- II – La MASSIFICATION*.
- Tocqueville (1805-1859) et le totalitarisme démocratique.
Vioulac a largement démontré que l’hégélianisme est une logique de la totalisation comme processus. La métaphysique depuis toujours est aussi théologie politique*. Nous savons aussi que la Totalisation est plurielle, clé de son efficacité redoutable. Elle n’est pas une abstraction, mais une « souveraineté » du Tout sur le Réel. La transcendance du Tout (« Tout pouvoir vient de Dieu » (Saint Paul, Romains,13, 1) descend d’une manière nouvelle sur terre, grâce à Rousseau elle devient immanence* par le long processus de sécularisation*. La modernité abandonne la transcendance originelle du pouvoir au profit d’une immanence dans l’agir et la pratique pu-rement humaine. L’organicisme triomphe. Rousseau met en avant l’aliénation de la volonté particulière au profit de la communauté. « La volonté générale » instaure la dictature, un holisme à l’occidental : un pouvoir absolu devenu souverain. « Le Roi est mort, Vive le Roi », le slogan n’a pas pris une ride, il perpétue le recyclage du Même dans l’Autre. La démocratie moderne naît au cœur de ce processus.
Tocqueville, lors de son voyage en Amérique, découvre les premiers effets de la mise en œuvre de la Démocratie débarrassée de ses scories grecques. « Une grande révolution démocratique s’opère parmi nous » (p.165) diagnostique-t-il alors. Il parle même d’une « cassure irréversible ». ( Toujours marcionisme latente et ancêtre de la coupure épistémologique)« Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » exprime la stupeur et la hantise de Tocqueville.
- La grande maladie démocratique.
Elle devient son leitmotiv, une lame de fond, c’est la marche vers l’égalité des conditions, processus de nivellement universel qui mène à l’uniformité générale. La Démocratie implique le conformisme généralisé. Homme de l’Ancien Régime, Tocqueville identifie le vice chromosomique de ce qui vient de l’Ouest. Il est celui qui démasque l’arrière-plan de la modernité : « l’individualisme comme idéologie politique et économie ». Pour lui, « la Révolution Française crut instituer la démocratie contre l’Ancien Régime, en réalité, elle fut provoquée par un mouvement à l’œuvre dans l’Ancien Régime ; elle fut la crise consécutive à l’incubation lente de la « grande maladie démocratique ». La Révolution se déduit à une irruption cutanée d’une maladie en gestation. La pustule suit l’infection, et ce n’est pas une tumeur bénigne, mais un bubon redoutablement contagieux. L’immanence est bien une maladie de la transcendance, sa phase éruptive dans le corps social et politique. Pour lui, « il n’y a pas de Révolution, mais simplement une réorganisation de l’État, une nouvelle répartition des pouvoirs, d’une redéfinition d’un cadre institutionnel qui laisserait les inchangés les hommes : elle est un processus immanent et irrésistible de transformation de la substance même de l’humain » (p. 171)
- Masse et individu.
Pour Tocqueville, la Démocratie est un « nivellement universel », un processus d’uniformisation et d’unification, il y voit un mouvement de fusion des classes sociales. La démocratisation est donc une moyennisation et une homogénéisation (p.172) au profit d’un nouvelle classe aristocratique élue, reproductible et corruptible. Cela induit une déli-tescence continue du lien social. L’alibi démocratique tend à générer une « pax romana » d’une nature nouvelle et très efficace. L’aristocratie fonctionnait sur le double lien du sang et de la hié-rarchie d’origine religieuse, la démocratie génère une foule innombrable, une massification cas-tratrice, elle est un moyen d’atomisation (individu* = particule élémentaire). La formule A = C fonctionne à plein régime. La tautologie devient atome ⇔ masse . L’ancien régime « divisait pour régner », le nouveau « atomise pour massifier ». La démocratie confond l’indépendance (isolement) et liberté, elle fonde une soumission à une abstraction : le Pouvoir, malgré les formes démocratiques : élections…L’homme quitte ses chaînes de serf pour celle d’atome en fusion anonymisante. La masse se croit aux manettes, mais elle n’est que la substance de l’immanence totalisante. Le pouvoir transcendant du Roi et de l’Église s’éclate en pouvoirs et en barronnies couverts par l’onction sacrée du Droit*. La machination / Domination a fait peau neuve, la mue assure le nouveau pouvoir par un conformisme éclaté, mais totalement sous contrôle. La Machination fonctionne avec la cohérence de toutes ses pièces qui se croient détachées, mais forment non plus une mécanique, mais un organe. Difficile pour un anarchoïde de ne pas y voir la quintessence du « piège à cons ». Bref, la Démocratie est holisme* efficient. Tocqueville analyse ce qu’il voit, mais se garde bien de théoriser à la mode germanique. Il ouvre la voie à une sociologie descriptive sans concession. Les pages de Vioulac sont lumineuses.
- La normalisation.
« La démocratisation est automassification de la masse » (p.185) La masse réduit l’individu à la portion congrue. Lors de son séjour en Amérique, Tocqueville constate que le pays fonctionne sans structure étatique forte, mais s’appuie sur des institutions locales, souvent élues, des ligues de vertu, de la bien-pensance conformiste. L’immanence irradie le corps sociale et politique. A part quelques exceptions, l’anarchie, le chaos s’estompent rapidement. L’invisibilité caractérise ce pouvoir de masse. Le refus de toute soumission à toute autorité transcendante est le principe même de l’« égalisation ». Chaque corps social : village, villes… ne peut compter que sur lui-même. Tocqueville constate l’absence de liberté d’Esprit. Le conformisme règne comme ossature à travers des normes issues des multiples courants du christianisme. La population américaine d’origine européenne regroupe les exclus et les persécutés du continent-mère dont la volonté hégémonique et coloniale sera vite battue en brèche. La religion américaine s’appuie sur la ritualisation de la vie sociale, le conformisme, la fierté de l’exclu qui trouve un eldorado et des terres à profusion. Le Commun devient la Norme, une « Raison publique sans organe » (p.191). Démocratie ⇔ Conformisme, la Bible devient la référence inaliénable et la libre pensée une abomination. Le conformisme génère une tyrannie de masse et à côté des multiples clergés, (expression de la liberté religieuse) apparaissent de nouvelles manipulations : manipulateurs d’opinion (prédicateurs), publicistes, (ce n’est pas pour rien que les principaux modèles du capitalisme : markéting, ordonnancement, logistique… nous viennent de l’Amérique). Bref, la démocratie est une grégarisation, une quasi déshumanisation. Les autochtones (Amérindiens) paieront le prix fort de ce rouleau compresseur bouffi de bonne conscience et d’âpreté aux gains. La propriété (terre) est à la fois le vol et la Liberté.(Cf. Proudhon) De la misère des premiers colons à la richesse comme étendard.
- Politiques de la Démocratie.
Tocqueville constate avec stupeur que l’avènement de la Démocratie coïncide avec l’inversion des valeurs qu’elle prône. L’aristocrate européenne représente le péril. La démocratie politique reste un alibi et favorise une puissante mise en avant du social. Les lois américaines expriment cette primauté du social et de son double individuel : le port d’arme reste encore un acquis, comme le droit de chasse pour la paysannerie française. Ne Touche pas à mon arme, mon arme est mon âme : le slogan de la démocratie sociale. Le centralisme de la Révolution Française trouve en Amérique son antinomie, bien que le Pouvoir central américain tente en permanence de grignoter celui des États (cf. Henri Lefebvre De l’État,4 vol. 10/18). La pulsion démocratie se veut « produit de libération » à exporter chez les peuples encore dans les limbes de la sauvagerie, du confucianisme …La mondialisation et l’impérialisme n’échappent pas à Tocqueville. Le Droit devient l’ « arme fatale » de la Démocratie. La bureaucratie cherche à perfectionner sans cesse le processus de massification, rien ne peut lui échapper, les « espaces de libertés » se réduisent et ouvrent la porte aux survivalistes de tous poils. Tocqueville démontre que la démocratie « est un despotisme » et un « totalitarisme » d’une efficacité incomparable. La Monarchie est morte, vive la Démocratie : l’exo-squelette du monde à venir. Tocqueville rejette aussi le suffrage universel, car agent opérationnel de la massification. On s’en doute, le socialisme lui donne des boutons, car son fascination pour l’État tout puissant lui paraît comme « la maladie terminale de la maladie démocratique » (p.200). La guerre n’est plus civile, mais servile, une sorte de combat non de classes, mais de couches sociales, en même temps que raciales. La politique se définit par la décentralisation et la création de corps intermédiaires destinées à endiguer la masse et à multiplier les pares-feux. L’antinomie de la Démocratie : créer la massification et réduire les risques de déviances. La Démocratie est l’organisation minimaliste de la servitude volontaire.
- Obsolescence de la théodicée.
La massification des sociétés engendre un processus totalitaire irréversible, les antiques vertus aristocratiques pourrissent dans les fosses communes de l’Histoire en compagnie des pulsions révolutionnaires. Tocqueville est le premier à comprendre le « péril démocratique » et le basculement totalitaire qui est son essence. Si le cow-boy gardait les bovidés (grégarisation), en fin de compte, il participait à la création de l’essaimisation (et non l’essaimage) : le devenir insecte de l’individu (p.202), l’essaim comme destin de l’humanité, tel est l’ « avènement apocalyptique de l’humanité ». La démocratie (donc le libéralisme) est l’aboutissement du christianisme : tous égaux devant le Créateur, la nouvelle devise totalisante [1]. La Démocratie réalise l’obsolescence de la théodicée, elle est la seule et vraie Révolution, celle qui perdurera « quoiqu’il en coûte ». C’est la réalisation du Mal* dans et par l’Histoire. On ne lutte pas contre la Démocratie : ce serait lutter contre Dieu. La Démocratie est la Main Invisible de Dieu, sa punition ultime. Tocqueville se résigne au triste constat. Difficile de lui donner tort, « Auschwitz signe la fin de la théodicée »(p.206), il « révèle l’essence même de la modernité occidentale », l’impensable devenu réalité. Le génocide des Amérindiens [2] n’était qu’une mise-en-bouche dont l’importance passa inaperçue, sauf des victimes. Vioulac : « Penser la modernité occidentale impose de mettre au jour sa logique exterminatrice » (p.207). Le tout sous le glaive de la race blanche. « La destruction Finale » commença sous le signe de croix latino avec l’âpreté sauvage du gain, mais la Démocratie « spiritualise le despotisme et la violence ». La barbarie latino s’exprime par l’extermination froide, efficace, organisée, sans qu’aucun traité de paix ne soit respecté. Le droit comme « torche-cul », chiffon de papier, la Démocratie nait dans le reniement de soi sans vergogne. Indiens, bisons, saumons, mêmes massacres. La famine repousse les frontières autant que les fusils et la variole. Il serait trop facile d’accuser les Américains, car ils ne font que développer à leur tour l’impérialisme européen, expression par excellence de la supériorité de « la civilisation euro-péenne » : « s’assimiler ou mourir ». Beaucoup d’Amérindiens refusent « car ils méprisent notre manière de vivre » écrit Tocqueville. Pour eux, le travail du blanc est une déchéance pure et simple. L’extermination n’est pas un « reste de sauvagerie primitive », mais l’effet direct de la totalisation (p.211). Pour le fun : « Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable » (p.211). Si la théodicée a disparue, elle cède la place à une logodicée* dont la rationalisation des massacres est l’actualisation de son essence. Logos ⇔ Domination ce qu’il fallait démontrer, mission accomplie par l’extension européenne.
- L’esprit de négoce.
L’égalité n’existe qu’en Eden, puis finalement au jugement dernier. Entre deux, l’Histoire est le règne de la barbarie organisée, logogisée, bénite et incontournable. Tocqueville souligne avec perspicacité que le passage du nomadisme au sédentarisme qui impose un « mode de production » : le négoce, stade primitif du monde moderne. Les premières civilisations : Égypte, despotisme orientale etc. induisent la maîtrise de la massification tout en respectant les rythmes des saisons. La révolution industrielle libère de la servitude du sol, de l’espace donc du temps. Dès 1835, Tocqueville constate l’importance de l’exode rurale dont il perçoit les conséquences inéluctables. L’agriculture souffre, le commerce explose (p.214). La propriété industrielle prend le dessus et couvre l’Europe. La féodalité cède devant la charge héroïque des capitaux libérés de la propriété terrienne . Extralucide, Tocqueville constate la primauté du travail sur la rente (donc l’oisiveté). Le mépris du travail aveugle, surtout s’il est lié à un désir de profit. Le salariat devient la condition humaine avec comme corollaire la mobilité. Le chemin de fer est l’exemple type : mobilité et extension territoriale. La vapeur sur la mer et sur la terre démultiplie le négoce. Tocqueville anticipe le constat d’Engels dans La Situation des classes laborieuses. Le gouffre entre les capitalistes et les travailleurs remplace l’ancien fossé entre « la noblure et la roture »(Une grande partie de la noblesse perd ses terres et la tête sous le couperet de la guillotine). Tocqueville constate aussi que le passage d’une classe à l’autre devient possible, ce qui fonde la mythologie américaine du « self made man », le vendeur de cacahuètes n’est plus condamné à son triste destin. La massification et la démocratisation par le social autorisent les passages et perpétuent le mythe. L’argent est la marque, le sceau de la classe dirigeante, le titre de noblesse et la gloire du passé n’ont plus d’importance. La modernité naît dans cette Amérique que visite Tocqueville. L’argent devient « l’intercesseur universel », il est « la puissance d’atomisation du corps social » (p.220). Tocqueville décrit l’Homo démocraticus centré sur la recherche du profit comme valeur supérieure, le profit n’est pas une transcendance, mais une valeur sonnante et trébuchante universelle à la portée de tous. On trouve même un accent stirnérien « l’individu ne juge que par lui-même, il juge surtout pour lui-même » p.221). L’intérêt n’est pas ici égologique*, mais égocentrique. Le calcul en vue de l’utilité motive l’activité humaine. L’argent est le signe extérieur de richesse et de sociabilité. Le pouvoir politique reste en second plan, sauf s’il permet et garantit l’enrichissement personnel. « L’intérêt, c’est là le secret », le noble normand comprend que tout passe par cette pulsion, le salariat est l’expression quantitative qui met hors-jeu le qualitatif. L’atomisation par la massification (A ⇔ C) le centrage sur le seul point commun des atomes : l’argent, le salaire, le profit, le négoce ; Il n’y a qu’une communauté d’intérêts. Tocqueville théorise « l’individualisme démocratique » comme l’essence de la société [3]
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- [La valorisation du travail provient d’un long travail métaphysique datant du M.A à travers la sanctification du travail et de la famille (donc de la sexualité) contre les cou-rants mystiques refusant le labeur et la reproduction. Le salut tout de suite, le présent comme eschatologie. La modernité industrielle est bien la fille naturelle de la métaphysique, elle se développe en Amérique où les vieilles entraves européennes sont perçues comme aliénantes et anti-libertaires au sens de liberté religieuse absolue].
Lors de ses voyages, [4] Tocqueville perçoit les enjeux et la radicalité des idées américaines dont il redoute, avec raison, l’importation en Europe. Chez lui, on ne trouve pas de remèdes, mais une fatalité résignée. On lui doit le concept de Marché comme logique de la massification et de main invisible, sorte de Créateur de jouissance matérielle.