers est mis sur la sellette : "Pourquoi eux et
pourquoi pas les nôtres ?" Et tous sortent des réunions bien éprouvés ;
pourtant, jusqu’à présent, ils tiennent le coup et restent solidaires, ils
ne vont rien quémander à Ulises Ruiz (c’est ce qu’attend le tyran) et ils
vont occuper les alentours des prisons de Miahuatlán et de Tlacolula. Ces
mesures sont si arbitraires qu’on en arrive à des situations surréalistes
 : Qui a payé les 150 millions de caution des 81 détenus libérés ?

Le secrétaire général du gouvernement d’Oaxaca (ce qui correspondrait au
ministre de l’intérieur du gouvernement d’Oaxaca), García Corpus, ne sait
pas exactement qui est intervenu ni d’où vient la finca (la propriété) qui
a été hypothéquée pour payer l’énorme caution : "No podría afirmar primero
yo desconozco a ese abogado, no sé si sea de la APPO o no. Yo no niego,
porque no sé quién es ese señor." ("Je ne peux rien affirmer, premièrement
je ne connais pas cet avocat, je ne sais pas s’il est de l’APPO ou non. Je
ne refuse pas de parler, parce que je ne sais pas qui est ce monsieur".)
Pour un ministre de l’intérieur, il ne sait pas grand-chose : un avocat
fantôme et une propriété tout aussi spectrale, plus un juge des libertés
illusionniste sans doute. Nous ne sommes pas dupes, évidemment, derrière
ces fantômes se cache la main d’Ulises Ruiz, qui est arrivé à cette
situation absurde de devoir payer la caution de gens qu’il a accusés de
tous les crimes, au point de les envoyer dans une prison de haute
sécurité, afin qu’ils puissent sortir : ou ces gens sont coupables de tous
les forfaits dont ils sont accusés et l’Etat n’avait pas à payer la
caution, ou ils n’ont pas commis ces crimes et alors ils n’avaient pas à
être détenus, sans parler des conditions de leur arrestation. Pendant ce
temps, c’est un législateur du PAN qui exige des autorités de l’Etat
qu’elles mènent une enquête au sujet de la participation (supposée ?) des
groupes de "porros" et des policiers en civil à l’incendie des édifices
durant la nuit tragique, entre eux, Teodardo Martínez Canseco,
coordinateur des unités mobiles de développement de l’Etat dans la
microrégion mixe, en relation avec le député local du PRI, qui fut arrêté
par la PFP le 25 novembre et envoyé au pénitencier de moyenne sécurité de
San José del Rincón, Nayarit, sans que l’on sache jusqu’à présent s’il a
été libéré ou s’il est encore prisonnier.

Aux dernières nouvelles, deux membres de l’APPO ont été blessés au cours
d’une embuscade dans la région mixtèque alors qu’ils retournaient dans
leur communauté après avoir participé avec les militants du FPR et du
MULTI (Mouvement unificateur de la lutte triqui indépendant) à une
manifestation dans la municipalité de Santiago Juxtlahuaca. Le 27,
c’est-à-dire hier, le Conseil "estatal" de l’APPO s’est réuni, environ 160
personnes, il y fut décidé diverses manifestations pour janvier : le 6,
manifestation des enfants avec, à leur tête les enfants des détenus ; le
7, réinstallation du Conseil ; le 27, assemblées régionales, municipales
et communales, et des colonies, avec comme objectif, celui de renforcer
l’assemblée plénière au niveau de l’Etat d’Oaxaca. Je ferai les quelques
remarques personnelles suivantes, qu’il ne faut absolument pas prendre
pour argent comptant : l’embrouille actuelle au niveau de la section 22 du
syndicat des enseignants risque bien de déteindre sur l’APPO ; le fossé
entre les militants d’extrême gauche du Front populaire révolutionnaire
(FPR) et les délégués des quartiers et des "colonies" ainsi que les
militants d’autres obédiences semble se faire plus visible.

Bonnes fêtes !

Oaxaca, le 28 décembre 2006.
George Lapierre




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