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Le monde capitaliste-étatiste est-il en train de "chuter ?
Philippe Pelletier
Article mis en ligne le 30 juin 2024
dernière modification le 21 juin 2024
  • Au cours de débat ailleurs est apparue une invitation à "accélérer la chute du vieux monde".
    Voici ce que P. P. en pense.

Cette phrase laisse donc entendre que le monde capitaliste-étatiste est en train de "chuter". Or je ne crois pas du tout que cela soit le cas, bien au contraire. Ce qui induit en erreur.

Jamais, en effet, le capitalisme ne s’est aussi bien porté. Il trouve même des solutions plus ou moins techniques à ses difficultés (géo-ingénierie, promotion du nucléaire pour se substituer aux hydrocarbures, utilisation hiérarchisée des espaces planétaires soit en gros la classique division du travail devenue division spatiale dans la production comme dans la consommation, mais aussi dans la protection de l’environnement avec l’écolocratie du PNUE, du WWF et du GIEC). Il répand ses valeurs et son mode de vie (consumérisme, Hollywood, etc.).

Tout cela relève de l’eschatologie (la fin du monde est programmée), du messianisme (le parti ou le gourou vous l’annonce, c’est donc vrai, préparons-nous), du catastrophisme (à la limite de la politique du pire ou bien à la limite de la bêtise collapsologique prétendant que dans la catastrophe, l’entraide en sort victorieuse, ben voyons) et d’une politique de la peur de plus en plus savamment (techno-scientifiquement) organisée.

Certes, à la fin du XIXe siècle, les anarchistes pensaient que l’effondrement et la Révolution étaient pour demain. Il n’est qu’à relire des passages assez hallucinants de Kropotkine à ce sujet. Notons que cette conception alimenta alors le mode des attentats, lesquels étaient supposés accélérer le processus (là encore, des textes "radicaux" proclamant on brûle tout, on tue tous les bourgeois dans la rue…), dont le mouvement anarchiste a quand même tiré le bilan (même si la littérature et le cinéma bourgeois aiment à remettre le couvert à ce sujet).

En mettant de côté le fait que cette tendance "radicale" a largement été inspirée des populistes-nihilistes russes (Kropotkine again), j’y vois deux origines :

 L’une est caractéristique des anarchistes : l’impatience, l’exaltation, l’outrance. D’où la tentation d’"accélérer les choses", de "déclencher", tentation souvent prétentieuse ou hasardeuse.

 L’autre est caractéristique du marxisme : même si Marx ne parle pas de "crise finale du capitalisme", certains de ses passages (notamment dans le Manifeste) alimentent cette conception. Celle-ci sera très largement élargie et entretenue par Rosa Luxemburg et ses partisans du Zusammenbruch. Le massacre de 14-18 et la Révolution russe semblent leur donner raison (ensuite, ce sera la crise de 29). Mais "semblent" seulement, car on connaît la suite et l’issue.

Tout cela est de nos jours remoulinés toujours par les marxistes (dont les éco-marxistes) et par les collapsologues (y compris les savants bourgeois) qui trouvent bien des oreilles complaisantes jusqu’au sein du mouvement libertaire (le mantra du "on va dans le mur", répété aussi ad nauseam chez les écolos).

Je me permets de rappeler tout cela non pas par cuistrerie historienne, mais pour deux raisons :

 La première tient au discours proféré par une jeune militant LFI lors d’un récent rassemblement anti-fasciste à Saint-Etienne qui nous a dépeint une France comparable à l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Il a rappelé les origines du RN/FN remontant jusqu’aux membres de la Division SS Charlemagne, tout en "oubliant" de nous parler de Staline, de l’Holodomor, du pacte germano-soviétique, des goulags, etc., etc. L’axe du discours était clairement celui de "la peur".

Cela peut marcher chez certains jeunes qui écoutaient benoîtement. Mais cela ne marche pas chez les populations rurales de la région stéphanoise (Pilat, monts du Forez, mont du Lyonnais, plaine du Forez) dont les électeurs ont massivement voté Bardella (et je n’oublie pas l’abstention ou la non-inscription sur les listes électorales).

Culture de la peur qui masque le principe d’aller à la gamelle, des petits et grands pouvoirs. C’est quasi magique, pourquoi s’en priveraient-ils ?

 La seconde raison est davantage "de fond". En faisant croire que le monde est "à bout de souffle", "allant dans le mur", etc., cela engendre deux postures, c’est-à-dire deux stratégies :

= soit on y croit vraiment et on pare au plus pressé dans "l’urgence" (vote à gauche, vote écolo) ;

= soit on se dit qu’il n’y a pas grand-chose à faire, sauf à attendre l’effondrement (cf les bordiguistes qui attendaient la Révolution), voire à l’accélérer (sabotages qui ne sont pas connus puisqu’ils sont tus par les médias et restent clandestins, et qui trouvent leur parade puisque cela relance la machine économique capitaliste pour les réparations), méthode qui n’est pas incompatible avec des actions de casse ou de manif violente. Cette stratégie contribue à nous isoler de la masse.

La tâche est donc rude pour nous, anarchistes, de proposer et de bâtir une autre stratégie.

On croyait le communisme mort, mais il bouge encore. On voit même réapparaître le maoïsme qui se sert de Gaza comme réveil de la "violence prolétarienne". Le maoïsme ! J’hallucine…

On croyait l’écologisme sympathique (anti-belliciste, anti-nucléaire) alors qu’il est le pilier idéologique et politique de la mutation du système en capitalisme vert.

Mais autant la critique anarchiste du marxisme dispose de quelques billes, autant celle de l’écologisme reste bien mince, d’autant que certains ne voient pas l’origine scientiste et conservatrice de l’écologie (savante) et s’évertuent à reprendre ses fondements déclinistes et sa naturalisation du social.

Concernant les pratiques politiciennes des écologistes en acte et en lien avec une idéologie, j’invite à lire Le Vide à moitié vert (éd. Le Postillon) écrit par un (ancien ?) écologiste (sincère et plutôt naïf) faisant le bilan de la municipalité Piolle à Grenoble. En plus, c’est bien écrit et souvent (tristement) drôle.

Construire une coopérative, une Amap ou une école solidaire, qui nous permet de développer d’autres pratiques et de poser d’autres idées, est certes plus long, plus difficile, plus exigeant qu’un bulletin dans l’urne ou qu’un bris de vitrine, mais, vu la situation, vu l’abstention et la droitisation, c’est ce qui nous permettrait de sortir d’une réduction à l’idéologie et donc à la politique politicienne.