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Amos Gitai : interview (3)
Rétrospective au Festival du cinéma méditerranéen (2006)
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Christophe Gayraud : Pourquoi avez-vous réservé cette avant-première à Montpellier ?

Amos Gitaï : J’ai gardé un très bon souvenir de Montpellier, lors de ma première visite, il y a vingt ans. Il était juste qu’un film qui, par la nature des lumières, des pierres, qui touche la Méditerranée, soit présenté en avant-première à Montpellier, au festival du film méditerranéen [1].

Christiane Passevant : Vous avez dit dans un entretien [2] que le film documentaire montrait l’engagement du réalisateur plus que les films de fiction.

Amos Gitaï : Les films de fiction sont importants, mais malheureusement les documentaires ont souvent un sens d’infériorité vis-à-vis de la fiction. Et ce n’est pas juste. Ce sont des médiums, des moyens d’expression complètement autonomes. Le documentaire a une très grande histoire. En France, Le Sang des Bêtes de Franju (1949) [3], tourné après la Seconde Guerre mondiale dans une boucherie, décrit la vache qui entre et sort en saucisson. C’est à la fois un film documentaire concret et une métaphore de la guerre. Le cinéma documentaire a les moyens de donner ce type de métaphores. Mais parfois, il est trop orienté vers le reportage, style journal télévisé de 20 heures. Ce n’est pas la même chose, il perd alors de sa puissance. Certains films de fiction sont très forts, disent des choses qui dérangent. Cette possibilité existe, à mes yeux, dans les deux expressions. D’ailleurs, la fiction rejoint le documentaire dans le plan de fin de News From Home, News From House où l’on voit Nathalie Portman dans un extrait de Free Zone.

Christiane Passevant : Haïfa vous fascine car vous trouvez la ville non domestiquée, à l’inverse des autres villes. Haïfa a-t-elle été importante dans votre travail ?

Amos Gitaï : Par certains côtés, Haïfa est très construite, un peu comme Montpellier au Corum, et par d’autres côtés, elle n’est pas encore transformée en bijou touristique. Ce qui est remarquable à Haïfa, c’est que la ville a réussi à préserver un tissu de coexistence entre Juifs et Arabes depuis l’époque du mandat britannique. À cette époque, la ville était gérée par trois maires, anglais, arabe et juif. Les décisions étaient prises de manière consensuelle. Il reste peut-être encore quelque chose de cette coexistence entre des personnes d’origine différente. Souvent les rapports entre Juifs et Arabes, Palestiniens et Israéliens, sont conflictuels, mais à Haïfa, il existe d’autres formes de relations. L’expérience passe par le quotidien. Nous n’avons pas besoin de conférence de paix pour rencontrer des Palestiniens ou des Arabes, cela se passe au quotidien, dans les bureaux, les hôpitaux, les usines, et dans une coexistence pacifique.

Le quotidien est l’exemple le plus fort pour la paix parce que c’est une expérience partagée. Cela va au-delà des déclarations. Le Moyen-Orient est toujours sur un niveau déclaratif avec des points d’exclamation et trop souvent géré par le politiquement correct, par l’affichage. Ce n’est pas cela qui produira le changement. Il faut chercher un lien, un point de rencontre à travers des expériences communes de la vie, pour gommer la haine et la méfiance. Haïfa est dans cette option.

Larry Portis : Il est difficile de contrecarrer le carcan institutionnel pour encourager d’autres rapports. Il y a quelques années, on parlait souvent en Israël de société post-sioniste [4]. En parle-t-on aujourd’hui ?

Amos Gitaï : Le débat est compliqué. Le problème vient en partie des porteurs de ce débat - comme Azmi Bishara [5] - qui deviennent nationalistes. Comme il ne s’agit que de mots lancés, ils perdent de leur signification. Je suis contre les étiquettes trop fortes car les mots perdent de leur sens et l’on finit par dire n’importe quoi.

De toute façon, le projet du mouvement sioniste, la création de l’État d’Israël, est en quelque sorte achevé. Il existe. Ensuite, quelles que soient les opinions, on peut créer un espace pour une autre forme de relation. Mais c’est tellement compliqué et contradictoire. Au Moyen-Orient, les coalitions changent sans cesse. Qui parle et avec qui ? Un exemple : les accords d’Oslo. La BBC a dernièrement diffusé un reportage très intéressant (pour une fois), avec cette façon anglaise, très sèche. À l’époque des accords, avait lieu au Liban une opération militaire israélienne très féroce. Au même moment, les représentants de la Palestine et d’Israël se rencontraient à Oslo pour trouver un accord israélo-palestinien. C’est une illustration de l’hypocrisie, d’un côté le bain de sang et, de l’autre, des négociations dans un bel hôtel.
Il faut toujours se méfier du double et du triple langage. Le rapport de force est utilisé comme moyen de négociation, de même que les fausses déclarations. Tout existe, c’est un souk complet. Le seul signe qui, peut-être, montre une ouverture, c’est que les questions concernant les territoires occupés, les réfugié-e-s, Jérusalem, parties à l’origine du « if » (si) en sont à présent au « how much » (combien). Dans le destin torturé du Moyen-Orient, c’est une petite avancée. Les négociations utilisent des instruments différents, certains brutaux - les ripostes -, d’autres plus diplomatiques, directs et indirects.

Le Moyen-Orient est à un stade de l’émergence de nations. L’Europe - donneuse de leçons à la planète - a vécu des guerres pendant des centaines d’années avec des millions de morts, des massacres pour établir des frontières, que l’Alsace soit du côté français et le Tyrol du côté italien. Cela a été un processus long et brutal. Je crois que nous, Juifs, Arabes, Palestiniens, Israéliens, ensemble, sommes finalement modérés vis-à-vis du modèle européen. Et j’espère que nous le resterons sans basculer dans la sauvagerie. Le Moyen-Orient dessine ses frontières depuis moins d’un siècle. Les Accords franco-britanniques Sykes-Picot datent des années 1920 [6] et l’État d’Israël de 1948. L’identité palestinienne, le désir de « nation », sont récents. Toute cette force est légitime, mais ils n’ont pas encore trouvé de configuration territoriale, identitaire, ni l’organisation régionale. Les Européens doivent cesser de regarder les Israéliens et les Palestiniens comme des extra-terrestres. Nous sommes dans une phase non synchronisée. Les Israéliens, les Palestiniens, Les Syriens, les Jordaniens, Les Kurdes définissent les formes de leur identité, leur rapport au territoire. Il faut souhaiter que cela soit le plus rapide possible. Pourquoi, en effet, tuer des individus et gaspiller les ressources ? Mais c’est cela le phénomène.

Larry Portis : Dans le second volet de House, on peut se demander si les rencontres avec les Étatsuniens sont fortuites (la femme avant le bain rituel, l’homme devant la maison). On dit souvent que la clé du problème dépend des Etats-Unis ?

Amos Gitaï : Je ne le pense pas et c’est trop facile. Nous sommes responsables, Israéliens, Palestiniens et monde arabe, de notre destin. Si nous voulons la paix, nous l’aurons même si la première puissance mondiale fait obstacle. Il y a certes des intérêts variés, mais il ne faut pas évacuer notre haute responsabilité.

Ceux qui, ici en France, collaboraient avec les nazis sous l’Occupation sont responsables, ce n’est pas uniquement la faute des nazis. Ceux qui veulent continuer la guerre sont responsables, ceux qui achètent des armes au lieu de la nourriture sont responsables. Il ne faut pas déléguer les responsabilités, c’est trop facile. Il est vrai que les grandes puissances manipulent la région, mais il faut assumer nos responsabilités.

Christiane Passevant : Dans vos derniers films de fiction, le rôle des femmes semble de plus en plus important. On a l’impression qu’elles sont les seules à avoir des repères. Les hommes, en revanche, semblent perdus.

Amos Gitaï : Le conflit est géré par le masculin. Les généraux, les chefs de gangs, tous sont des hommes. Et je me suis alors posé la question : si on passe le pouvoir aux femmes, ce serait peut-être positif ? Je ne pense pourtant pas qu’il y ait quelque chose de mieux dans les composantes basiques chez les hommes ou chez les femmes. Mais puisque dans ma société, au Moyen-Orient, les femmes n’ont pas suffisamment de droits et de place, j’ai envie de poser la question.

Christiane Passevant : Ce n’est pas seulement le cas dans la société israélienne ?

Amos Gitaï : C’est le cas dans toutes les sociétés, mais les sociétés en conflit accordent beaucoup d’importance aux chefs militaires, et les systèmes sont gérés par les hommes. Mais cette année, au festival, des films israéliens montrent des femmes militaires alors j’ai peut-être tort.

Christiane Passevant : Deux films parlent en effet du système militaire, de la militarisation en Israël et sont réalisés par des femmes : Un long métrage en compétition, Close to Home/Une jeunesse comme aucune autre, de Dalia Hager et Vidi Bilu et un court métrage de Talya Lavie, La relève [7].

Larry Portis : Dans une société militarisée, la dominance est masculine.

Amos Gitaï : C’est vrai, J’ai parlé avec des Palestiniennes qui étaient dans l’Intifada. Et elles m’ont dit : « Pendant la première Intifada, la société nous a accordé de la valeur, maintenant l’Intifada finie, il faut rentrer à la maison, faire la cuisine et des bébés.  »

Fabrice Barbarit : Qu’est-ce qui est le plus important pour vous : le travail d’archéologue ou celui d’architecte  [8]

Amos Gitaï : J’ai employé là une métaphore. L’archéologue expose, veut exhumer et dépoussiérer quelque chose de caché. C’est un travail délicat parce que, au bulldozer, on détruit les structures précédentes. Il faut procéder avec délicatesse. Si j’étais allé chez l’ouvrier palestinien ou chez le propriétaire israélien en fonçant, je n’aurai absolument rien obtenu, sinon une opinion prédéterminée, sans plus. Il faut de la sensibilité et être ouvert.
Dans la fiction, on construit un film depuis une idée, il est donc possible d’être plus direct. La réalisation de documentaires et de fictions nécessite deux attitudes différentes. Ces métaphores de l’archéologue et de l’architecte sont complémentaires, mais la méthodologie est différente.

Laissez-moi vous raconter une anecdote sur le rôle du cinéma. L’été dernier, l’institut du cinéma norvégien m’a invité pour parler de leur cinéma. Je ne connaissais pas ce cinéma, mais devant leur insistance, j’ai visionné de nombreux films. À Oslo, lors de la conférence de presse, un journaliste m’a demandé mon avis sur les films norvégiens. J’étais embarrassé. Je ne voulais pas, en tant qu’invité, être trop critique. Alors j’ai répondu que dans un pays aussi magnifique que la Norvège - c’est un des plus beaux pays que j’ai visité -, est-il besoin de cinéma ou même d’art ? En ouvrant la fenêtre, la vue est si belle, alors que peut-on faire de mieux ?

Si l’art a une fonction de guérison dans les sociétés, il n’y a rien à guérir en Norvège. Le journaliste m’a dit que j’étais gentil et qu’il était plus sévère.

Notes :

[1Durant le festival, une installation sur plusieurs moniteurs a présenté la trilogie de la « maison » au Centre chorégraphique de Montpellier. Cette manifestation montrant des scènes différentes, décalées dans le temps et l’espace donnait l’impression d’évoluer dans des histoires de vie et dans une réalité subjective. Dans une introduction à l’installation, Amos Gitaï a expliqué : « Un des points importants dans cette installation repose sur le montage : comment, en se promenant dans ces fragments de temps, on peut avoir différentes options de montage, associer les fragments et les images de façon variée. »

[2« Le documentaire, davantage encore que la fiction, pose la question de l’engagement politique. Par nature, la fiction permet d’articuler différemment la question de l’artifice et de l’imaginaire, qui ne sont pas directement connectés avec la réalité. » Exils et territoires. Le cinéma d’Amos Gitaï, Serge Toubiana, Arte éditions/Cahiers du cinéma, Paris, 2003, p 49.

[3Le Sang des Bêtes est le premier film documentaire de Georges Franju. Il a été tourné aux abattoirs installés alors près du canal de l’Ourcq, porte de la Villette.

[4Les « nouveaux historiens » ont remis en question les mythes fondateurs de l’État d’Israël et de « nouveaux sociologues » post-sionistes ont développé une approche théorique différente, notamment en soulignant la dimension colonialiste du sionisme.

[5Azmi Bishara est député à la Knesset depuis 1996. Il est le leader du parti Balad (Assemblée nationale démocratique), l’une des trois principales forces politiques des Palestinien-ne-s d’Israël. Un documentaire de 52 mn, Citizen Bishara, a été réalisé par Simone Bitton (2001, Cinété/Arna Productions).

[6L’accord secret Sikes-Picot date de 1916. Il a mis en place le partage de la région : le mandat britannique sur la Palestine et la Transjordanie et le mandat français sur le Liban et la Syrie en 1920.

[7Sur Close to Home/Une jeunesse comme aucune autre de Dalia Hager et Vidi Bilu, lire l’article et l’interview des réalisatrices dans Divergences, n° 5, janvier 2007 , et dans les revues étatsunienne en ligne, Counterpunch, « Women in the Israeli Army, 24-25 novembre 2007, et italienne, Come Don Chisciotte, « Le Donne Soldate Israeliane », 30 novembre 2006.

[8Amos Gitaï revient souvent à cette métaphore pour analyser ses films et sa démarche de réalisateur de fiction et de documentaire.




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