Rites, Cultes, Liturgies.

Évidemment, le monothéisme n’a pas inventé les rites religieux. Les rites donnent à croire, valident des us sans les démontrer. Toutefois, le religieux ne peut se passer des rites, collectifs ou individuels. Créations culturelles, parfois très élaborées et subtiles, ils servent à coordonner les actes, les paroles et les représentations des groupes concernés, de plus, ils jouent un rôle primordial dans la transmission générationnelle. A la fois lien social et historique, les comprendre demande autre chose que la description ou la classification folklorisante, il faut tenter de remonter à leur origine. L’étude des « rites de passages » montre aussi leur importance dans la constitution de la personnalité. Selon certains anthropologues (Lévi-Strauss…), ils expriment une forme de détresse devant le changement, la vie, la mort, les saisons, le statut, le mariage… Enfin, ils forment systèmes d’où leur fonction déterminante dans la symbolisation religieuse et organisationnelle de la vie quotidienne. La violence de certains rites contraste avec les formes rituelles de civilité et de politesse extrêmement rigoureux. Dans ce cas, ils servent de conjuration de la violence, bref, ils laissent les armes au vestiaire. Ils délimitent un espace d’a-violence par leur formalisme exigent. L’ « étiquette » de l’Ancien Régime n’est pas un hasard comme le bushido ou la cérémonie du thé et bien d’autres pratiques.

Dans le monothéisme, le culte possède à la fois un aspect sacrificiel et une pratique communautaire introvertie et moralisante héritées des prophètes. Le Temple est le lieu privilégié de la cérémonie. Le christianisme élargit le sens du culte et le détourne. Le Christ devient le pivot du culte, véritable « service de Dieu » animé par l’Esprit de Jésus. Le Baptême ouvre les festivités. Les Pères s’empresseront de purger le culte chrétien des cultes romains et païens. Finis les sacrifices, les idoles, les grigris, les veaux d’or, les offrandes, place à la liturgie. Augustin et Thomas fixent le « canon » et sa signification. En fait, les cultes deviennent sacrements et la liturgie fait son apparition. La Réforme secoue le cocotier ecclésiastique et favorise la pratique intérieure : moins de folklore, de génuflexions, de fumigations et de mise en scène, retour à la Cène version épurée.

La liturgie [1] apparaît plus adéquate pour désigner les pratiques cultuelles. Elle réintroduit la dimension « mystagogique de l’action célébrante ». Bien que profane d’origine, elle signifie dès le début du christianisme : célébration du culte religieux. D’emblée, elle suppose que le contact avec le sacré soir réglé et limité à un certain nombre d’élus. Qui dit mystère dit initiation, héritage bien digéré de la gnose. Bien évidemment chaque religion prétend à un monopole de gestion du sacré : question de validité du médiateur et de respect de procédures réservées. La liturgie renvoie par conséquence aux sacrements, actes indissociables du christianisme. Elle est le lieu privilégié de la théologie pratique, elle résume ce que l’on doit croire, elle est donc une répétition rythmée dans l’espace, celui de la messe ou office et des « heures » qui cadencent la journée du bon paroissien, et dans le temps, l’année liturgique, condensé des fondamentaux du christianisme. N’oublions pas que la liturgie possède une vertu doctrinale par son « unification » et son universalisme officielle. Les jésuites d’Amérique Latine et de Chine firent les frais de leurs tentatives vernaculaires [2]. Modifier la liturgie, c’est remettre en cause le dogme officiel. Le rôle de la langue liturgique (hors d’accès du bon peuple) a partie liée avec le pouvoir. La Réforme en est une illustration parfaite, par ailleurs, Vatican II provoqua un quasi schisme. Chaque empire religieux ou politique recours à une « novlangue » (latin, grec, slavon, arabe coranique, sanskrit, mandarin, russe…). Nous verrons plus tard l’énorme travail de transformation, de recyclage (sécularisation) dont la liturgie sera l’objet.