Paroles d’Itamar Shapira, et Tom Mehaga [1]
Itamar Shapira : Je suis originaire de Haïfa, militant contre l’occupation, la guerre et l’apartheid, étudiant et guide touristique politique. Je témoigne également au sein du collectif AniSiravti("J’ai refusé" en hébreu), une nouvelle initiative d’anciens réfractaires à la réserve. Nous publions des témoignages d’anciens soldats et de soldats actuels qui déclarent leur refus de l’occupation, de l’apartheid et de la guerre contre Gaza aujourd’hui, afin de faire grandir la communauté des refusants.
J’ai refusé de faire mon service de réserve en 2004 et j’ai passé environ trois semaines dans une prison militaire. J’aimerais partager avec vous les raisons pour lesquelles j’ai choisi de refuser et lancer un appel à la solidarité pour trouver d’autres personnes comme moi - tout soldat israélien, passé ou présent, est le bienvenu.
J’ai servi de 1999 à 2002 dans l’escouade d’infanterie du génie. Nos missions nous conduisaient souvent dans des villages palestiniens de Cisjordanie, où nous cherchions à appréhender des individus impliqués dans la planification ou l’exécution d’attentats-suicides dans des bus. En entrant dans les villages et les maisons, il n’était pas rare que nous essuyions des tirs. Parfois, ceux qui nous agressaient directement et les passants pris entre deux feux étaient tués.
Lorsque vous entrez dans un village palestinien, comme ils sont entrés dans Gaza aujourd’hui, les tirs sont indiscriminés. On ne cherche pas vraiment le terroriste. Les passants innocents font souvent les frais de la violence. Ce n’est pas accidentel, cela fait partie des règles d’engagement de tirer sur toute personne susceptible de vous blesser, y compris sur les personnes qui s’enfuient de chez elles, terrifiées, si vous les soupçonnez de porter des explosifs. D’un raid à l’autre, nous avons observé un schéma inquiétant : les individus dont nous tuions les proches perpétuaient par la suite des attaques terroristes.
Si la vengeance n’a jamais été ouvertement reconnue, elle était officieusement sous-jacente. Officiellement, nous parlions des avantages stratégiques ou tactiques de chaque opération, comme les armées des États démocratiques sont censées le faire. Lorsque j’ai réalisé que nous étions en fait dans un cycle alimenté par la vengeance et les effusions de sang, j’ai compris que ma participation n’améliorait pas la sécurité de l’État.
J’ai commencé à m’imaginer dans la peau d’un Palestinien, à me demander comment je réagirais aux invasions d’une armée étrangère bloquant et tuant des innocents, empêchant les ambulances d’accéder aux blessés, démolissant des maisons, etc. J’ai réalisé qu’en tant qu’Israélien, je perpétuais un cycle de vengeance pour la mort d’innocents. Si j’étais Palestinien, je chercherais probablement à me venger de la mort d’innocents de mon côté. Je me suis rendu compte que j’étais un pion dans un jeu. Un jeu cruel qui non seulement ne se termine pas, mais qui s’intensifie à chaque vengeance. S’il y a vingt ans, chaque raid ou attaque terroriste tuait jusqu’à vingt personnes, aujourd’hui, ce sont des centaines, des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes qui sont tuées. C’est pourquoi je refuserais à nouveau aujourd’hui.
Au début de la guerre, j’avais peur de m’exprimer publiquement. La police, le gouvernement et même d’autres civils avaient recours à des mesures extrêmes pour supprimer toute opposition à la guerre contre Gaza. Mais aujourd’hui, plus que jamais, il est important de montrer aux Israéliens et à la communauté internationale qu’il y a des refus et des résistances à la guerre contre Gaza. Lorsque j’ai découvert le collectif AniSiravti, j’ai apprécié que d’autres s’expriment. Ils m’ont donné le courage de partager mon histoire.
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Tom Mehagar, fondateur du projet, militant, partenaire et père, a été condamné à quatre semaines de prison militaire en 2003, en raison de son refus de servir comme soldat de réserve. Comme la plupart des Israéliens et des Palestiniens du pays, il s’est réveillé avec sa compagne et sa fille à Tel Aviv au son d’un certain nombre de sirènes. Quelques heures plus tard, il regardait l’horrible massacre dans le sud et publiait déjà sur Facebook ses prédictions et ses craintes d’une nouvelle opération militaire d’envergure, encore à venir, à Gaza. Il écrit :
"J’ai commencé à remettre en question la moralité et la logique de l’occupation après avoir effectué mon service militaire complet. Pendant mon service de réserve obligatoire, j’ai été commandant d’une unité d’artillerie à un barrage routier en Cisjordanie. Lorsque j’ai compris que l’objectif principal de mon travail était de harceler et d’humilier les Palestiniens qui passaient par là, j’ai décidé que je ne voulais pas faire partie de ce système militaire inhumain et j’ai refusé de continuer à servir.
Israël instaure une dictature militaire sur le peuple palestinien, commettant des violations des droits de l’homme, des punitions collectives et un siège sur Gaza. Au début de la guerre, quelques réfractaires et moi-même avons pensé à créer une plateforme permettant aux réfractaires de déclarer collectivement leur décision de refus. Bien que nous ayons été renvoyés du service de réserve, nous utilisons cette plateforme pour prendre une position morale. Pour proclamer que nous avons refusé dans le passé et que nous refuserions encore aujourd’hui, même après le septième. Les gens doivent entendre nos voix et savoir que nous pensons qu’il doit y avoir des lignes rouges dans la société israélienne. Ce qui se passe aujourd’hui à Gaza est horrible et nous ne pensons pas que ce niveau de tuerie et de faim apportera la sécurité à qui que ce soit, ou le retour des otages.
J’aimerais partager avec vous le témoignage de Yonatan Shapira, un camarade de refus du projet :
"Nous avons procédé à des assassinats ciblés et intentionnels et à des meurtres de civils. Au début, j’ai essayé de me l’expliquer de différentes manières... Je n’avais pas de contact direct avec les actes de meurtre, j’étais pilote de recherche et de sauvetage. Mais à un moment donné, j’ai pu comprendre qu’il importait peu que je fasse le "travail propre" ou le travail moins terrible et qu’un pilote d’un autre escadron tire au milieu de la nuit et massacre toute une famille.
Nous avons déclaré que nous refusions de continuer à participer à l’oppression, à l’occupation et au meurtre d’innocents. C’était il y a 21 ans et nous parlions d’incidents isolés ici et là, un, deux, dix, quinze, vingt personnes, quelques enfants ici, quelques enfants là. Aujourd’hui, alors qu’Israël se livre à un génocide à grande échelle à Gaza, avec environ trente mille personnes assassinées, plus de dix mille enfants, qui sait combien de milliers de personnes gisant sous les décombres, certaines mortes, d’autres mourant lentement de faim et de blessures, il est clair que je refuserais également aujourd’hui."