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La Mémoire et le Feu
Jorge Valadas
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Jorge Valadas, la Mémoire et le Feu, Portugal : l’envers du décor de l’Europland

L’Insomniaque, 2006, 288 p.

La Mémoire et le Feu dresse, en quelques rappels historiques et aperçus de la vie sociale, le bilan du nouveau Portugal - démocratique depuis 1974, « européen » depuis 1986. Jorge Valadas y évoque la désertification tant humaine (l’émigration, la précarisation) que naturelle (les incendies, la « sahélisation ») du pays. Ce bilan, nullement spécifique, ne fait qu’illustrer les ravages de la construction européenne dans les pays faibles de la périphérie. Par contraste, l’auteur nous parle aussi d’utopie et nous rappelle les moments de rupture où se sont affirmées les aspirations émancipatrices, libertaires - depuis les violentes révoltes du début du XXe siècle jusqu’aux « excès » de la révolution des Œillets.
Mémoire subversive des vaincus, ensevelie par la succession de la nuit totalitaire et de la paralysie démocratique, où l’on retrouve la composante universelle de l’histoire lusitanienne.

Jorge Valadas est l’autre nom de Charles Reeve, qui a fait paraître chez L’Insomniaque avec Hsi Hsuan-Wou : Bureaucratie, bagnes et business (1997). Il a également publié de nombreux ouvrages politiques et historiques sur le développement du capitalisme en Chine, entre autres Le tigre de papier (Ed Spartacus, 1972), visant à dénoncer l’imposture maoïste. Sur le Portugal, son pays d’origine, il a publié : Portugal, l’autre combat (Ed Spartacus, 1975), L’Expérience portugaise (Ed. Spartacus, 1976) et Les œillets sont coupés (Ed. Paris-Méditérranné, 1999). Il anime la revue Oiseau-tempête depuis sa création. (http://www.sjakoo.nl/books/10877.htm)

Les analyses de ce livre proposent un constat amer de la situation sociale au Portugal. Histoire d’un combat contre la mort - le feu - et contre l’oubli - la mémoire -, ce livre intelligent relance la volonté de ne jamais plier devant les terribles démentis que l’histoire inflige.
Ses commentaires témoignent des valeurs humaines en fuite, de l’exil et de l’effacement de l’histoire dans un Portugal arraisonné à l’Europe. Mais Jorge Valadas sait aussi donner, au milieu de toutes ses pages, un visage à ceux qui doutent d’avoir encore un futur dans notre monde crépusculaire.

Mélange d’inquiétudes et de douleurs, souvenirs irrévérencieux, sa certitude spontanée et naturelle recrée le désir d’une communauté possible par-delà le temps, grâce au rappel du pouvoir de la mémoire.

Son bilan évoque en creux un progrès dominé par l’économie et l’aliénation, les passions et les rébellions qui ont ébranlé les lois et les conventions morales au nom de la vie dans l’histoire du Portugal. Dans ces pages palpitent de liberté et de lucidité, de la possibilité d’un devenir et du refus d’admettre le nivellement uniforme qui avance. La lutte contre la mort et l’oubli s’efforce de maintenir tête haute la vérité toujours scandaleuse, jusque dans ses excès, de l’utopie jamais abattue, révolutionnaire, d’une communauté libre.

Le Portugal actuel, happé, phagocyté par la mondialisation n’est ni anonyme ni obscur. Son histoire est riche de luttes et de courage, de combats et d’un savoir historique qui, avec de tels livres, ne seront pas écrasés par le mécanisme et la pression d’une modernité aliénante.

Le naufrage n’est pas total, la vie rôde toujours, intense et mystérieuse, prête à renaître, à se défendre, à combattre. Ce livre en est l’éloquent témoignage.

Pour ceux qui ont connu et aimé le Portugal de la révolution des Œillets de 1974-1975, le constat de ce livre fait peur. Le pays a terriblement évolué depuis cette date, notamment avec les bouleversements du paysage urbain et rural dus aux Jeux olympiques de Lisbonne de 2004 et à l’entrée dans l’Union européenne. Ces deux événements ont signifié la libéralisation à marches forcées de l’économie, le développement d’un taux de chômage alarmant, une très grande misère sociale pour le plus grand nombre.
Les clivages se sont dangereusement accentués ; les enfants de réfugiés des anciennes colonies (Angola, Mozambique, Cap-vert, Timor) sont ordinairement ostracisés, ce qui est nouveau au Portugal ; le racisme et l’exclusion progressent comme partout en Europe.

Mais sans doute que, dans ce pays, les faits sont plus criants compte tenu de sa taille et de son rôle de réservoir de main-d’œuvre qu’il a depuis longtemps (entre 1958 et 1974, un million de portugais se sont installés en France, cette émigration a généré son lot d’exploitations cyniques, de discriminations et de brutalités)

Un journaliste portugais écrivait, il y a peu, qu’il n’y a plus de raison d’avoir deux pays, que l’Espagne et le Portugal, tout en s’ignorant, partagent les mêmes valeurs contemporaines, ce qui suffirait à en faire un pays unique malgré l’histoire et la mémoire. Doutons que ce journaliste ait tout à fait raison, mais son affirmation est révélatrice du morcellement et du désarroi du pays profond, de la perte de sa culture, de l’éparpillement en kitch de son décor comme sur la côte de l’Algarve, de l’asservissement économique puis de sa mémoire carbonisée par le feu qui désertifie le pays.

Si l’identité portugaise semble en mauvaise posture, elle le doit peut-être plus aux telenovelas brésiliennes qu’à la proximité de la Castille.

L’émancipation dans le présent est précisément ce qui est en jeu dans le cours actuel du temps, et les révolutionnaires ont intérêt à ne pas oublier que face à eux, parmi les armes de l’hégémonie culturelle, figure l’instrumentalisation de la mémoire sociale à des fins d’intégration ou d’oubli. L’oubli des luttes et le nivellement de l’histoire correspondent à la rationalité de la domination même. Ils sont un des caractères coercitifs de la société aliénée.

Apprendre à transformer l’expérience du temps qu’on nous inculque est au cœur de chaque lutte pour plus de liberté, et ce livre fait précisément face à la menace de l’oubli. Là est son impact immédiat et tangible. Plus qu’un livre, c’est une brique solide de mémoire dans le présent, un ensemble de liens efficaces qui rappelle des pans à peine connus ou en voie de disparition de la culture et de l’histoire portugaise.

Il pose la question du comment transmettre au milieu d’une crise de la transmission, du comment rattacher le présent à son avenir alors que l’avenir est ici considérablement obscurci.

L’imaginaire que dénonce ce livre, un imaginaire assujetti au discours dominant prête à l’histoire actuelle la domination harmonieuse du spectacle et de la marchandise, la fin des luttes sociales, l’épanouissement de tous grâce à un discours universaliste de soumission et de résignation. Un tel livre constitue un obstacle majeur aux formulations totalisantes de l’idéologie rationnelle contemporaine : la fin des grands récits, des grandes mutations sociales, telle que nous est idéologiquement présentée la nécessaire immersion positive dans le système dominant, occupent l’espace et le temps à la façon d’une crise : comme pensée de la fin, d’un temps déstructuré, d’une certaine atemporalité, d’un temps maîtrisé, de la ruine des utopies.

C’est un imaginaire des limites, un imaginaire qu’aurait aimé Alvaro Cunhal (1913-2005), le secrétaire général du PCP (Parti communiste portugais, un vrai parti authentiquement stalinien), un imaginaire fermé, auto reproductible, concentrique, raisonnable, et le contraire de la vie.

Mais cette pensée idéologique, on le voit en Irak, en Afghanistan, dans les soubresauts africains, en Amérique latine et en Argentine, en France avec les CPE et les révoltes des banlieues, devient parfois sa propre victime.

Cet imaginaire fermé au monde, imaginaire de l’échec et de la résignation, a aussi à affronter fortement sa condamnation sous les coups d’une profonde violence justifiée, comme en 2005 en France.

En quelque sorte l’histoire continue. Et l’utopie n’est pas morte. Évocation de la nécessité de la mémoire, du travail historique de la mémoire et des liens qu’elle entretient avec les valeurs de la résistance et les dimensions de l’autonomie créative dans les luttes sociales du présent constituent les rappels pénétrants des analyses de la Mémoire et le Feu. Les directions de pensées déterminées par ce livre prennent valeurs de signes impératifs et de vecteurs stratégiques pour qui ne s’accommode pas de ce monde.

L’attention seule au présent devient aveuglement si elle n’est pas couplée avec la mémoire.

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