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Effondrement ou autre futur ?
Entretien avec Pablo Servigne
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Contretemps : Malgré la critique de la croissance que vous émettez dans Comment tout peut s’effondrer[1], vous ne citez que très peu le système économico-politique qui la sous-tend : le capitalisme. Pourquoi ?

Pablo Servigne  : On a voulu faire un livre qui se concentre le plus possible sur les faits. Pour moi on peut distinguer trois étapes : les causes, la situation et ce que l’on propose de faire. Concernant les causes, chacun a sa théorie et ça se chamaille tout de suite. C’est pareil pour les solutions à envisager. Nous on voulait s’accorder au moins sur le constat des faits, ce qui est au cœur du livre et que nous avons tenté d’amener de la façon la plus neutre possible, même si on n’est jamais neutre. On m’a souvent fait cette remarque concernant le capitalisme, et je comprends que c’est irritant pour ceux qui se battent pour un monde meilleur. Mais en faisant ce livre, on avait déjà l’idée de plusieurs tomes ou de plusieurs ouvrages. Ce premier opus se voulait être un dénominateur commun entre plusieurs milieux qui ne se fréquentent pas. L’objectif était de passer d’une discipline à une autre mais aussi d’un milieu à un autre. Moi je connais plutôt les milieux associatifs, militants, de l’éducation populaire ou encore le milieu académique, et instinctivement je me suis toujours méfié du milieu politique et de celui des entreprises mais je voulais quand même rencontrer d’autres personnes. On a été très surpris car on a été cité par des prêtres catholiques, par des militaires, on a été invité à l’Elysée et aussi par le MEDEF belge et suisse, par la ferme du Goutailloux de Tarnac, etc. Personnellement, je trouve ça chouette d’aller rencontrer tous ces gens pour aller capter l’air du temps.


Selon vous, le capitalisme favorise-t-il vraiment les comportements individualistes ?

Individualiste, compétitif, égoïste… On pourrait passer du temps à définir tous ces termes mais ils font tous partie d’une nébuleuse qui, pour moi, s’oppose à celle du mutualisme, de la solidarité et de l’altruisme. Deux grandes forces sont à l’œuvre : celle qui sépare les êtres vivants et celle qui les associe. C’est l’équilibre entre les deux qui m’intéresse. Une des dynamiques du capitalisme c’est la compétition, mais celle-ci n’empêche pas une association pour être plus compétitif : c’est la base de l’entreprise. Nous sommes dans un bain qui nous incite à mettre les individus et les groupes en compétition. Pour justifier son existence, en découle un besoin de montrer que le monde n’est que compétition et c’est pour ça que les théoriciens du capitalisme sont allés chercher Darwin lors de la révolution industrielle. Ils sont allés chercher dans ses idées – tout en les déformant – une justification naturelle à cette ultra-compétition. Je ne sais pas quel est l’œuf de la poule, mais on en est venu à créer une société dans laquelle le lien social est de plus en plus ténu, une société atomisée où chacun est de plus en plus individualisé et seul. On se retrouve avec un immense besoin de consolation, pour reprendre les termes de Stig Dagerman. D’ailleurs je conseille le magnifique texte de cet anarcho-syndicaliste suédois Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Quand le vide est créé, les grandes boites peuvent alors nous vendre de la poudre de perlimpinpin pour le combler. Ce qui marche assez bien et crée alors une boucle de rétroaction qui favorise encore l’atomisation et aggrave notre besoin de pansements. Il devient urgent de changer le sens de ces boucles de rétroaction. Dans l’idée de changer de mythologie, il y a celle de recréer du lien qui lui-même va créer d’autres histoires qu’on pourra se raconter. Nous devons recréer du sens et du lien ! C’est ce que j’essaie de faire dans mes écrits et lors de mes conférences.


Ce capitalisme s’ancre dans une vision de l’humain dans laquelle l’homme est un loup pour l’homme. Finalement, la transition ne doit-elle pas se faire davantage dans nos représentations et nos mythes avant toute autre chose ?

Tout à fait ! Je découvre cette question depuis peu, elle me passionne et nous en avons fait notre cheval de bataille. Mais mon langage c’est la science, c’est ma manière de voir le monde, de l’analyser et de le représenter. Raphael Stevens, Gauthier Chapelle et moi sommes partis d’une intuition qu’on avait, et on a utilisé tout le bagage scientifique qu’on a reçu pendant nos études. En plus, j’ai ajouté la dimension militante – j’ai milité pendant 10 ans dans le mouvement anarchiste – et l’éducation populaire. Donc moi je pars de cela, mais je n’y connais absolument rien en mythologie, en cinéma, en storytelling et c’est en lisant un peu et en rencontrant des gens que je m’initie à ce sujet passionnant. Cette intuition qu’il fallait raconter d’autres histoires sur notre futur, on l’a mis dans le livre et on a reçu plein de chouettes retours, notamment d’artistes. Puis de fil en aiguille et de rencontres en rencontres, je me documente sur ce sujet et je me rends compte qu’effectivement notre intuition n’était pas mauvaise et que le terrain de la lutte se trouve sur le terrain de l’imaginaire. De Gramsci à Sarkozy, la petite mythologie des temps modernes et son hégémonie culturelle… c’est un vrai combat ! Mais je pense qu’il faut aller au-delà de la question de l’hégémonie politique et du pouvoir. Peut-être aller creuser plus loin, dans nos mythes et dans nos inconscients. C’est ce qu’on a cherché à faire dans notre livre L’entraide, l’autre loi de la jungle[2] qui était déjà en préparation avant celui sur l’effondrement. Je le préparais depuis 10 ou 12 ans quand j’ai écrit celui sur l’effondrement — un peu à la va-vite d’ailleurs, parce qu’on m’a demandé de le faire et j’ai accepté parce que je ne comprenais pas que les gens ne sachent pas ce qui était en train d’arriver. Mais quand je me suis remis à L’entraide, j’ai ressenti une sorte de soulagement, car mon véritable objectif c’était ça, aller questionner quelque chose de très profond. Quelque part, mon activité principale c’est de prendre les gens à contre-pied dans leurs représentations et de créer des brèches. J’aime provoquer des « déclics » car moi-même j’en ai vécu des passionnants qui m’ont donné des frissons. J’ai envie de les partager.

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