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De Miguel Amoros dimanche 1er octobre 2017
Lettre à Tomás Ibáñez à propos de « Perplexités intempestives »
De Miguel Amoros dimanche 1er octobre 2017
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Origine Les Giménologues

Alacant [Alicante, en catalan], le 27-09-2017.

Compagnon Tomás

Ton « Perplexités intempestives » est le meilleur exposé que j’ai lu qui relève du bon sens et du seny [l’équilibre, en catalan] révolutionnaire qui devrait se trouver non seulement chez les libertaires, mais chez tous ceux qui veulent abolir cette société au lieu de la gérer. Cependant, je ne suis pas surpris que des tas de gens se disant anarchistes se soient engagés dans le mouvement nationaliste, et proclament haut et fort leur droit à décider du matériel des chaînes qui vont les assujettir. Pauvre Ricardo Mella et sa [brochure sur] La ley del número [La loi du nombre dans les élections] ! Ils étaient également assez nombreux tous ceux qui un jour sont montés dans le train de Podemos ou dans celui du plateformisme [1] , en troquant les oripeaux de la lutte de classe pour les habits neufs de la citoyenneté. C’est propre à l’anarchisme des hypocrites que de choisir à chaque tournant historique de faire le jeu du pouvoir en place. La guerre civile espagnole en est l’exemple le plus patent.

Confusion, attrait irrésistible pour le chahut, abandon de la conscience de classe, tactique du moindre mal, l’ennemi de mon ennemi, peu importe. Le résultat final le voici : une masse d’abrutis obéissant à n’importe quel cause (sauf la sienne) et un tas d’egos malades dans le genre de Colau [la mairesse de Barcelone] ou d’Iglesias, prêts à payer pour se vendre. Finalement « De noires tourmentes agitent l’air et de sombres nuages nous empêchent de voir » [Hymne de la CNT]. Essayons de les dissiper.

La question à poser n’est pas de savoir pourquoi un secteur local de la classe dominante décide de résoudre ses différents avec l’État via la mobilisation des rues, mais plutôt pourquoi une partie considérable de gens aux intérêts contraires, principalement des jeunes, agissent comme un élément de la scénographie et comme force de frappe de la caste qui a fait de la Catalogne son patrimoine personnel ; une caste aussi classiste, catholique, corrompue et autoritaire que toutes les autres. Le jeu du patriotisme catalan n’est pas difficile à révéler et ceux qui l’élaborent et en profitent n’ont jamais prétendu le cacher. Le processus de marche vers l’indépendance a représenté une opération de classe risquée. La consolidation d’une caste locale associée au développement économique exigeait un saut qualitatif sur le plan de l’autonomie régionale que la stratégie de « peix al cove » (« pájaro que vuela... » [2]) ne pouvait obtenir. Le refus de la ploutocratie centrale de « dialoguer », c’est-à-dire de transférer des compétences, principalement financières, bloquait l’ascension de cette caste et diminuait dangereusement son influence et sa capacité politique face aux entrepreneurs, aux industriels et aux banquiers prêts à se laisser conduire par des souverainistes afin de tripler leurs bénéfices. La décision prise par les chefs de provoquer une « collision de trains » représenta une rupture radicale avec la politique « pactiste » du catalanisme politique.

Ce n’était pas sérieux, c’est-à-dire que la déclaration unilatérale d’indépendance n’était pas l’objectif ; il s’agissait seulement de forcer une négociation depuis des positions avantageuses. Cependant, comme il fallait en donner l’impression, un appareil mobilisateur bien huilé était nécessaire afin d’inoculer une mystique patriotique et faire bouillir de façon contrôlée la soupe identitaire. Et la mobilisation devint réalité. Tout fut spectacle. La démagogie indépendantiste, armée du marketing de l’identité, a su se prolonger par un citoyennisme démocratique propre à faire sortir dans la rue des masses trop domestiquées pour le faire elles-mêmes. Avec une grande habileté, il a touché la fibre obscure des émotions réprimées et des sentiments grégaires qui sont tapis chez les serfs de la consommation, c’est-à-dire qu’il a su secouer à son profit la quiétude de l’aliéné. À mon avis, l’objectif a été atteint, et la caste dirigeante étatique est bien plus disposée à modifier la constitution du post-franquisme pour mieux y adapter la caste catalaniste, même si pour cela il lui faudra sacrifier certaines figures en cours de route, peut-être même Puigdemont [3]. Les puissants représentants du grand capital (par exemple, Felipe González) semblent aller dans ce sens.

Le nationalisme est géré par des escrocs, mais en soi ce n’est pas une arnaque. C’est le reflet sentimental d’une situation frustrante pour la plupart des subjectivités pulvérisées. Le nationalisme n’agit pas rationnellement, car ce n’est pas le résultat de la raison ; c’est plus une psychose qu’un frémissement de libération. L’explication de l’éclosion émotionnelle patriotique dans la société catalane devra être cherchée dans la psychologie de masse et pour cela, Reich, Canetti ou même Nietzsche nous serons plus utiles que des théoriciens comme Marx, Reclus ou Pannekoek. La conviction et l’enthousiasme de la multitude ne proviennent pas d’un raisonnement logique et froid ni d’analyses socio-historiques rigoureuses. Elles sont plutôt liées aux décharges émotionnelles sans risque, à la sensation de posséder un pouvoir engendrée par les accumulations, au fétichisme du drapeau et autres symboles, à la « catalanité » virtuelle des réseaux sociaux, etc. Tout cela est symptomatique d’une masse déracinée, atomisée et déclassée, et donc sans valeurs, objectifs ni idéaux propres, disposée à se laisser facilement berner. La vie quotidienne colonisée par le pouvoir de la marchandise et de l’État est une vie pleine de conflits latents et intériorisés, dotés d’un excès d’énergie qui les fait émerger sous forme de névroses individuelles ou collectives. Le nationalisme, quel qu’il soit, offre un excellent mécanisme de canalisation de ces impulsions qui, si elles devenaient conscientes chez les gens, constitueraient un formidable facteur de révolte.

Le nationalisme divise la société en deux parties paranoïaques, artificiellement opposées du fait de leurs obsessions. Les intérêts matériels, moraux, culturels, etc., ne comptent pas. Ils n’ont rien à voir avec la justice, la liberté, l’égalité et l’émancipation universelles. Le peuple catalan est quelque chose d’aussi abstrait que le peuple espagnol, une entité qui sert d’alibi à une souveraineté de caste avec sa police notoirement répressive. Un peuple se définit uniquement par son opposition à tout pouvoir qui n’émane pas de lui ou qui s’en sépare. Par conséquent, un peuple avec un État n’est pas un peuple. Tu [Tomás] conviendras avec moi que l’histoire est faite par les gens ordinaires par le biais des assemblées et des organismes issus d’eux, mais dans l’état actuel des choses, l’histoire appartient à qui la manipule le mieux. Ceux-là fournissent le cadre populaire d’une mauvaise pièce de théâtre qui permet une répartition prosaïque du pouvoir. N’importe qui peut faire ses calculs et naviguer en fonction de cela dans ou hors des eaux nationalistes d’une turbulence plutôt calme, mais il ne devra jamais perdre de vue le fond du problème.

Fraternellement,
Miquel Amorós

Traduction de Frank Mintz et des Giménologues



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