Introduction à la question de la guerre.
La guerre dis-tu ? Nous commençons à publier ici un texte en plusieurs parties, à v enir, qui a l’ambition de poser les bases d’une réflexion sur ce qui ravage nos sociétés depuis des siècles : la guerre.
Introduction
Depuis des mois, l’actualité nous submerge. La gestion de la Covid avec son cortèges de mensonges d’état et de remises en cause de l’état de droit, exercice concret du capitalisme de surveillance, débuta une série préoccupante.
Avec la chute du mur de Berlin (1989), nous pensions le feuilleton guerrier clos. Déjà, le conflit du Kosovo (mars 1998-Juin 1999) avait ramené la guerre dans l’espace européen. L’Europe endormie subit un nouveau choc lors de l’invasion de l’Ukraine par son voisin russe. Enfin, le pogrom du 7 octobre 2023, réveilla le pire. Les séquelles de la IIème guerre mondiale rejaillissaient dans toute son horreur. Le " Plus jamais ça " avait tort une nouvelle fois.
Depuis nous pataugeons dans les images oubliées, les peurs enfouies. Les débats séculaires reforment une écume sanglante.
L’évènementiel engloutit nos esprits et notre temps. Le piège journalistique se referme, les idéologies s’affrontent de nouveau. L’émotionnel prend le dessus sur la réflexion, la recherche et le débat d’idées. Je propose que nous prenions un peu de recul, de distanciation indispensable des courants contradictoires des émotions. La guerre rompt avec les bisbilles politicards et nous propulse dans une autre dimension.
Le cœur bouleversé, mais la tête froide, affrontons l’universel de la guerre.
Y a-t-il eu une période historique sans guerre ? La question invite les historiens et les philosophes à plonger dans la noirceur et la grandeur de l’homo sapiens.
La problématique renvoie à celle plus générale de la violence. L’usage de la guerre comme métaphore sert à désigner l’hostilité généralisée entre les individus et les groupes : de la horde primitive aux états "dotés". L’absence de conflits guerriers ou de violence relève de la narration mythique : Éden, le Bon Sauvage… Les passions, les intérêts, les aléas de l’histoire, la haine constituent les fondations humaines, trop humaines.
On sait que la guerre passionne les médias et que les thuriféraires de la paix se vautrent dans leur péché mignon. Chaque période guerrière nous gave de récits des "honorables correspondants de guerre" (dont certains ne quittent pas les palaces enfumés des capitales), d’analyses d’experts diplômés et de militaires à la retraite ravis de ramener leur science et de tristes appels à la "charity business". Le malheur des uns fait le bonheur des autres .
La guerre nous place devant une difficulté majeure. Sa factualité capte l’attention et le ressenti (la sentimentalité facile). Par nature, le fait est incomplet, une sorte de sélection d’un moment du réel. La factualité devient "matière" à dire donc à écouter, elle raisonne (résonne aussi) dans l’esprit et le corps (Arendt). on peut parler de texture factuelle du fait-guerre (Géraldine Muhlmann).L’énonciateur, de fait, joue le rôle du prêtre, du gourou, du maître es-propagande. Ricœur nous a longuement prévenu de la difficulté (cf. De l’interprétation). " Tout fait se manipule aisément " l’évidence s’impose. Donc :
" Il n’y a pas de faits, rien que des interprétations (G. Muhlmann)"
Le globish (le langage des culpabilisés de la langue maternelle et des feignasses lexicales) " fake news " et " deepfake " (un trucage via l’IA) entrent dans nos mœurs et nos esprits imbibés de " newsletters " et d’alertes. La prolifération numérique et écranique n’innove pas, mais accélère et crédibilise la prolifération des faits. Nous sommes dans l’ère de l’oralité médiée et de l’écriture ChatGPTisée.
Le discours sur la guerre et le discours de guerre s’entre-mêlent sans cesse, leurs frontières mutent en permanence.La plus haute vigilance est de mise.Cet article, centré sur la l’objet-guerre, ne traite pas de la violence, thème plus large, dont il n’est, hélas, qu’un diverticule paroxysmique. En guise de mise en bouche, je conseille la lecture des deux articles [1]
Définir l’objet-guerre : Polémos et Stasis.
L’étymologie grecque apporte un premier éclairage. Polémos concerne l’activité guerrière extérieure et Stasis, le cache-misère de la discorde, de l’émeute interne à la Cité, de l’instabilité du monde réel face à l’idéal rêvé. Les deux acceptions, dès l’origine occidentale, sont liées nécessairement à la politique. La Stasis prend un caractère encore plus scandaleux, car monstruosité du vivre-ensemble . Rien d’étonnant que la guerre occupasse une place fondamentale dans l’histoire et dans la pensée philosophique, d’ailleurs, souvent d’une manière honteuse ou apologétique.
Les considérations suivantes ne constituent pas un traité de la guerre à l’usage des jeunes et moins jeunes libertaires, mais un introduction et aussi une invitation à partager une recherche délicate. L’auteur avoue ses faiblesses historiques et dans le domaine de la psychologie profonde du fait-guerre. D’ailleurs, la guerre " réquisitionne ", par son universalité, toutes les palettes des connaissances.
Polémos.
Premiers écueils. L’étude de la guerre ne se confond pas avec la doctrine et l’art opératif réservés aux képis passés par les Écoles de guerre. Ne jamais oublier que les penseurs et les stratèges appartiennent à leur temps. La contextualisation reste indispensable. Toute guerre est historique et géographique.
Penser la guerre suppose une réflexion au long-cours afin de tenter de mettre en évidence des invariants. La guerre n’est pas un concept, mais une action déterminée dans le temps et dans l’espace.
Définitions.
Notre démarche s’appuie sur un impératif : éviter le piège sémantique réducteur. La multiplication des angles d’ " attaque " s’impose :
D’abord, ne pas commettre l’erreur courante de réduire la guerre à une violence ordinaire. Ne pas oublier que la comparaison avec une lutte corps à corps de type duelliste esquive la vraie nature de polémos. Car la guerre est une relation d’État à État, les particuliers (lire troupiers) ne sont ennemis que contraints (Rousseau). C’est un conflit entre ensembles constitués régis par des lois et des valeurs. De façon directe ou indirecte, la guerre engage le corps social. Elle a un prix et une économie particulière.
La guerre engage le corps social. Avant la conscription [2]. la guerre avait déjà un prix et même une économie. L’équipement, la logistique et le sang étaient déjà au rendez-vous. Colbert réforma en profondeur les " Eaux et Forêts " (octobre 1661) afin de disposer de bois de charpente marine pour la génération suivante. Sus à l’Anglais impérialiste ! C’est donc
" Un acte de violence destiné à contraindre l’ennemi à exécuter notre volonté " (Clausewitz)
Lutte externe universelle de type darwinien, elle pratique donc une sélection. Le vainqueur prétend dicter sa souveraineté ou tirer un profit quelconque de sa victoire. Mais, elle peut être aussi un jeu " À qui perd gagne ! "
Gaston Bouthoul, le fondateur de la polémologie, insiste sur la nécessité d’éviter les amalgames. L’histoire des guerres n’est pas celle de la guerre. Chaque conflit armé possède sa rationalité, ses règles et une logique propre. De l’escarmouche (incident de frontière par ex.) à l’extermination pure et simple, elle est une ascension progressive ou foudroyante aux extrêmes. Faire la guerre pour la guerre serait une absurdité. La fin détermine toujours les moyens et la cessation des combats.
" Le belligérant doit tirer ses troupes de ses citoyens " (Machiavel)
Le recours aux mercenaires montrent la faible de l’État ou sa duperie. L’auteur du " Prince " place, comme Clausewitz, la guerre dans la continuation de la politique. Mais le militaire prussien connut les guerres napoléoniennes et sut élargir ses réflexions. Les Alliances entre pays prirent à cette époque une importance jamais connue. L’Europe s’embrassa, la noblesse d’épée lutta contre les gueux guillotineurs de leur monarque.
Formes et structures de la guerre.
Le discours sur la guerre théorique ne reflète jamais la guerre réelle. Avec cette maxime, Clausewitz bouscule la tradition militaire, comme Tocqueville le fit dans son domaine. Il sort la théorie de la guerre de sa gangue de " Grandeur et de Gloire " monopole de la noblesse dont le prince ou parfois le souverain était investi de facto du commandement suprême. Les théories issues des Anciens n’ayant pas résisté à l’innovation du caporal Bonaparte, Clausewitz passa sa vie à disséquer les stratégies des armées révolutionnaires. Au de-là, des analyses circonstanciées, il parvint à esquisser une théorie de la guerre qui reste d’actualité.
Le discours sur la guerre est le témoin privilégié de la représentation d’une époque. L’histoire des guerres peut se lire comme un roman de la guerre. L’histoire humaine est celles de ses guerres. L’interprétation des discours et des faits épurés des scories romanesques permet de restituer les enjeux idéologiques et de s’approcher du réel voilé par le temps. D’autant plus que
la guerre réelle in situ comporte toujours des phénomènes non-militaires.
La guerre peut être impériale, révolutionnaire, coloniale ou de libération, offensive, défensive, religieuse, économique…. Chaque type induit des méthodes et des modalités particulières traitement. Donc, une difficulté centrale de mobiliser les connaissances dispersées dans diverses spécialités.
Elle a pour dynamique l’échange matériel ou symbolique : territoires, accès à la mer, mines, hydraulique… La guerre civile locale ou généralisée occupe un champ d’étude spécifique. (Voir l’article Brouillard de la guerre III.)
Depuis longtemps la guerre est le mode de résolution de conflits entre États constitués (monarchie, empire, nation). Pas de guerre sans but. Même les pirates ou les Seigneurs de la guerre agissent en vue d’un bénéfice sonnant et trébuchant. Ce but peut se cacher derrière une ruse ou des manoeuvres opaques. Si bien que l’étude des guerres présente une grande difficulté si l’on veut échapper à la doxa historienne et idéologique. Ex. La guerres des paysans ou la guerre de Sécession.
Il n’y a pas de guerre sans organisation, sans structure et sans hiérarchie. Elle s’appuie sur un corps social spécialisé et une formation longue de plus en plus technique et spécialisé. D’ailleurs, les sociétés primitives sont d’abord du social, en cela elles diffèrent peu des sociétés contemporaines. Il faut mettre l’angélisme et le rousseauisme au rencard. L’être-pour-la guerre (Clastres) prédomine.
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Société <icone|nom=arrow-left|echelle=1><icone|nom=arrow-right|echelle=1> Guerre
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Sa lisibilité est délicate pour l’ethnologue qui arrive toujours toujours après " la bataille ", le drame de la prise de contact avec le prédateur universel occidental. Les anthropologues trimballent leur pathos, leur préjugés ; la rencontre avec le cannibalisme démontre parfaitement le propos. A regarder de prêt, le cannibalisme n’est ni une cause ni un but de la guerre. Il n’a pas de cause alimentaire, mais symbolique.
La guerre est toujours liée à des paramètres fondamentaux : la démographie, la géographie et l’armement lié à un mode de production technologique.
Guerre et paix. [3].
La guerre ne vise pas la paix définitive et universelle ce qui serait une hypocrisie absolue et s’appuierait sur une dictature éternelle. S’ouvre, ici, l’énorme question de la paix, du pacifisme, de la violence légitime, de la contre-violence et de la non-violence.
Comme la guerre, la paix est étroitement connectée au politique. A ma connaissance, la paix réelle n’a pas encore trouvé son Clausewitz. (Je ne fais pas l’impasse sur Kant). Le dualisme irénique Guerre/Paix ne permet pas de sortir du moralisme hypocrite ambiant. Toute paix est transition entre deux guerres : le temps de reconstituer des forces… ce qui prouve deux choses :
– 1) Soit que la paix est une guerre en sommeil.
– 2) Que la guerre mérite parfaitement le qualificatif d’universel premier.
L’irruption du droit, plus tard du droit international et du droit de la guerre n’a pas amélioré la situation, juste permis à des fonctionnaires, bardés de diplômes et de bonne-conscience, de vivre confortablement. Ils n’iront pas au front. Le modernisme et le progressisme n’apporteront pas de solution, si ce n’est que rendre les armes encore plus létales et la mobilisation économique et mondialisée. Depuis les deux guerres mondiales, nous assistons à une débauche de moyens dont le coût réel reste incalculable.
A paix, il faudrait préférer le terme de non-guerre. De plus, la non-guerre ne sera jamais la paix, il y aura toujours une connexion entre les deux termes du dualisme. La guerre et la paix sont des relations d’États, conséquence logique de la définition de la guerre. Fausse guerre et fausse paix, du genre " guerre froide ", diminuent peut-être le carnage, mais exacerbent la guerre idéologique et économique.
La paix comme " contre-guerre " : géniale idée de la dissuasion nucléaire " avec " Les parapluies de Cherbourg " comme métaphore filmique. La force réelle ou potentielle remplace la violence guerrière, mais ne supprime pas ses autres modes d’expression. Cette violence quasi invisible devient droit du plus fort, une sorte d’épée de Damoclès technologique ? La multiplication des signes de puissance par la prolifération de la " Bombe " calme, en apparence, les ardeurs belliqueuses. Depuis peu, avec les nouvelles formes de guerres, on perçoit l’amorce de changements stratégiques profonds. Nous devons garder un œil averti à la littérature stratégique et aux sites dédiés.
Le Pacifisme, forme politique mensongère utilisée pour cacher la misère et la lâcheté de la classe politique acculée dans ses retranchements, reprend du peps et les discours dits non-violents se lèchent les babines. Cela prouve qu’il se passe des événements dans les officines et que la propagande reprend son importance dans la nouvelle société de surveillance. L’absence de polémos et de stasis implique le despotisme ou la dictature, disions-nous plus haut : les preuves s’accumulent comme les nuages avant l’orage d’acier (relire Ernst Jünger et Céline) et de microprocesseurs.
Le pacifisme possède deux courants : l’un de tendance anarchiste qui replace la responsabilité de guerre sur les États. L’autre qui se rattache à la théorie de la guerre juste. Il faudra plonger sans peur dans ce débat.
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Guerre juste, le grand fantasme des mains pures : de Bodin au droit d’ingérence.
Guerre propre, les derniers conflits démontrent l’ineptie du concept.
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Terrible constat. La guerre de Sécession américaine officialise deux tendances lourdes de la modernité guerrière : la guerre civile intra-étatique et la population comme armes, boucliers, instrument de pression démographique et psychologique. Les dernières décisions de l’état du Texas avec l’appui d’une vingtaine d’autres états de l’Union fédérale prouvent l’actualité éternelle de nos propos.
Art militaire : Stratégie, fin et moyen.
Depuis ses lointaines origines la guerre requiert un minimum de pensée opératoire. La horde s’organise, une certaine forme de hiérarchie y fonctionne. (Cf les invasions mongoles) Avec les nouvelles techniques, l’archéologie retrouve des sites de bataille confirmant l’universalisme guerrier.
Stratégie = science de l’action ou praxéologie.
Elle est nécessairement pluridisciplinaire. L’art militaire repose sur une dialectique élémentaire de la fin et des moyens. La stratégie se veut une science, donc reposant sur un savoir et leur transmission.Elle ne s’occupe que des actions volontaires concertées et finalisées, destinées à obtenir un gain politique.
La tradition militaire définit la Tactique comme l’art de mener le combat, son efficacité repose sur la possibilité des officiers de terrain de prendre des initiatives. La trop forte autorité de l’État-major général (EMG) entraine souvent des dysfonctionnements. La tactique n’apparaît dans l’histoire militaire que tardivement. Vers le XVII ème siècle, la combinaison : cavalerie-infanterie-artillerie exige la coordination des trois éléments.
Plus l’armement se complexifie, plus le couple Stratégie/Tactique devient impératif. L’apparition d’une marine de guerre à vapeur et puissante liée à l’aviation apporte un niveau de technicité rendant le Commandement une science indispensable. L’art opératif combine les deux disciples dans l’organisation des guerres de mouvements. Etrange, l’URSS et l’Allemagne furent pionnières en la matière dès les années 30. Actuellement, les pros parlent d’opératique, tout un programme. Que nous béotiens restions curieux, le péril scientiste demeure.
Guerre et politique forment un couple indissociable que Clausewitz sut mettre en évidence. L’adage, " la guerre est le tribunal des princes " précède la célèbre formule de Clausewitz : " La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens ". Avec les guerres napoléoniennes et leurs méticuleuses analyses par Clausewitz, la connexion guerre / politique s’affirme définitivement. La puissance de la conscription démocratise la guerre. La classe guerrière perd progressivement de sa superbe et le corps d’officiers émerge de la troupe et se spécialise. Les grandes guerres et les massacre entre dans l’Histoire. Première étape décisive vers la généralisation de la guerre civile. L’enrôlement par le dragage des fonds d’estaminets cède le pas, la conscription signifie asservissement et contrôle social. " La classe d’âge " remplace la classe sociale.
L’extension du domaine de la lutte sert de matrice à l’économie, à la gestion politique et sociale. L’étude de la guerre s’impose à tous penseurs ou mouvements ayant la prétention d’obtenir une fin. West-Point et Polytechnique, l’académie militaire russe Frounzé symbolisent ce tournant. Les élites étatiques et industrielles sortiront de ces rangs réputés d’excellence et rarement philanthropiques. Le véritable Art de la Guerre avec la complexification des armes et la mobilisation de plus importante de troupes imposent à la fois la spécialisation et la formation d’un commandement unifié (E-M général). Le capitalisme moderne nait dans ce chaudron, les leçons d’ordonnancement militaire (Débarquement de Normandie, guerre dans le Pacifique, opération Barbarossa, bataille de Koursk…) accélère la transformation technique du capitalisme. La guerre mondiale implique le mondialisme économique et la formation quasi militaire des élites dirigeantes.