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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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OÙ SONT LES REVOLTES D’ANTAN ? (1968 en perspective historique)
Richard Greeman
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Mille neuf cent soixante-huit (soupir !)... Quelle belle année ! Des rébellions éclatent partout.

De Paris à Prague, de Berkeley à Berlin, de Mexico à Chicago – dans les banlieues, les campus, les jungles du Vietnam, et même au sein des conseils du Vatican, la révolution est en marche.

Les gens en mouvement. Toutes sortes de gens. Les gens pensent, agissent, osent, participent à une crise historique sans précédent à une échelle internationale sans précédent. Ils envoient des étincelles d’inspiration et de solidarité au-delà des frontières de la nationalité, de l’âge, de l’idéologie et de la classe. Des étincelles qui illuminent un moment de signification historique mondiale, défiant l’ordre ancien et éclairant les possibilités d’une autre manière d’être, d’un nouvel ordre humain.

C’est au Vietnam que l’étincelle s’alluma, au mois de mars. Là-bas, paysans pauvres, travailleurs des villes, moines bouddhistes et intellectuels nationalistes menés par les communistes sous Ho Chi Minh se défendaient avec succès contre les attaques brutales d’abord de l’armée française puis des Américains, dont la déclaration d’indépendance de 1776 était ironiquement inclus mot pour mot dans le programme de base du Front de libération nationale vietnamien. Les Vietnamiens étaient ingénieux dans leur audace, se battant avec des bicyclettes et des bâtons de bambou contre les B-52 et les armes chimiques. Leur soulèvement populaire pendant le Têt (le Nouvel An vietnamien) a suscité la solidarité et la sympathie dans le monde entier et a inauguré l’année des rebelles. Des images de beaux visages vietnamiens et de corps agonisés dans la torture et provocants dans la dignité enveloppaient le monde à travers la magie technologique de la télévision. Dans la lumière vacillante du tube cathodique, le village massacré de My Lai devint le « village global » de Mac Luhan.

Au plus profond d’une autre jungle coloniale – la jungle Magnolia du racisme américain – une autre étincelle s’alluma. Frottée par Rosa Parks, allumée par Martin Luther King et les jeunes courageux du SNCC et du CORE, elle s’est embrasée et a brûlé à travers les villes des plus anciennes et complaisantes démocraties capitalistes, incinérant les vestiges de la conformité McCarthyste et éveillant une nouvelle génération de jeunes blancs aux joies du sexe, de la drogue, du rock et de la révolution. Soulèvements un peu partout au moment de l’assassinat de Martin Luther King il y a exactement 50 ans ce mois de mars .

France : Mai-Juin 1968

En réponse à la répression policière des manifestations contre la guerre du Vietnam, le Quartier Latin est occupé par des étudiants rebelles – et finalement par des jeunes rebelles de toutes classes et de tous âges qui ne demandent rien de moins qu’une nouvelle société. Leur slogan : « Plus je fais la révolution, plus je veux faire l’amour – plus je fais l’amour, plus je veux faire la révolution ». Comme en 1789, 1830, 1848, 1871, Paris est en révolte. Eros est dans l’ascendant. De Gaulle, le grand Charles, est mystérieusement absent. Le pouvoir est dans les rues.

Dix millions de travailleurs français et immigrés sont en grève générale. Ils ont leur propre agenda. Pas des « salaires plus élevés », mais le pouvoir des travailleurs, l’autogestion, la fin de la hiérarchie. Les chefs d’entreprise et les dirigeants des syndicats communistes sont pareillement déconcertés par le slogan populaire : « L’humanité sera enfin heureuse quand le dernier capitaliste sera pendu par les tripes du dernier bureaucrate ».

Le détonateur (appelez-le « feu de paille ») était le soulèvement étudiant. Le vent qui l’attisait, les classes laborieuses. La cible, tout l’ordre établi. En bref, une situation prérévolutionnaire.

Tchécoslovaquie : Août 1968.

La résistance massive des étudiants, des travailleurs, des intellectuels et des communistes réformateurs à l’invasion « fraternelle » d’un demi-million de soldats russes suscite une sympathie mondiale. Des manifestations de solidarité ont lieu en Pologne, en Hongrie, à Berlin-Est et même à Leningrad. Aux États-Unis, des manifestants brutalisés par la police à la Convention démocrate brandissent des pancartes où l’on peut lire « Bienvenue à Czechago », et « Bienvenue à Prague » est peint à la bombe dans les rues de Berkeley pendant les affrontements de People’s Park.

Bien que l’expérience tchèque du « socialisme à visage humain » soit obligée de capituler devant la force armée de ce que l’on appelle par euphémisme le
« socialisme réel », les travailleurs et les étudiants, imitant leurs homologues français, continuent de former des comités d’action exigeant libertés civiles et démocratie au travail.

Internationalisme

Dans ces mouvements, l’internationalisme prévaut sur le chauvinisme national et le racisme. Lorsque le gouvernement français déporte « Dany le Rouge » Cohn-Bendit (un ressortissant juif allemand parmi les rebelles étudiants de Paris), des milliers d’ouvriers et d’étudiants français défilent dans les rues sous la bannière « Nous sommes tous des Juifs allemands ». De plus, contrairement à l’appel réactionnaire du Parti communiste français au « sentiment national » en 1968, l’Assemblée générale des comités d’action étudiante appelle à « l’abolition du statut d’étranger en France ! ». L’unité de la Nouvelle Gauche, de l’Est et de l’Ouest, s’incarne dans la personne du « Rouge » Rudi Dutschke, l’étudiant communiste dissident d’Allemagne de l’Est qui devint le leader exceptionnel du SDS à Berlin-Ouest. Les tirs d’un fanatique de droite qui le tuent font écho aux tirs qui ont tué Martin Luther King la semaine précédente. À Mexico, le simulacre d’internationalisme des Jeux Olympiques est dénoncé par des athlètes américains victorieux levant leurs poings serrés dans le salut du Back Power, et par la protestation des étudiants mexicains, brutalement massacrés sur la Place des Trois-Cultures par la police du Parti révolutionnaire institutionnel.

Mille neuf cent soixante-huit. Une année de triomphe et de tragédie. Un moment où les actualités étaient dominées non pas par les déclarations de bureaucrates ennuyeux mais par les actes audacieux de gens protestant et de masses en mouvement. Lorsque nous étions nous-mêmes le spectacle, nous avons regardé à travers la loupe grossissante et déformante des médias. Les slogans surréalistes extravagants comme « Fais-le ! », « Brûle, bébé, brûle ! », « Tout le pouvoir à l’imagination ! », « Liberté MAINTENANT ! », « Soyons raisonables : exigeons l’impossible, « et « Tout est possible ! » semblaient en tout cas parfaitement raisonnables. Une époque où tout le monde était jeune, où la rébellion était dans l’air, où la vie signifiait la lutte et où il était excitant d’être en vie.

Est-ce que je vire nostalgique ? Regardant en arrière sur cinq décennies, on est tenté de paraphraser François Villon, ce grand poète-voleur-étudiant-rebelle du Paris du 15e siècle, et de s’interroger : « Où sont les émeutes d’antan ? »

Cependant, le but de l’exercice procédant de l’évocation élégiaque n’est pas de poétiser le souvenir des choses passées. Il s’agit plutôt de rappeler à l’esprit du lecteur des images vraies d’un moment historique du monde réel : des images de la mémoire qui, du point de vue d’aujourd’hui, sembleraient fantastiques si elles n’étaient pas factuelles.

Avec ces images à l’esprit, essayons alors plus sobrement d’évaluer les mouvements des années 1960 dans une perspective historique : le positif, le négatif et les perspectives d’avenir.




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