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Korsch et les anarchistes
Paul Mattick

La Deuxième Internationale n’avait pu réussir à transformer le mouvement ouvrier en organisation contrôlant les travailleurs ; la Troisième Internationale y parvint.

Désormais, l’autodétermination ouvrière devrait s’affirmer contre toutes les organisations ouvrières existantes, fussent-elles politiques ou économiques. Le parti traditionnel de la bourgeoisie et, avec lui, le syndicat, soit sous sa forme artisanale, soit sous sa forme industrielle, se révélaient des instruments de manœuvre aux mains des colossales bureaucraties du travail. Celles-ci identifiaient leurs propres intérêts au maintien du statu quo social, ou bien devenaient franchement des institutions de contrôle dépendant des gouvernements. Il était clair que les formes organisationnelles dans lesquelles Marx et Engels avaient mis, dans des circonstances toutes différentes, leurs espoirs pour un développement de la conscience de classe prolétarienne, ne pouvaient plus être considérées comme des forces d’émancipation. Bien plus, elles apparaissent bientôt comme les nouvelles formes d’asservissement du prolétariat. Bien qu’à contre-cœur — vu l’inexistence d’une forme nouvelle et mieux adaptée d’organisation de la lutte de classe prolétarienne — Korsch en vint à reconnaître que la fin du capitalisme présuppose et comporte la fin des organisations ouvrières traditionnelles. C’est précisément au soutien que les ouvriers apportent à ces organisations que se mesure l’absence de la conscience de classe.

Cependant, bien que passagères et localisées au début, des manifestations d’indépendance prolétarienne se font jour dans des actions directes tendant à des objectifs de classe ; Korsch les considérait comme autant de signes d’une renaissance de la conscience de classe prolétarienne au sein d’une expansion totalitaire des contrôles autoritaires sur des sphères de plus en plus étendues de la vie sociale. Là où on pouvait trouver de telles actions indépendantes de la classe ouvrière, le marxisme révolutionnaire n’était pas mort. Et le point crucial de la renaissance d’un mouvement révolutionnaire ne se déterminait pas par l’adhésion idéologique à la doctrine marxiste, mais dans l’action de la classe ouvrière pour son propre compte. Jusqu’à un certain point, ce genre d’action était encore pratiqué par le mouvement anarcho-syndicaliste ; Korsch se tourna vers les anarchistes, sans pour autant abandonner ses conceptions marxistes. Il se tournait non vers les anarchistes petits-bourgeois, idéologues du " laissez-faire ", mais vers les travailleurs anarchistes et les paysans pauvres d’Espagne, qui n’avaient pas encore succombé sous les coups de la contre-révolution internationale ; laquelle avait fait, du nom même de Marx, l’un de ses symboles.

On a souvent prétendu que la doctrine marxiste ne s’était intéressée à l’anarchisme que pour remettre à leur place les éléments anarchistes qui jouèrent un rôle dans la formation de la Première Internationale. Les anarchistes mettaient l’accent sur la liberté et la spontanéité, sur l’autodétermination et par conséquent sur la décentralisation, sur l’action plutôt que sur l’idéologie, sur la solidarité plutôt que sur les intérêts économiques.

C’étaient précisément ces qualités qui faisaient défaut à un mouvement socialiste, qui aspirait à l’influence politique et au pouvoir, dans des nations où le capital était en expansion. Korsch se souciait peu de savoir si cette interprétation, marquée d’anarchisme, du marxisme révolutionnaire était fidèle à Marx ou non. L’important, dans les conditions du capital au XXe siècle, était de retrouver ces attitudes anarchistes pour ressusciter un mouvement ouvrier. Korsch soulignait que le totalitarisme russe était très étroitement lié à la conviction de Lénine que l’on devait craindre, plutôt que stimuler, la spontanéité de la classe ouvrière et que certaines couches non-prolétariennes de la société — l’intelligentsia — avaient pour fonction d’apporter aux masses la conscience révolutionnaire, celles-ci étant incapables d’acquérir par elles-mêmes leur propre conscience de classe.

Lénine ne fit que dégager, et adapter aux conditions russes, ce qui, silencieusement sans doute, avait depuis longtemps pris place dans le mouvement socialiste, savoir : le règne de l’organisation sur les organisés, le contrôle de l’organisation par la hiérarchie des dirigeants

Paul Mattick