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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Gilet jaune, le retour de la dignité ?
Philippe Breton

JPEGUn changement majeur vient de s’opérer souterrainement en France. Par la grâce d’un gilet fluorescent, toute une France se rend visible, sort, au moins pour un temps, de la sécession, retrouve une parole propre, une identité collective, et contourne, grâce aux réseaux sociaux, le monopole de la médiation, de la fabrication des récits, de la circulation des informations, exercé par les élites qui l’avaient invisibilisée.

Trois mois de grève à la SNCF, conduites au printemps par les syndicats les plus offensifs ont laissé le pouvoir en place quasiment indifférent. Et là, l’action indisciplinée, sans grande organisation, et, pour l’instant, assez joyeuse et bon enfant, des « gilets jaunes » fait trembler le gouvernement, qui ouvre cellule de crise sur cellule de crise et mobilise les forces de l’ordre partout dans le pays.

C’est que, dans un cas, avec les syndicats, on restait malgré tout dans l’entre soi d’une certaine élite, et que, dans l’autre, on assiste à l’irruption dans l’espace public d’une visibilité, dont ils étaient jusque là privés, de la grande masse des français.

Ce mouvement est celui de l’accession à la visibilité collective de ceux que l’élite, sur un fond de mépris absolu, avait consciencieusement invisibilisé dans les médias, la fiction, la publicité, bref les représentations et les récits qui sont censés rendre compte de la société où nous vivons.

Ce n’est pour rien que le symbole choisi pour ce mouvement des profondeurs est précisément le gilet fluorescent qui sert à rendre visible celui qui le porte dans une situation de danger, sur la route ou ailleurs. C’est exactement de cela qu’il s’agit.

Au départ, la sécession sociale

A l’ovipal, cela fait longtemps que nous travaillons sur ce que nous avons appelé, il y a 15 ans déjà, le mécanisme de la « sécession sociale ». A l’origine, il y a une question de recherche pour notre groupe : les allers et retours constants, dans une partie de la population alsacienne (mais le phénomène n’a ici rien de spécifique à l’Alsace, qui avait simplement une longueur d’avance), entre un vote massif pour le Front national et un refus massif d’aller voter.

Le même électeur, tantôt s’abstenait, tantôt votait FN, ou, dans une moindre mesure pour des partis très à l’extrême gauche, ancêtres de la France insoumise. C’est ce mouvement de balancier qui constituait la dynamique globale de chaque élection en Alsace depuis deux décennies ans. Nous avions donc fait une enquête, auprès des électeurs, notamment du Front national, pour comprendre les déterminants de leurs votes.

Lisez-la ou relisez-là (ici) : les gilets jaunes y sont déjà présents ! Nous avions identifié une vaste population, notamment en milieu peri-urbain ou rural, ou encore dans les banlieues non issues de l’immigration, que nous avions qualifié, sans aucun jugement de valeur, comme « sécessionniste ». En gros, les sécessionnistes ne faisaient plus aucune confiance dans toutes les « médiations », les médias, les enseignants, les autorités, les élus, les médecins, bref, les « élites ».

Nous avions alors remarqué, en analysant les résultats de notre enquête, qu’il y avait une corrélation directe entre les déplacements physiques et le comportement électoral ! Moins vous aviez tendance à voyager à la ville, en France, à l’étranger, plus vous aviez de chance de vous abstenir ou de voter aux extrêmes…


Un clivage profond

Ce mécanisme de sécession, qu’avait tenté d’incarner le FN, n’avait pourtant rien d’idéologique ou de politique. Il conduisait à un repli sur soi, sur sa famille, sur son environnement immédiat, et à un refus de croire ce qu’on leur racontait par les canaux « officiels ». Ce comportement, invisible, échappant à tous les capteurs et en dehors de tous les radars, puisque coupé précisément de tous les moyens modernes qui rendent visible, était pourtant massif. Il échappait même à toute influence ou à tout contrôle des partis qui bénéficiait parfois des retombées de la colère (FN et FI), partis souvent perçus comme participant eux aussi de l’élite.

Le clivage a alors travaillé en profondeur le pays. D’un côté la France sécessionniste, souvent rurale et péri-urbaine, souvent blanche et ouvrière, toujours modeste, de l’autre un conglomérat, non dénué de contradictions internes, entre les territoires des banlieues immigrées, jamais oubliées et toujours courtisées, la petite bourgeoisie « techno-bobo-vegane » des centres villes, principaux rédacteurs du récit dominant relayé par les médias, et les membres des différentes élites, qui tentent de contrôler le pays dans un contexte où le toujours moins d’Etat libéral leur retire une partie de leur emprise.

L’invisibilité sociale dont ils sont l’objet, conjuguée avec leur retrait de la vie publique, a fait oublier que les habitants de cette France sécessionniste sont sociologiquement et démographiquement majoritaires, et que, potentiellement, ils détiennent la clé de toutes les élections.

Apparaître dans l’espace public

Un changement majeur vient de s’opérer souterrainement. Il fait surface ce 17 novembre. Par la grâce d’un gilet fluorescent, toute une France se rend visible, sort, au moins pour un temps, de la sécession, retrouve une parole propre, une identité collective. Très logiquement, cela passe par un blocage des déplacements, un coup de frein général à une mobilité vécue comme préjudiciable à l’identité, et pas uniquement parce qu’elle couterait maintenant plus cher à cause du prix du diesel.…

Le monopole de la médiation, de la fabrication des récits, de la circulation des informations, exercé par les élites, a été contourné par une utilisation pragmatique, opportuniste et efficace des réseaux sociaux, qui permettent une certaine horizontalité des échanges, au prix toutefois d’une absence de filtre qui laisse une large part à l’irrationnel. Mais, au moins, la parole de la majorité a percé le mur de verre opaque qui en empêchait la diffusion.

Si affirmer ce que l’on est, sortir de l’ombre et chercher la lumière, « apparaître dans l’espace public », comme le disait si bien Hannah Arendt, grâce à la prise de parole, pour s’y affirmer comme citoyen est bien le ressort essentiel d’une identité retrouvée, alors ce gilet jaune signe, pour beaucoup, le retour de la dignité.

Philippe Breton

ovipal

16 novembre 2018