Prendre les p’tits et grands Pères au sérieux

Ce rapide survol des premiers Pères de l’Église, avant la conversion de l’empereur Constantin, aura, j’espère, permis aux lecteurs curieux de comprendre l’importance du travail théologique déployé pendant trois siècles malgré les persécutions, les tortures et le martyre. Plusieurs thèmes fondamentaux émergent des débats, des excommunications (parfois schisme avec ou sans antipape) et des polémiques ; ils fixent les fondamentaux du Christianisme, forgent les outils intellectuels nécessaires à sa prolifération métastasique et ils préparent le grand rendez-vous avec l’histoire du monde pour certains la catastrophe depuis le big-bang et l’apparition du prédateur supérieur : l’hominidé et sa descendance sapientielle.

La coupure épistémologique de Marcion va bien au-delà du simple règlement de compte et d’une divergence fondamentale. D’abord, son rejet viscéral du judaïsme et le refus de reconnaître une filiation directe dépassent le simple débat théologique. Comment ne pas y voir une forme de haine / honte de soi justifiant cette négation. Si l’argument psychologique ne suffit pas à comprendre le mécanisme en jeu, il apporte un éclairage intéressant : derrière chaque position théologique tranchée, il y a aussi des enjeux de pouvoir, de personnes, de complexion psychologique, une question de tempérament et de tournure d’esprit. D’autre part, la position de Marcion jette les bases d’une utopie négationniste caractéristique des mouvements fondamentalistes de tous bords. Dans cette perspective, la coupure est nécessaire, car elle permet de radicaliser les différences, d’affirmer par le rejet une position « pure » de tout compromis. La négation vaut affirmation de soi. L’opposition à l’ortho-doxie prépare une « révolution », un changement radical de paradigme. L’extension des arguments, ci-dessus avancés, aux utopies athées n’est pas une médisance, mais la reconnaissance d’une « filiation » directe et d’un invariant entre toutes les formes d’utopies. On reste dans la grande tradition monothéiste version chrétienne et dans l’évidence d’un lien généalogique entre toutes les utopies. On assiste à une dé-sécularisation dans le cas des formes non religieuses, les idéologies sans Dieu réinvestissent le substrat religieux avec sa phraséologie caractéristique : pure, martyre, élitisme contre avilissement des masses. Sans oublier que les groupes concernés refusent toute médiation et prône une praxis décomplexée revendiquant les transgressions les plus radicales : attentats, assassinats ciblés, violence libératrice, martyre. La Bande à Baader et les produits dérivés nous le rappellent.

La réaction de la doxa reprend aussi les mêmes tics idéologiques et verbaux : folie, hérésie, exclusion, torture, bûcher. Nous sommes bien en face d’une symétrie, violence / contre-violence, d’une diabolisation réciproque…

L’ecclésiologie préoccupe les premiers Pères conscients que l’expansion du christianisme impose une organisation à la fois matérielle et spirituelle. La domination de Rome offre un modèle probant. Cette réflexion consacrée à elle-même devient un chapitre de la théologie. Si le christianisme promeut un individualisme de la Foi et du Salut, il n’est vivable qu’organisé, pensé et conceptualisé ; en tant que groupe, l’église n’était qu’une secte universalisante. L’ecclésiologie est une concrétisation et une actualisation du message biblique dans la vie quotidienne. Elle est conçue comme une réflexion sur le rôle et le statut de l’Église directement en lien avec l’organisation terrestre du Salut. Ecclésiologie, eschatologie et sotériologie forme un tout. Augustin parlera de l’Église visible et de l’Église invisible. La nécessité ecclésiologique implique une codification, un vocabulaire, une organisation structurelle, une hiérarchie donc un droit.

Le droit, pivot central du dispositif en cours de maturation, d’autant que les Pères romains et africains ont une éducation à la rhétorique et à la jurisprudence romaines. Tertullien en est le meilleur exemple. Le christianisme naît sous les auspices romains. Dans un premier temps, les chrétiens doivent plaider contre les accusations dont ils sont l’objet, donc connaître et utiliser le droit romain pour argumenter leur innocence. Le christianisme prend son essor dans un environnement intellectuel hellénisé et politique romanisé. Deux influences majeures qui rentrent éventuellement en conflit avec la pensée judéo-chrétienne.

Athènes. Platon intronise dans la République et dans les Lois une conception du droit et de la justice comme une vertu cardinale. C’est la qualité de l’âme qui permet de soumettre les passions à la raison (Rép. 4, 434 d – 445 c). Le respect des autres vertus induit la justice. Aristote concentre son attention sur l’individu, car les vertus ont une influence sur autrui. Tout acte nuisible à l’autre est donc une injustice, une violation du droit. Chez Aristote la justice / droit implique la notion d’égalité, toutefois, en respectant la hiérarchie sociale, car les hommes sont naturellement inégaux. Par ailleurs, le stoïcisme apporte la notion fondamentale de la loi naturelle comme idée d’un ordre moral fixé par la nature et discerné par la raison : référence absolue pendant des siècles. Bien qu’assez floue, cette conception véhicule l’idée d’égalité des hommes en tant qu’agents moraux et par conséquents celle du caractère conventionnel et non naturel des institutions sociales (Dict. critique de théologie p.742). Cette loi naturelle est toujours supérieure aux institutions et, si nécessaire, sert à les critiquer.

Rome. « Très tôt à Rome, le droit proprement dit (jus)s’est distingué des règles dictées par les dieux. Par conséquent, le droit est d’essence laïque. Comme les cultes concernent moins les citoyens pris individuellement que la collectivité civique tout entière, ils ont un aspect politique très marqué : à Rome un culte d’État fut organisé, d’abord sous l’autorité du roi, puis sous celle du grand pontife.(Les prêtres, organisés en collèges, étaient des notables, par ailleurs membre du Sénat ou Magistrats) [1]. Cicéron résume parfaitement la situation : « Nos aïeux n’ont jamais été plus sages…que lorsqu’il ont décidé de confier aux mêmes personnes le soin de la religion et le gouvernement de la République ». L’État reconnaissait les cultes officiels et les prêtres géraient les biens des temples et étaient assujetti à un droit spécifique. En dehors de la question de la préséance et de hiérarchie avec le Dieu unique du monothéisme, le christianisme avait trouvé son moule. Le célèbre « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » marque bien qu’il y a deux ordres distincts. Le Christ sépare le spirituel du temporel (Dieu et César), impliquant ainsi que sa doctrine ne peut être une théocratie ni une hiérocratie : le gouvernement d’une structure religieuse qui se présente comme sacrée et qui parle au nom de la divinité. Et pourtant, l’histoire nous a bien démontré que la contradiction n’a pas de limite et que les croyances n’engagent que ceux qui y croient. La tentation théocratique existait dans le judaïsme (on veut un Roi, comme les autres !!!), pas la pratique hiérocratique.

Le passage du droit sacré au droit civil dans le monde romain permet l’émergence de l’individu, de la personne comme entité juridique. Dans le christianisme le salut est individuel. Les deux larrons ne pouvaient que s’entendre par-delà les nuances et les divergences. De plus, le Christ rejette l’ancienne Loi et l’abolit (répudiation des femmes, loi du talion…). Il centre son enseignement sur la pensée, la foi au dépend de la praxis, l’ortho-doxie contre l’ortho-praxie. L’amour du prochain (individu, l’autre en tant que personne) devient le message christique par excellence. Plus de réflexe de vengeance primitif, donc le pardon comme substitut à l’instinct. Le christianisme affirme l’égalité ontologique de tous les hommes (sexes, métèques…) ; tous sont fils du Créateur et il promet le salut à tous. Les différences et les inégalités entre les sujets n’ont aucun d’importance aux yeux du Créateur. Paul portera haut et fort ce message (Gal, 3, 27-28). Le christianisme franchit un pas décisif vers l’universalisme [2] généralisé. D’autre part, le christianisme ne rejette pas le pouvoir (état) séculier (Rendre à César). Idée banale en Orient, Paul [3], encore lui, affirme que l’autorité politique est voulue par Dieu. Pierre invite à prier pour l’Empereur.
Les persécutions n’y firent rien, si ce n’est que renforcer la nouvelle religion. Et Zorro arriva ! (Constantin et de Théodose I.)

Remarques impertinentes.
¬– La (ré)-partition entre Dieu et César offre un premier exemple d’hypocrisie et de double langage. Ménager la chèvre et le chou relève de l’imposture logique. Si le chou n’est pas mangé, il pourrit et la chèvre dépérit. Leur opposition est un non-sens. L’antinomie est basée sur une figure de style à vocation dramaturgique. Elle sert à réduire une problématique (réductionnisme manipulatoire) à deux éléments artificiellement mis en avant, donc à cacher la véritable problématique. (Cf. l’article sur l’antinomie violence / non-violence).

– L’hiérocratie est le vrai visage de l’Église. Il n’y a pas de pouvoir, d’autorité sans territoire d’exploitation (état, nation, royaume…), sans élite, la Domination est toujours incarnée et médiation intrinsèque à l’exercice de la souveraineté.
– L’indifférenciation des hommes devant Dieu a pour corolaire la reconnaissance des différences et même une certaine sacralisation à l’origine de la célèbre doctrine « égaux, mais séparés » des gentils exploiteurs de la main-d’œuvre importée dans les champs de coton et les champs de bataille (conscription, enrôlement de force…).
– Au-delà des implications théologiques, le monothéisme vs christianisme met en place des dispositifs religieux, politiques, sociologiques et psychologiques qui façonnent notre mode de pensée, notre psychologie profonde et notre vision du monde. Les strates de sécularisation opacifieront la lecture et la compréhension de notre héritage.